Publicité
Mo Kiltir
Musique locale : le clash a-t-il perdu son sens ?
Par
Partager cet article
Mo Kiltir
Musique locale : le clash a-t-il perdu son sens ?
(Image générée par IA)
Quelques clashs ont fait le buzz sur les réseaux sociaux ces dernières semaines. Des artistes de la «New Skool» qui gonflent le torse pour des banalités qui semblent parfois bien enfantines. La musique se joue-t-elle dans la cour de récréation d’une école maternelle ? Entre vulgarité et manque de retenue, certains échanges donnent une image peu flatteuse d’une partie de la nouvelle scène musicale. Cette culture existe depuis toujours dans le rap et la musique underground. Les artistes de la «Old School» ont aussi exploré cet exercice de confrontation verbale sur des instrus, sans nécessairement dépasser certaines limites.
La provocation par morceaux interposés, dite clash, fait partie de l’ADN du rap et, par la suite, du dancehall. Mais cette tradition est bien antérieure à ces musiques. Le rap a surtout permis de remettre en sons des traditions de la culture afro-américaine. Le concept du clash est notamment associé à un rituel d’insultes afroaméricain qui s’est développé pendant l’esclavage, celui des dirty dozens. «Les esclaves n’avaient pas le droit d’en venir aux mains, alors ils passaient par la parole pour s’opposer», explique Christian Béthune, chercheur en philosophie et en musicologie, spécialiste du jazz et du rap.
Cette culture remplit plusieurs fonctions : «Une fonction ludique, car c’est avant tout un exercice dans lequel on prend du plaisir et, de façon symbolique, une manière de prouver que l’on peut prendre le dessus avec les mots, sans violence.» Malgré tout, il arrive que la fonction symbolique du clash soit parfois dépassée et que les rappeurs en viennent aux mains, comme ce fut le cas en France entre les rappeurs Booba et Kaaris. On peut également ajouter à cela un aspect marketing : dans l’opposition entre Kendrick Lamar et Drake, comme dans d’autres affrontements, le clash attise l’intérêt du public et booste les écoutes.
Chez nous, les clashs de ces dernières années semblent parfois davantage servir à régler des différends personnels et à faire grimper le nombre de vues sur YouTube. La facilité d’accès aux moyens de diffusion de sa «musique» a également démocratisé l’accès à cette industrie, permettant à de nombreuses «voix» de s’exprimer, mais posant aussi la question de la qualité des textes et de leur contenu.
«Punchlines»
Avec l’émergence de la musique underground, du rap, du raggamuffin et du dancehall à Maurice, le clash a pris de l’ampleur, mais sans toujours verser dans l’insulte et la dégradation. Ce furent des joutes verbales, des exercices de technique et de maîtrise des mots et des rimes. Quand Negro Pou Lavi balance «mo zwe away se enn boom explosion, lor to terin mo pe donn vibrasion», pour égratigner OSB Crew, la réplique est directe : «Kan Ghetto Youth exprime, Babylon li tranble, parski nou ki la… nou ki deside dan nou kartie.» Des échanges qui reposaient sur le travail des mots et des rimes, avec une certaine subtilité dans la manière de faire passer le message.
Si l’on va plus loin, avant même le clash, les textes tendancieux sont aussi légion dans le répertoire local. Colouce, Sylvio Louise et Jean-Claude Gaspard sont des maîtres des jeux de mots et des métaphores sensuelles, sans nécessairement tomber dans une vulgarité crue, contrairement à certaines tendances que l’on retrouve aujourd’hui chez une partie de la jeune génération d’artistes.
«Bosko»
Rien n’est nouveau sous les tropiques. Ce qui semble avoir changé entre les générations d’hier et celle d’aujourd’hui, c’est notamment le rapport à la culture générale, à l’éducation et au travail de recherche grammaticale et musicale. On écrit parfois comme on parle dans la rue. Fini, dans certains textes, les rimes travaillées et les phrases qui soulignent l’effort et la maîtrise. La qualité de l’écriture et de l’interprétation mérite davantage d’attention.
Et quand la scène devient une démonstration d’obscénité pour régler des comptes, c’est que le débat sur le niveau artistique mérite d’être posé. Et quand on commence à utiliser l’arme des plus faibles – les jurons et la vulgarité comme arguments de défense –, c’est la preuve d’une absence totale de lucidité. La prestation d’Alain Ramanisum sur la scène de N’Joy en est une illustration. Le cas de Zantakwan n’est ni une première ni une dernière. La dérive n’a plus de limites.
Quand ce ne sont pas des chansons interposées ou des mots fleuris en live, ce sont des disputes de télénovelas, filmées et partagées sur les réseaux sociaux, parfois au risque de transformer des différends personnels en spectacles destinés à faire le buzz, avant la réconciliation. Si c’est cela la tendance de la nouvelle scène, on peut tout rembobiner, il y a erreur de script même pour un film de série B. Et à force de chercher le Boss ou à jouer au Boss, certains risquent de finir bossus.
Rap : un peu d’histoire
Dans les années 1980, le clash prend une nouvelle dimension avec la «guerre des Roxanne», considérée comme l’un des premiers grands affrontements du rap. Déclenchée en 1984 par une réponse musicale de la rappeuse Roxanne Shanté au groupe U.T.F.O., cette opposition donnera naissance à plus d’une centaine de morceaux. Elle illustre l’une des règles du clash : la surenchère et l’obligation de répondre à l’adversaire. Comme le souligne Christian Béthune, «il faut toujours répondre».
Publicité
Publicité
Les plus récents