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Dossier

Marché du travail : la révolution de l’intelligence artificielle inquiète

4 novembre 2026, 19:00

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Marché du travail : la révolution de l’intelligence artificielle inquiète

Alors que l’intelligence artificielle (IA) s’impose progressivement dans le monde professionnel, les craintes liées à la disparition de certains métiers et à la transformation des emplois se multiplient. Rédaction de textes, analyse de documents, traitement de données… Ces technologies prennent déjà en charge des tâches autrefois effectuées par des employés. Avec les progrès de l’IA générative et des agents intelligents, le champ des activités automatisables s’élargit. Pour Maurice, dont l’économie repose largement sur les services et les marchés internationaux, cette évolution soulève de nombreuses interrogations quant à ses conséquences sur l’emploi.

Atishay Sookun, directeur général de l’Information and Communication Technologies Authority (ICTA) et titulaire d’un master en IA, invite à dépasser l’engouement financier suscité par cette technologie pour en évaluer les retombées concrètes sur l’économie. «Une révolution industrielle se mesure à des gains de productivité durables, pas à des cours de bourse», souligne-t-il.

Les estimations du Fonds monétaire international (FMI), publiées en janvier 2024, donnent une indication de l’ampleur du phénomène. Environ 40 % des emplois dans le monde seraient exposés à l’IA. Cette proportion atteint près de 60 % dans les économies avancées, contre 40 % dans les économies émergentes et 26 % dans les pays à faible revenu. Cette exposition ne signifie toutefois pas que tous ces emplois sont voués à disparaître. L’automatisation pourrait aussi transformer leur contenu et modifier les compétences recherchées.

Shiam Beeharry, consultant indépendant en IA basé à Toronto et fort de plus de 20 ans d’expérience dans l’informatique, la science des données et l’IA, estime d’ailleurs que cette évolution modifiera davantage le contenu des métiers qu’elle ne supprimera les emplois. Le Forum économique mondial prévoit, d’ici à 2030, la création de 170 millions d’emplois et le déplacement de 92 millions d’autres à l’échelle mondiale. Ces projections illustrent l’ampleur de la recomposition du marché du travail et la nécessité d’adapter les compétences. 492f3e0f-551c-4391-bc13-548fb8d9be8f (1) ■ Shiam Beeharry, consultant indépendant en intelligence artificielle basé à Toronto.

Les services mauriciens en première ligne

À Maurice, les activités reposant sur le traitement d’informations et l’exécution de procédures standardisées figurent parmi les plus exposées. Le Business Process Outsourcing (BPO) et les centres d’appels sont particulièrement concernés : les assistants conversationnels et les agents vocaux peuvent déjà traiter de nombreuses demandes de premier niveau.

Les services financiers et le global business pourraient également être touchés, notamment dans les opérations de conformité, les vérifications KYC/AML (Know Your Customer et Anti-Money Laundering), le traitement documentaire et le reporting. La comptabilité, l’administration et certaines activités liées au tourisme sont aussi susceptibles d’évoluer.

Au-delà de l’automatisation de certaines fonctions, la compétitivité des entreprises mauriciennes constitue un autre enjeu majeur. Shiam Beeharry estime qu’elles risquent de perdre des marchés si leurs concurrents étrangers adoptent ces technologies plus rapidement. Cette vulnérabilité concerne particulièrement les prestataires locaux travaillant pour des donneurs d’ordre internationaux.

Hans Balgobin, expert en IA, met en garde contre les répercussions des stratégies d’automatisation de ces clients étrangers sur les salariés mauriciens. «Nous devons comprendre que l’automatisation ne concerne pas uniquement les entreprises qui l’adoptent. Elle peut également toucher les salariés mauriciens qui travaillent pour des clients étrangers. Si ces derniers peuvent accomplir les mêmes tâches à moindre coût grâce à l’IA, certains emplois risquent tout simplement de disparaître», explique-t-il.

Les répercussions pourraient se faire sentir dès l’entrée sur le marché du travail. Dans plusieurs secteurs, les postes de début de carrière reposent sur des activités répétitives qui permettent aux nouvelles recrues d’acquérir progressivement de l’expérience. Or, ces tâches figurent précisément parmi celles que l’IA peut prendre en charge.

Shiam Beeharry attire ainsi l’attention sur le risque de voir les possibilités d’apprentissage se réduire si les entreprises automatisent les fonctions traditionnellement confiées aux débutants. Les jeunes pourraient alors éprouver davantage de difficultés à acquérir les connaissances pratiques nécessaires pour accéder à des postes plus qualifiés. Il estime que les entreprises devraient repenser ces emplois en associant les nouvelles recrues à l’utilisation des outils d’IA, tout en leur permettant de développer des compétences à plus forte valeur ajoutée.

Hans Balgobin partage cette préoccupation. Selon lui, l’automatisation des tâches habituellement confiées aux débutants risque de réduire les occasions d’apprentissage en entreprise. «Il ne suffit pas de recruter quelqu’un et de lui demander d’utiliser un outil d’IA. Il faut continuer à lui transmettre les connaissances pratiques, l’expérience et le savoir-faire qui lui permettront de comprendre son métier», souligne-t-il.

La formation, un enjeu pour les travailleurs et les entreprises

Face à ces mutations, la capacité à maîtriser les nouveaux outils pourrait devenir déterminante dans l’évolution professionnelle des employés. Pour Shiam Beeharry, il ne s’agit pas simplement de savoir utiliser l’IA, mais de pouvoir l’intégrer efficacement à son travail. «Les personnes les plus exposées ne sont pas nécessairement celles qui seront remplacées par l’IA, mais celles qui seront dépassées par des collègues qui savent bien l’utiliser», fait-il ressortir.

L’esprit critique, la capacité d’analyse, la créativité, la négociation et les compétences relationnelles devraient ainsi gagner en importance. Les entreprises devront également sensibiliser leurs équipes à la protection des données et aux risques liés aux contenus générés par ces technologies.

Parallèlement, l’essor de l’IA fera émerger de nouveaux besoins professionnels. Les ingénieurs en IA, les spécialistes des données, les experts en cybersécurité, les responsables de la gouvernance algorithmique, les auditeurs de systèmes d’IA et les formateurs spécialisés figurent parmi les profils appelés à gagner en importance. Atishay Sookun relève notamment les besoins en spécialistes de la qualité des données, en ingénieurs MLOps et LLMOps (Machine Learning Operations et Large Language Model Operations), ainsi qu’en experts de la sécurité de l’IA.

La reconversion vers ces nouvelles fonctions ne sera toutefois pas immédiate pour les travailleurs dont les activités seront automatisées. «Pas facilement, il faut être honnête», prévient Atishay Sookun. Une coordination entre l’État, les entreprises et les institutions de formation sera donc indispensable pour permettre aux employés de valoriser leur expérience et d’acquérir de nouvelles compétences. Au-delà des compétences techniques, Hans Balgobin insiste sur l’importance des aptitudes linguistiques. La capacité à communiquer, à écouter, à négocier et à défendre une position en kreol, en français et en anglais peut constituer un atout dans différents environnements professionnels.

Cette question se pose également dans le développement même des technologies. Les grands modèles d’IA sont principalement entraînés à partir de données anglophones. Le manque de ressources numériques et de données correctement annotées en kreol pourrait donc limiter leur pertinence dans le contexte mauricien. Atishay Sookun estime nécessaire de constituer une base de données linguistiques adaptée. «Construire un corpus créole de qualité et labellisé est un chantier national prioritaire», affirme-t-il.

Quel positionnement pour maurice ?

Au-delà de l’adaptation des travailleurs, la transformation numérique pose une question stratégique : dans quels domaines Maurice peut-il développer une expertise et trouver sa place dans l’économie de l’IA ?

Pour Atishay Sookun, le pays ne dispose pas des moyens nécessaires pour rivaliser avec les États-Unis ou la Chine dans le développement de grands modèles d’IA, dont l’entraînement exige des investissements considérables. Il pourrait plutôt miser sur la gouvernance de l’IA, la cybersécurité, la fintech, la RegTech et les applications destinées aux économies insulaires. 75f616d1-f8a2-4057-8669-982f6f7b34fd ■ Atishay Sookun, directeur général de l’ICTA.

La capacité des entreprises à accéder à ces technologies constitue également un enjeu. Shiam Beeharry souligne que les grandes structures disposent généralement de davantage de ressources pour investir dans l’IA et former leurs équipes. Les petites et moyennes entreprises risquent, en revanche, de prendre du retard si elles ne bénéficient pas d’un accompagnement adapté. L’accès aux outils et à la formation devra donc être étendu à l’ensemble du tissu économique.

Pour Hans Balgobin, l’enjeu consiste aussi à faire en sorte que les Mauriciens puissent bénéficier de la richesse générée par l’IA, au-delà de sa simple adoption par les entreprises. De petites équipes peuvent désormais développer des produits, créer des marques ou concevoir des logiciels destinés aux marchés internationaux. Encore faut-il disposer des moyens de les commercialiser, de trouver des clients et de conserver une part des revenus générés. L’expert plaide ainsi pour que les Mauriciens ne se limitent pas à utiliser l’IA ou à fournir des services à des entreprises étrangères, mais puissent également développer leurs propres activités et détenir les produits et les actifs qu’ils créent. «Nous devons aussi les encourager à créer leurs propres entreprises, leurs marques, leurs logiciels et leurs actifs productifs. L’objectif est qu’ils puissent devenir propriétaires de ce qu’ils contribuent à créer», fait-il ressortir.

dD2P738Mdn3WwUpEhXxHLQ4vRj5AC4XtOK9xH0nr ■ Hans Balgobin.

Hans Balgobin imagine également une économie dans laquelle les citoyens pourraient mettre leurs compétences en commun dans des activités de recherche et d’investissement. Il propose la création d’un programme national ouvert au plus grand nombre. Un médecin pourrait suivre les innovations médicales, un spécialiste des ressources humaines analyser les mouvements migratoires et un juriste étudier les brevets et les évolutions réglementaires. Les contributions pourraient être rémunérées lorsqu’elles apportent une valeur utile, tandis que des équipes professionnelles seraient chargées d’évaluer les opportunités et de prendre les décisions d’investissement.

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La menace sur l’emploi dépasse désormais les rédactions

L’IA ne se contente plus de transformer les méthodes de travail. Elle commence à redéfinir les besoins en main-d’œuvre des entreprises, avec des conséquences qui dépassent largement le secteur des médias. Banques, cabinets d’avocats, agences d’architecture et studios de design découvrent que des tâches autrefois confiées à des équipes de professionnels peuvent désormais être réalisées par des algorithmes, souvent plus rapidement et à moindre coût.

Le secteur bancaire offre déjà des exemples significatifs. Si les suppressions de postes ne sont pas toutes directement imputables à l’IA, l’automatisation constitue désormais un argument central des stratégies de restructuration.

La profession juridique est confrontée à une évolution comparable. Une enquête de Deloitte auprès de responsables juridiques indique que les départements concernés anticipent une automatisation ou un gain de temps équivalant à 28 % du travail juridique au cours des deux à trois prochaines années. La recherche documentaire, l’examen des contrats et la rédaction d’actes courants figurent parmi les activités les plus exposées. Le modèle traditionnel de facturation à l’heure pourrait lui aussi être remis en question.

L’architecture et le design ne sont pas épargnés. Selon une enquête menée en 2026 par le Royal Institute of British Architects, 74 % des cabinets interrogés utilisent déjà l’IA et 59 % anticipent des réductions d’effectifs dans leur secteur. Plus préoccupant encore, 61 % redoutent que l’automatisation ne prive les jeunes architectes d’occasions d’acquérir une expérience professionnelle essentielle.

Les données invitent toutefois à la prudence. L’Organisation internationale du travail estime que les suppressions massives d’emplois directement imputables à l’IA ne se sont pas encore généralisées. Le risque le plus immédiat pourrait plutôt résider dans la raréfaction des postes débutants, le ralentissement des recrutements et la disparition progressive des tâches routinières qui permettent traditionnellement aux jeunes professionnels de faire leurs premières armes.

Ces questions ont également été abordées à Bruxelles, où les échanges sur l’IA et l’avenir du travail ont dépassé le seul cadre des rédactions pour englober l’ensemble des professions. Les discussions se sont notamment déroulées sous la règle de Chatham House, qui autorise les participants à utiliser les informations échangées sans révéler, sans leur autorisation, l’identité ni l’affiliation des intervenants.

L’enjeu n’est donc plus seulement de savoir si l’IA transformera le marché du travail, mais de déterminer qui supportera le coût de cette mutation et si les sociétés se préparent suffisamment à accompagner les travailleurs concernés.

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