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Éclairage

Deux ans au pouvoir : l’Alliance du changement à l’épreuve des réalités économiques et sociales

4 novembre 2026, 18:15

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Deux ans au pouvoir : l’Alliance du changement à l’épreuve des réalités économiques et sociales

Deux ans après son écrasante victoire électorale du 10 novembre 2024, l’Alliance du changement est confrontée à un défi autrement plus complexe que celui de conquérir le pouvoir : transformer les promesses de rupture en résultats palpables. Entre colère sociale face à la cherté de la vie, assainissement des finances publiques, incertitudes géopolitiques et attentes grandissantes en matière de sécurité, le Premier ministre, Navin Ramgoolam, doit réussir le pari de la reconstruction économique sans perdre la confiance d’une population qui attend toujours le changement promis.

Le verdict est sans doute prématuré, mais le climat social donne déjà quelques indications. La victoire de l’Alliance du changement avait été portée par une aspiration profonde à tourner la page de dix années de gouvernance MSM, mais aussi par des attentes considérables sur le pouvoir d’achat, la bonne gouvernance, la sécurité et la lutte contre la drogue. Deux ans plus tard, une question s’impose : le changement annoncé est-il suffisamment perceptible dans le quotidien des Mauriciens ?

Sur le front économique, la réponse est contrastée. Peut-on parler d’un échec du gouvernement lorsque le panier de la ménagère demeure toujours aussi coûteux, malgré la promesse d’un caddie à meilleur marché ? La colère sociale reste bien présente. Les ménages les plus modestes, particulièrement exposés à l’augmentation des prix des produits alimentaires et des dépenses incompressibles, ont du mal à accepter que leur pouvoir d’achat demeure sous pression.

Certes, la roupie s’est relativement stabilisée après avoir perdu environ 46 % de sa valeur face au dollar américain entre décembre 2014 et novembre 2024. Mais cette stabilisation ne signifie pas pour autant une baisse des prix. La dépréciation passée de la monnaie nationale continue de renchérir les importations, tandis que les nouvelles tensions internationales viennent compliquer davantage la situation.

Le conflit au Moyen-Orient, impliquant les États-Unis et l’Iran, et les perturbations du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz ont provoqué un choc sur les marchés énergétiques. Pour le pays, fortement dépendant des importations alimentaires et énergétiques, les conséquences sont considérables. La hausse des cours pétroliers se répercute sur les coûts de transport, de production et de distribution, avec des effets en cascade sur les prix à la consommation. L’inflation pourrait ainsi avoisiner 5 % en 2026, selon les dernières estimations de Statistics Mauritius. Le Fonds monétaire international envisage même une accélération plus importante dans son scénario de référence.

Le gouvernement peut difficilement être tenu responsable de ces facteurs exogènes. Il a d’ailleurs mis en place des mécanismes de stabilisation et des mesures pour amortir les répercussions de la crise énergétique. Mais les ménages ne peuvent éternellement se satisfaire d’explications géopolitiques. Ils attendent des réponses concrètes. La promesse d’un panier de consommation plus abordable demeure, à cet égard, l’un des principaux engagements à l’aune desquels sera jugée la performance du gouvernement.

Il serait toutefois injuste d’occulter le contexte dans lequel Navin Ramgoolam a repris les commandes du pays. L’héritage économique laissé par le tandem Pravind Jugnauth–Renganaden Padayachy a considérablement réduit les marges de manœuvre budgétaires. L’expansion des dépenses publiques, les transferts sociaux et les mesures de soutien financées sans ressources suffisamment pérennes ont contribué à fragiliser les équilibres macroéconomiques.

La création monétaire massive, notamment les quelque Rs 181 milliards mobilisées par la Banque de Maurice au cours de la décennie précédente, a également alimenté les déséquilibres monétaires et les pressions sur la roupie. Il a donc fallu, pour le nouveau gouvernement, commencer par remettre de l’ordre dans les finances publiques avant de pouvoir engager une véritable politique de relance.

C’est précisément le pari de Navin Ramgoolam : reconstruire les fondamentaux de l’économie, restaurer la crédibilité financière du pays et éviter une dégradation de sa notation souveraine. Avec une note Baa3 auprès de Moody’s, Maurice se trouve au dernier échelon de la catégorie investissement. Une dégradation en catégorie spéculative constituerait un sérieux revers pour la réputation financière du pays et renchérirait son accès aux marchés internationaux.

La consolidation fiscale n’est donc pas une option politique parmi d’autres. Elle est devenue une nécessité. Le FMI, dans sa dernière consultation au titre de l’article IV, souligne précisément l’importance de rétablir les marges budgétaires, de contenir la dette et de poser les bases d’une croissance davantage soutenue par la productivité et l’investissement.

Réforme de la pension

La réforme de la pension universelle illustre parfaitement ce dilemme. En proposant de repousser progressivement l’âge d’éligibilité de 60 à 65 ans dans son premier budget, Navin Ramgoolam s’est attaqué à un dossier politiquement sensible, mais devenu financièrement difficile à contourner. Les dépenses liées à la Basic Retirement Pension sont passées de 1,9 % du PIB en 2020 à près de 7,8 % en 2024-2025, soit quelque Rs 55 milliards. Avec le vieillissement de la population et les perspectives démographiques, cette facture risque de devenir encore plus lourde. Les dépenses passeront à Rs 100 milliards d’ici 2035 si aucune réforme n’est engagée.

Il faut reconnaître au Premier ministre un certain courage politique dans cette tentative de réforme. Les institutions financières internationales avaient maintes fois alerté sur le caractère difficilement soutenable du système. Toutefois, la controverse autour du means test, finalement abandonné face à la contestation populaire, démontre combien il est difficile de concilier discipline budgétaire et acceptabilité sociale. Ce recul représente un coût supplémentaire estimé à Rs 6,2 milliards pour les finances publiques entre janvier et juin 2027.

Le gouvernement se retrouve ainsi pris entre deux exigences contradictoires : assainir les comptes de l’État et préserver les acquis sociaux auxquels la population demeure profondément attachée. Il ne peut cependant pas indéfiniment demander des sacrifices aux contribuables sans leur donner une perspective crédible d’amélioration de leur niveau de vie.

Une croissance qui tarde à décoller

Le tableau macroéconomique reste peu reluisant. Avec une croissance économique attendue autour de 3 % en 2026, une dette publique qui demeure proche de 87 % du PIB et un déficit budgétaire de 3,7 % du PIB pour l’année fiscale 2026-2027, Maurice ne dispose pas de suffisamment d’espace pour accélérer ses dépenses sans compromettre ses objectifs de consolidation.

À cela s’ajoute l’incertitude entourant les recettes attendues de l’accord sur les Chagos. Le retard dans la ratification du traité prive, pour le moment, le pays des quelque Rs 10 milliards annuellement escomptés. Cette absence de ressources complique davantage l’exercice budgétaire et réduit les capacités de financement de nouveaux projets.

Le gouvernement mise sur plusieurs leviers pour préparer la prochaine phase de développement : numérisation, intelligence artificielle, services financiers, économie bleue, modernisation industrielle et soutien aux PME. Mais l’annonce de nouvelles orientations ne suffit pas. Il faudra accélérer leur mise en œuvre, attirer davantage d’investissements privés et améliorer la productivité pour sortir du régime de croissance modérée dans lequel le pays semble s’installer.

C’est là que se situe l’une des principales limites du bilan actuel. La reconstruction des finances publiques est indispensable, mais elle ne saurait constituer à elle seule un projet économique. Les entreprises ont besoin de visibilité, les investisseurs de stabilité réglementaire et les jeunes de perspectives professionnelles. Une croissance de 3 % ne permettra pas, à elle seule, de répondre aux aspirations d’une population qui attend davantage d’emplois qualifiés et de mobilité sociale.

Au-delà des indicateurs économiques, les attentes portent également sur le rétablissement de l’État de droit et de la confiance dans les institutions. La population ne veut plus vivre dans un climat de suspicion, de surveillance ou de crainte de l’instrumentalisation des institutions à des fins politiques. Sur ce plan, la rupture avec certaines pratiques de l’ancien régime constitue un changement attendu.

Mais la question du law and order reste entière. La recrudescence de la drogue représente une préoccupation majeure. La valeur des saisies réalisées en 2025, dépassant Rs 9 milliards, donne une indication de l’ampleur du phénomène. Malgré la volonté affichée du gouvernement et les changements apportés à la direction de la National Agency for Drug Control, les résultats restent difficiles à percevoir sur le terrain.

La lutte contre les réseaux de trafiquants ne peut se limiter aux saisies et aux arrestations. Elle exige un travail de renseignement, une coopération renforcée entre les institutions, une justice efficace et surtout une politique de prévention et de réhabilitation. Les récentes émeutes, dont le coût économique et matériel a été estimé à près de Rs 500 millions, ont également révélé des liens préoccupants entre la criminalité, le financement de la violence et la fragilité sociale. Le fait que des mineurs aient pu être impliqués dans ces événements doit interpeller les autorités.

Deux ans après son arrivée au pouvoir, l’Alliance du changement ne peut donc plus se contenter d’invoquer les erreurs de ses prédécesseurs. L’héritage est lourd, le contexte international particulièrement défavorable et les marges de manœuvre limitées. Mais gouverner, c’est aussi assumer ses propres décisions et démontrer sa capacité à produire des résultats.

Navin Ramgoolam a raison de vouloir reconstruire l’économie avant de promettre une prospérité qui ne reposerait sur aucun fondement durable. Encore faut-il que cette reconstruction soit accompagnée d’un véritable sursaut économique et social. La population peut comprendre les contraintes et accepter certains sacrifices, à condition de voir se dessiner une trajectoire claire.

Car, au fond, le véritable enjeu des deux prochaines années sera moins de convaincre les Mauriciens que le pays hérite d’une situation difficile que de leur démontrer qu’il existe enfin un chemin pour en sortir.

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