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Questions à…

Vijaya Teelock : «Il y a un malaise général à Maurice»

2 novembre 2026, 18:15

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Vijaya Teelock : «Il y a un malaise général à Maurice»

Vijaya Teelock, historienne, ex-vice-présidente de la Commission Justice et Vérité.

Le vendredi 23 octobre, le Conseil des ministres a annoncé la création d’un comité interministériel présidé par la Première ministre adjointe pour «faire le suivi de la mise en œuvre des recommandations du rapport de la Commission Justice et Vérité (CJV)». Décision intervenue un mois avant les 15 ans de la soumission du rapport en six volumes de la commission, le 25 novembre 2011.

■ Votre première réaction à l’annonce d’un comité interministériel pour reprendre le fil de la CJV ?

J’ai été un peu surprise, parce que ce n’est pas prévu dans le programme gouvernemental. Et en même temps, pas trop, après les récents événements. S’ils peuvent vraiment revoir les recommandations et les actualiser, ce serait bien.

■ Le rapport contient plus de 200 recommandations. Par la suite, un comité de haute instance en a identifié 20 pouvant se concrétiser rapidement. Quinze ans plus tard, quelles sont les priorités ?

Nous l’avons répété des milliers de fois. The writing is on the wall. La situation que nous avions observée à l’époque, c’était que l’on ne faisait rien pour améliorer la situation des gens, de toutes les communautés, qui sont à la base même de la société. Silvio Michel (NdlR, ex-leader des Verts Fraternels) avait dit la même chose. Pour lui, ce n’est pas l’ethnicité de la personne qui compte, mais de permettre à ceux qui sont au bas de l’échelle d’améliorer leur situation. Il faudrait une évaluation de ce qui est arrivé entre 2011 et 2026. Depuis que je suis à la retraite, que je ne suis plus dans les institutions, je n’ai pas les moyens d’analyser tout ça, mais tous ceux qui ont les données et qui travaillent dans des institutions, dans le public ou le privé, doivent pouvoir évaluer la situation de la masse. S’est-elle améliorée ?

■ On dirait que non, vu les événements récents ?

Je crois qu’il y a un malaise général à Maurice. Mais encore une fois, je n’ai pas les moyens d’étudier cela ou de mener des entrevues comme on l’avait fait pour la CJV. On avait interviewé des milliers de personnes. Les recommandations ont été formulées après avoir écouté ces personnes. Ce travail de terrain, je ne sais pas qui va le faire maintenant.

Le Premier ministre a convoqué différentes personnes (NdlR, réunion avec des organisations non gouvernementales (ONG) et des artistes le jeudi 29 octobre). C’est important. Il fallait le faire au tout début, cinq, dix ans de cela. C’est bien que ce soit fait ; j’espère que cela va continuer. Les consultations publiques sont absolument nécessaires. On ne peut pas implémenter les recommandations seulement avec des fonctionnaires. Cela ne va pas marcher et on a vu que ça n’a pas marché. L’esprit de la commission, c’était d’implémenter les recommandations avec les institutions, bien sûr, mais aussi avec la société civile. Cette partie n’a pas été faite.

■ Une fois que les différentes réunions (le Conseil des ministres a indiqué que la réunion du 29 octobre était la première d’une série) auront eu lieu, quelles sont les actions qui doivent suivre ?

C’est une grande question. Je m’interroge sur ceux à qui cette tâche sera confiée. Des institutions se sont détériorées. Avant, il y avait beaucoup d’institutions qui faisaient des recherches. Quand j’étais encore à l’Université de Maurice, ce travail de terrain ne se faisait déjà plus.

■ Vous pensez à quelles institutions en particulier ?

Celles qui font de la recherche et les ONG. Mais les ONG sont assez limitées dans leur capacité de recherche scientifique. Certaines peuvent faire des choses très précises, mais il faudrait une étude à l’échelle nationale. Je ne sais pas qui pourrait faire une telle étude. Elle doit être pluridisciplinaire. On a beaucoup considéré la situation de manière communale. Certains ont associé les Créoles à ces émeutes. Regardez la liste des personnes arrêtées ; elle transcende les communautés (NdlR, l’élève en Lower Six, Akshaye Boodhun, est provisoirement inculpé en vertu de l’article 8 de la Prevention of Terrorism Act. Il a reconnu être à l’origine du groupe WhatsApp Paradise Burning mais conteste avoir eu l’intention d’encourager des actes violents). Analyser les émeutes, c’est une chose, revoir tout ce qui s’est passé dans la société pendant 15 ans, en est une autre.

Il y a eu des avancées. Par exemple les syndicats, qui ont beaucoup lutté contre les changements du système des pensions. La CJV avait écouté les syndicats. Leurs recommandations ont été prises en compte dans le rapport. Comme la portable retirement gratuity. Sur le pan social et culturel aussi, il faut faire attention à ne pas tout communaliser. C’est dangereux. Parce qu’on donne l’impression que c’est seulement un groupe qui est marginalisé. Dans les poches de pauvreté, cela touche tous les groupes de la population, pas une seule communauté. Ce n’est pas normal qu’un enfant à Maurice en 2026 ne puisse pas lire et écrire, ne puisse pas trouver du travail parce qu’il est analphabète. Que faire de lui ? Le mettre en prison parce qu’il a allumé le feu quelque part, ce n’est pas la solution.

■ Abaisser l’âge de responsabilité pénale de 14 à 12 ans, ce n’est pas le remède ?

En Angleterre (NdlR, l’âge de responsabilité est de dix ans), il y a des débats pour augmenter l’âge. À Maurice, on ne devrait pas abaisser cet âge. Il faut trouver d’autres solutions. Il ne faut pas dépendre seulement des ONG, parce qu’elles ont des capacités et des fonds limités. Le gouvernement doit investir dans un meilleur système de dépistage des problèmes des enfants. Il faut aussi s’occuper de l’éducation parentale. C’est absolument primordial.

■ Face aux cas impliquant des mineurs, on se demande comment un enfant est dans la rue après 22 heures, alors qu’un couvre-feu est en vigueur.

Beaucoup de parents ne peuvent plus contrôler leurs enfants. Les enfants sont influencés par d’autres enfants. Certains deviennent violents.

■ Ces parents dépassés n’appellent pas forcément à l’aide ?

Une piste serait de revoir les activités de la Child Development Unit du ministère de l’Égalité des genres. Je crois qu’eux-mêmes sont débordés et peut-être pas vraiment formés pour gérer cette nouvelle génération assez violente, qui a aussi des problèmes liés aux drogues, ce qui complique énormément les choses. Dans les écoles, ils disent que le problème n’est pas toujours avec les garçons. Les filles aussi font des choses… Comment dire ? Les filles deviennent plus précoces. Il faut faire attention aux teenage pregnancies. Il y a tout ça à revoir de manière intersectionnelle, avec différentes approches : sociologique, historique, médicale, pédagogique.

■ Ce qui nous ramène à l’approche pluridisciplinaire de la CJV. Elle a tout de même contribué à des avancées. Dans le volet terre, l’un des gros morceaux de la commission, il y a eu la création de la «Land Division» à la Cour suprême. C’est suffisant ?

Pas du tout. Il faudrait une limite sur la durée des procédures en cour et le nombre de renvois. On a créé une structure au ministère des Terres. Malgré tous les efforts du ministre, certains là-bas ont été compromis. Je n’irais pas plus loin. Ils auraient besoin de plus de ressources. Par exemple, il y avait une section généalogie, mais il n’y avait qu’une seule personne, sans assistant. Comment une seule personne peut-elle retracer les généalogies de centaines de familles ?

■ Parmi les recommandations, il y avait la création d’un institut de généalogie.

Cela n’a jamais eu lieu. Quand le Musée de l’esclavage intercontinental a été inauguré en 2020 (NdlR, dans l’exhôpital militaire à Port-Louis), il y a une partie du bâtiment qui n’a pas du tout été utilisée. On avait proposé de convertir un espace à l’entrée du musée, sans gêner le trafic dans le musée, en Genealogy Centre. En plus, c’est à côté de l’Aapravasi Ghat. C’est un pont entre les deux populations ; beaucoup de familles sont métissées. Il faut un National Genealogy Centre, pas seulement un centre pour descendants d’esclaves ou descendants d’engagés, mais pour d’autres personnes aussi.

■ Une institution qui regrouperait les ressources du Centre Nelson Mandela pour la culture africaine et celles des archives du Mahatma Gandhi Institute ?

Je ne crois pas qu’il faille fermer ce qui existe au Centre Nelson Mandela, parce que cela fonctionne très bien. Mais créer un National Genealogy Centre qui pourrait prendre les renseignements à la fois du Centre Nelson Mandela, du Mahatma Gandhi Institute et de l’Aapravasi Ghat. Sans oublier les registres de l’état civil, ce qui est très important.

v■ Pendant les travaux de la commission, on a beaucoup critiqué l’accès aux documents d’archives. Cela s’est-il amélioré ?*

Cela a un peu changé. L’état civil permet à une tierce personne de faire des recherches sur une autre famille que la sienne, à condition d’en avoir l’autorisation. Tout document de plus de 100 ans devrait être libre d’accès et mis en ligne. On n’aurait plus besoin d’aller à Port-Louis ou dans un autre bureau de l’état civil pour y avoir accès. Tout a été numérisé par la commission. On n’a qu’à mettre en ligne. La généalogie et les terres sont très liées. Environ 50 chercheurs ont contribué aux travaux de la commission. C’est aussi à eux de défendre les recommandations.

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