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Exploitation sous contrat
Ces victimes invisibles
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Exploitation sous contrat
Ces victimes invisibles
Recrutés avec la promesse d’un emploi et d’un avenir meilleur, des travailleurs migrants se retrouvent parfois piégés dans des situations de travail forcé, de servitude domestique ou d’exploitation sexuelle. Derrière les contrats légaux se cachent des pratiques de confiscation de passeports, de retenue de salaires et de menaces d’expulsion. Le rapport américain 2026 sur la traite des personnes révèle une hausse du nombre de victimes identifiées à Maurice, mais aussi les failles persistantes du système de protection et de poursuites. Enquête sur un phénomène dont les chiffres officiels ne montrent qu’une partie de la réalité.
Elle avait signé un contrat. Elle était arrivée légalement à Maurice, avec un visa, une valise et la promesse d’un salaire qui devait améliorer la vie de ses enfants restés au pays. Quelques jours plus tard, son passeport lui était retiré. Son salaire ne lui était plus versé. À la place : une chambre fermée à clé, 70 heures de travail hebdomadaires et la peur d’être expulsée si elle dénonçait sa situation.
Cette femme, aujourd’hui hébergée au refuge Univers’Elles de l’organisation non gouvernementale (ONG) Passerelle, illustre une réalité souvent invisible : celle de la traite humaine sous couvert d’emploi légal. Kashif Imambaccass connaît ces situations. Conseiller juridique de Passerelle, ancien collaborateur de la Metropolitan Police de Londres et directeur de deux unités pro bono spécialisées dans la protection des victimes, il accompagne des personnes confrontées à différentes formes d’exploitation.
Le rapport 2026 du département d’État américain sur la traite des personnes, publié le 8 octobre, confirme l’ampleur des défis. Entre avril 2025 et mars 2026, les autorités mauriciennes ont identifié 24 victimes, contre 16 durant la période précédente. Sept nouvelles enquêtes ont été ouvertes, tandis que 25 dossiers antérieurs demeurent en cours.
Trois condamnations pour exploitation sexuelle ont été prononcées. Deux font l’objet d’un appel. Une seule peine, de quatre ans de prison, est donc effective.
Pour Kashif Imambaccass, ces statistiques ne représentent qu’une fraction du phénomène. «Ces chiffres sont le sommet visible d’un iceberg», affirme-t-il. Beaucoup de victimes ignorent leurs droits, redoutent des représailles ou craignent d’être expulsées avant même de pouvoir témoigner.
La traite humaine ne se limite ni au trafic d’organes ni aux réseaux clandestins opérant à l’étranger. Selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, elle comprend notamment le recrutement et le déplacement de personnes, par la tromperie, la coercition ou l’abus de vulnérabilité, à des fins d’exploitation sexuelle, de travail forcé ou de servitude domestique.
Elle se distingue du trafic de migrants, généralement associé à l’organisation d’un franchissement illégal de frontière. Dans la traite, l’exploitation constitue l’élément central. Une personne peut donc entrer légalement dans un pays, avoir accepté un emploi et devenir ensuite victime de traite. «Un migrant qui a accepté de voyager peut tout à fait être victime de traite s’il a été exploité par la suite», rappelle Kashif Imambaccass.
À Maurice, les principales formes observées concernent l’exploitation sexuelle et le travail forcé. Les femmes accompagnées par Passerelle viennent notamment de Madagascar, du Népal, d’Inde et de pays d’Afrique subsaharienne. Le rapport américain décrit des ressortissantes malgaches attirées par de fausses offres d’emploi ou de tourisme, puis exploitées sexuellement ou contraintes à la servitude domestique dans des maisons d’hôtes, des hôtels et des salons de massage.
Les réseaux sociaux constituent également un outil de recrutement. Derrière une annonce apparemment légitime peuvent se cacher des intermédiaires qui promettent des salaires et des conditions de travail sans rapport avec la réalité. Le travail forcé touche aussi les hommes. Maurice compte environ 64 000 travailleurs étrangers, principalement originaires du Bangladesh, d’Inde, de Madagascar, du Sri Lanka et du Népal, employés notamment dans le textile, la manufacture et la construction.
Les risques sont particulièrement présents lorsque le recrutement passe par des intermédiaires informels, parfois d’anciens migrants devenus agents. Le rapport évoque également l’exploitation de travailleurs étrangers, notamment nord-coréens, sur des navires de pêche opérant dans les eaux mauriciennes. n
Madagascar-Maurice : Un corridor sous surveillance
Depuis 2022, plus de 6 500 ressortissants malgaches sont arrivés à Maurice dans le cadre de contrats légaux. Le nombre de contrats visés a presque doublé en 2024 par rapport à l’année précédente. Cette migration répond à une demande réelle de main-d’œuvre. Mais elle peut également créer des occasions d’exploitation. Certaines victimes rapportent avoir reçu seulement un tiers du salaire promis, subi la confiscation de leurs documents ou été contraintes à la prostitution pour subvenir à leurs besoins. «La plupart des migrants victimes avec lesquels travaille Passerelle envoient chaque mois la moitié, voire plus, de leur salaire à leurs enfants et à leurs parents», explique Kashif Imambaccass.
Cette dépendance économique renforce l’emprise des exploiteurs. Beaucoup ont emprunté pour financer leur voyage et doivent continuer à soutenir leur famille. Le piège commence parfois avant même le départ. Des recruteurs imposent des frais exorbitants, créant une dette que les travailleurs doivent rembourser sur leurs salaires. Cette servitude pour dettes constitue, selon le conseiller juridique, un mécanisme récurrent dans les dossiers de travail forcé.
Une fois à Maurice, certains découvrent des contrats falsifiés, des logements surpeuplés, des horaires excessifs et des restrictions de déplacement. Les menaces d’expulsion servent alors à empêcher toute dénonciation.
Des réseaux organisés et peu poursuivis
Pour Kashif Imambaccass, la traite relève d’un crime organisé qui dépasse les frontières nationales. Les recruteurs, intermédiaires et exploiteurs peuvent intervenir dans plusieurs pays. Maurice n’est d’ailleurs pas uniquement un pays de destination. Des Mauriciens ont également été victimes de traite à l’étranger, notamment à La Réunion.
Sur le territoire national, le rapport américain relève aussi l’exploitation sexuelle de mineures issues de milieux défavorisés, parfois facilitée par internet, ainsi que l’utilisation d’enfants par des gangs pour transporter de la drogue. Le démantèlement des réseaux nécessite une coopération judiciaire internationale. Or, selon Kashif Imambaccass, très peu de recruteurs impliqués dans les circuits de traite vers Maurice ont été incarcérés.
La législation sur les agences privées de recrutement interdit les frais imposés aux travailleurs et prévoit des sanctions pouvant atteindre cinq ans d’emprisonnement. Pourtant, le rapport américain ne fait état d’aucun recruteur tenu responsable, civilement ou pénalement, pour recrutement frauduleux durant la période examinée.
Le contexte économique accentue les risques. Entre vieillissement démographique, départ de travailleurs qualifiés et besoins croissants des entreprises, Maurice dépend davantage de la main-d’œuvre étrangère. Le ministre du Travail a notamment fait état d’un arriéré de 6 000 demandes d’employeurs souhaitant recruter à l’étranger. Lorsque les procédures officielles sont lentes, certains peuvent se tourner vers des intermédiaires informels.
Pourquoi si peu de condamnations ?
Malgré l’identification de 24 victimes, les condamnations demeurent limitées. Les obstacles sont multiples. Les victimes craignent de témoigner, les preuves sont difficiles à recueillir lorsque l’exploitation se déroule dans des domiciles privés et les enquêteurs ne disposent pas toujours de formations spécialisées. Le rapport américain souligne que certains policiers, particulièrement en dehors de Port-Louis, connaissent insuffisamment les indicateurs de traite. L’unité spécialisée ne compte que neuf officiers et ne dispose pas de locaux adaptés aux auditions.
Le bureau du Directeur des poursuites publiques renoncerait parfois aux accusations de traite faute de preuves suffisantes. Certaines victimes étrangères doivent rester à Maurice pendant les procédures, parfois sans leurs documents, ce qui les pousse à abandonner leur témoignage. Aucun tribunal n’a ordonné de dédommagement aux victimes, alors que la législation prévoit une compensation pouvant atteindre Rs 500 000.
Kashif Imambaccass critique également la confusion entre contrôle migratoire et lutte contre la traite. Les 5 330 passagers refoulés et les 272 opérations contre le séjour illégal, évoqués au Parlement, ne constituent pas en eux-mêmes des indicateurs de lutte contre l’exploitation. Une victime non identifiée risque ainsi d’être sanctionnée pour une infraction migratoire plutôt que protégée.
Maurice toujours au niveau 2
Dans son rapport 2026, Washington maintient Maurice au niveau 2, estimant que le pays fournit des efforts sans toutefois satisfaire pleinement aux normes minimales de lutte contre la traite. Des avancées sont néanmoins reconnues : davantage de victimes identifiées, un budget de protection porté d’environ Rs 5 millions à Rs 7,4 millions et l’ouverture, en novembre 2025, d’un foyer de huit places pour les hommes victimes.
Un nouveau plan d’action national 2026-2029 est également en préparation. Mais les lacunes demeurent importantes, notamment dans la détection, la coordination institutionnelle et les poursuites contre les réseaux. Lors d’échanges avec la Global Learning Community, réseau international réunissant 60 ONG engagées contre la traite, des experts ont comparé la situation mauricienne à celle de la Thaïlande il y a 15 à 20 ans, lorsque les trafiquants bénéficiaient d’une large impunité.
Les Seychelles, premier pays africain à atteindre le niveau 1 en 2023, ont également été rétrogradées au niveau 2 en 2026. Pour Kashif Imambaccass, la priorité est de créer un environnement permettant aux victimes de signaler leur exploitation sans craindre l’expulsion ou les représailles. Car derrière chaque statistique se trouve une personne qui, souvent, était simplement venue chercher un travail.
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