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Présentation d’ouvrage

«Racines et Perspectives 2» : Les leçons de notre histoire commune

27 octobre 2026, 17:30

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«Racines et Perspectives 2» : Les leçons de notre histoire commune

Alain Jeannot a lancé le vendredi 23 octobre, à l’Institut Cardinal Jean Margéot, à Rose-Hill, «Racines et perspectives 2», deuxième tome de ses chroniques d’histoire mauricienne. Quarante-quatre textes, de la révolte des esclaves de Vieux Grand Port, en 1695, aux questions d’aujourd’hui. Cinq intervenants se sont succédé devant parents, lecteurs et personnalités. Nous publions l’allocution de Jean Claude de l’Estrac, qui signe l’avant-propos et a procédé au lancement.

Mesdames et Messieurs, chers amis, Je vais vous parler d’un recueil d’histoire qui sort des sentiers battus. L’histoire ici n’est pas une succession de dates, une chronologie aride  ; la chronique des éternels vainqueurs ; l’histoire ici est vivante, elle est vibrante. Elle raconte que tout est un tout. Racines et Perspectives 2: Chroniques de notre histoire en mouvement nous propose des rendez-vous avec des moments, grandioses ou dramatiques, des rencontres avec des héros oubliés ou occultés, de notre histoire commune. C’est un livre-pèlerinage. Alain va sans doute aimer ce qualificatif, lui si pénétré de ses convictions religieuses qui, souvent, irriguent ses propos.

Alain Jeannot n’est pas un compilateur des faits. Il se fait chroniqueur pour donner un visage aux noms, une émotion aux événements. Il parvient ainsi à rendre l’histoire, audible hier, lisible aujourd’hui. Ce qui, personnellement, m’enchante, c’est que l’auteur participe, de manière inédite et rare, à notre quête d’identité nationale. J’ai aimé ce désir d’identité, cette soif de racines vivifiées, chez ce grand voyageur qui a sillonné les continents et qui est revenu ramasser dans les poussières de notre histoire les pierres oubliées de notre route commune.

Le propre de sa démarche est le refus du cloisonnement. Ou de la mémoire sélective. Trop souvent, l’histoire est enseignée, quand elle l’est, comme une suite de récits parallèles : celle des colons, celle des esclaves, celle des engagés, celle des élites politiques. Racines et Perspectives 2 : Chroniques de notre histoire en mouvement les met tous dans le même livre, côte à côte, parfois face à face, mais sur le même chemin depuis trois siècles.

En évoquant des figures comme Anna de Bengale ou les esclaves sénégalais, Alain va justement à nos «racines». Elles ne sont pas seulement des ancêtres lointains, mais des fondations sur lesquelles nous marchons encore. Il nous rappelle que notre histoire, c’est le ciment de la mosaïque qui nous tient ensemble face aux défis du présent. Surtout, il nous rappelle qu’elle n’a pas commencé aux dates instrumentalisées des commémorations officielles et politisées.

Ce qui frappe dans ce recueil, c’est comment Alain sait passer de la grande Histoire aux petites histoires. Il y a une forme de tendresse dans son écriture. Qu’il parle de Gandhi, de Mgr Murphy, de Rémy Ollier, de Maurice Curé, ou encore de Madame Siris, l’institutrice de Sir Seewoosagur Ramgoolam, on sent toujours ce souci de la transmission.

Alain Jeannot est un passeur. J’ai trouvé qu’il écrit comme il parle, avec une clarté qui ne sacrifie jamais la rigueur. Il ne cherche pas à prouver une thèse politique, il cherche à raconter une vérité humaine. C’est là que réside sa force.

Prenez, par exemple, sa chronique sur le naufrage de L’Utile, qui m’a particulièrement intéressé parce que j’ai moi-même fait un livre, Les Fantômes de l’Île Tromelin, sur cette histoire largement méconnue à Maurice comme à Madagascar. Et quand elle a été racontée en France, c’est avec la perspective des maîtres français.

Alain ne nous parle pas seulement d’un désastre maritime, il nous parle d’humanité, de cruauté, mais aussi de survie. Il nous force à regarder la réalité en face : celle d’une colonie bâtie sur le sang, la lâcheté, mais aussi sur le génie de ceux qu’on a voulu réduire au silence.

Il nous dit, en filigrane : «Voici d’où vous venez, voici ce qui vous a construits.» Et en faisant cela, il nous pose une question : «Que ferez-vous de cet héritage ?»

Nous vivons dans une époque de vitesse, de réseaux sociaux, de zapping permanent. Le risque est grand de perdre le sens de nos engagements, de nos valeurs de paix, de tolérance et de respect. Alain nous propose une pause. Il nous offre un temps de réflexion. Ses chroniques sur le bonheur, sur l’éducation à la paix ou sur le souvenir des victimes de la route montrent que l’Histoire n’est pas une discipline morte : c’est un miroir.

Ce livre est un phare. Pour nos jeunes, il est un manuel de citoyenneté. Pour nos aînés, il est un album de souvenirs que l’on feuillette avec émotion.

J’ai moi-même ressenti cette émotion à l’évocation de la place Margéot. Ce qui m’a ramené à mes années de maire et de conseiller municipal de Beau-Bassin– Rose-Hill, mes plus belles années de vie publique, où j’ai vécu en voisin, à l’hôtel de ville, à côté.

La rénovation de cette place Margéot que j’avais initiée faisait la fierté des habitants. Les aînés se souviendront de cette gare routière devenue un lieu de promenade pour les familles, la nuit venue, quand les autobus rentraient.

Ce qu’il en reste aujourd’hui est hélas à l’image de ces deux stèles, installées en hommage au premier cardinal mauricien par mes successeurs à la mairie, Shirin Aumeeruddy Cziffra et Jayen Cuttaree, mais devenues illisibles aujourd’hui. Et ainsi se perd la mémoire de la ville. Mais pire que l’oubli, c’est l’occultation, écrit Alain avec justesse et colère.

Pourtant, une ville est un livre ouvert qui raconte l’histoire : un nom de rue, une vieille bâtisse, comme cet ancien abattoir de pierre taillée que nous avions transformé en gymnase pour nos jeunes, ou ce vieux théâtre que nous avions rénové et modernisé, mais qui s’est tu depuis. Le pouvoir municipal est un pouvoir mémoriel. Mais quand la ville n’a plus de mémoire, elle devient un cimetière.

Et «un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir», disait Aimé Césaire, le grand poète de la négritude.

Alain a voulu réveiller notre mémoire. J’espère que son ouvrage trouvera un bon écho dans chaque foyer mauricien, dans les écoles et dans les bibliothèques. Un bon livre est un livre qui est lu. En lisant ces pages, nous ne faisons pas que regarder en arrière. En vérité, nous renforçons nos racines pour mieux regarder vers l’avenir.

Car c’est en protégeant ses racines que la nation cueillera ses plus belles floraisons.

Un peu en post-scriptum, je ne peux clore ces réminiscences, ce soir, sans faire référence aux événements troublants et violents que nous venons de vivre. Cela nous invite à relativiser, tout de même, sans pour autant approuver.

Les émeutes, la nation les gère, épisodiquement, depuis plus de trois siècles.

La première que l’historiographie a retenue s’est déroulée en 1790, aux lendemains de la Révolution française, quand les colons de l’île de France sont descendus dans les rues de Port-Louis afin de réclamer, pour eux aussi, la liberté de gérer leurs propres affaires.

Cela a fini mal : par l’assassinat du commandant militaire qui tenta de s’opposer à leur coup de force. Une foule incontrôlable, à la sortie d’une réunion de l’Assemblée, l’abattit d’un coup de sabre. Les émeutiers ont promené ensuite la tête tranchée du commandant sur une pique dans les rues de Port-Louis.

Cette fois, nous avons été infiniment plus raisonnables.

Des émeutes ont également éclaté quand la Convention à Paris envoya à l’île de France ses représentants pour faire exécuter la loi sur l’abolition de l’esclavage. Des colons hostiles et en colère s’étaient regroupés à Port-Louis et obtinrent la déportation manu militari des deux agents.

Nous pourrions évoquer aussi les émeutes sanglantes qui ont ponctué notre histoire politique, notamment les plus meurtrières, en janvier 1968, lors de ce que nous avons appelé les bagarres raciales. Il s’agissait de rixes entre clans rivaux qui cherchaient à contrôler le marché de la prostitution et de la drogue dans les faubourgs de Port-Louis.

Ce qui nous pousse à dire, comme le philosophe américain George Santayana : «Un peuple qui oublie son passé est condamné à le revivre.»

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