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Regard d’un mauricien rentré au pays
Nous avons émergé comme un peuple
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Regard d’un mauricien rentré au pays
Nous avons émergé comme un peuple
■ Lundi 12 octobre : un feu allumé non loin du poste de police d’Abercrombie. Sur les réseaux sociaux, cette image devait se propager comme une traînée de poudre. (Photo : © Stewelderson Casimir)
Nous ressentons qu’il y a un «avant» et un «après» les désordres d’octobre 2026. Pour quelqu’un qui est parti peu avant ces troubles et revenu au pays juste après, il y a un sentiment profond que nous avons, ensemble, émergé comme un peuple, enfin.
Les élections de 2024 furent pour beaucoup l’expression d’un certain rejet politique. Cette fois-ci, encore plus nombreux, les Mauriciens se sont unis pour témoigner de tout ce qui nous définit collectivement: une vision partagée de vivre-ensemble dans la paix, la justice et la liberté.Il s’est passé non pas des émeutes, encore moins une insurrection ou une révolution. C’étaient des désordres très graves, parfois violents dans plusieurs lieux, contre lesquels le peuple entier s’est soulevé pour dire «AR NOU NON !».
Toutes communautés confondues, urbains et ruraux, de tous les bords politiques, quels que soient leurs niveaux de revenus et d’éducation, les Mauriciens ont imposé leur identité en tant que peuple vivant qui veut le bonheur pour tous dans ce petit bout de terre qui nous appartient à tous. Ils l’ont fait savoir, ouvertement sur les médias, les réseaux sociaux et les messageries en ligne, en famille, entre amis ou même silencieusement par leur refus catégorique de s’engager dans le moindre abus qui risque de compromettre notre harmonie sociale.
Colère, mais discernement
Ce qui est évident après les troubles que nous venons de vivre est que ce peuple, admirable vraiment, arrive à discerner clairement entre sa colère, souvent légitime contre les autorités, et ce qu’il ne lui est pas permis de cautionner comme réaction. Avant les désordres, l’insatisfaction face au changement promis qui tardait trop était bien là, et elle n’a pas disparu. Mais entretemps le peuple a su dicter ce qui lui est acceptable et ce qui lui est inacceptable. Le gouvernement, la police et les forces vives se sont montrés à la hauteur pour rétablir l’ordre, mais c’est surtout au peuple que revient le mérite de distinguer ce qui lui tient à cœur absolument de tout le reste. Il a dépassé sa colère pour rester ferme sur l’essentiel, ces valeurs fondamentales qui font ce qu’il est.
Pour quelqu’un qui n’était pas au pays pendant les désordres, ce qui a changé est aussi cette impression que les institutions semblent se réveiller d’une léthargie. Tel un lion, le pouvoir en place se fait respecter comme probablement jamais avant. Les forces de l’ordre n’ont jamais été aussi bien perçues par l’ensemble de la population. Une distinction par rapport aux brebis galeuses s’impose et les gens ne font plus d’amalgame. Le système de justice inspire plutôt confiance, ce qui est une nécessité dans ce contexte. La communication entre les différentes instances et le peuple semble plus fluide qu’avant.
Les autorités ont maîtrisé la situation en sachant qu’il y a un temps d’abord pour stopper les désordres, ensuite un temps pour comprendre et finalement un temps pour agir afin que cela n’arrive plus jamais. Mélanger les priorités aurait été fatal, avec un risque de provoquer un chaos irréversible dans le pays, même si le peuple était là pour l’empêcher. Nous sommes dans le deuxième temps actuellement, celui d’une écoute active afin de revenir aux sources du problème. Et il faudra vite agir car les rapports, analyses et autres recommandations quant aux causes des différents malaises qui nous rongent sont connus. Cependant, avant, ces enjeux étaient largement perçus comme des affaires «communales», voire instrumentalisés comme tels. Et ils étaient donc traités ainsi, pour ne jamais être résolus. L’espoir, aujourd’hui, est que nous comprenons que ces malaises nous concernent tous, puisque nous sommes un seul peuple.
Défis et épreuves
S’il faut dire bravo au peuple mauricien, le fait est que presque tout est à construire maintenant. Et cela ne doit rien avoir d’étonnant car n’est-il pas temps finalement de «build back better», une expression qu’on employait après la pandémie ? Sinon simplement «build better». Le socle social étant solide, tout est permis pour notre avenir commun, durable, soit dit en passant. Il faut se réjouir que par la grâce divine nous ne soyons certainement pas un peuple qui veuille sa propre destruction. À voir ce qui se passe ailleurs dans le monde, il faut prendre acte de nos précieux acquis qui sont loin d’être négligeables. Et à partir de là construire ensemble…
Tout n’est pas parfait, y compris en ces temps d’épreuves, comme nous le rappellent les récents échanges peu glorieux entre deux ténors en pleine séance parlementaire. Qui aurait cru que ce serait possible tant ils étaient proches auparavant ? Mettons cela sur le compte de leur âge avancé, et ainsi il nous est plus que jamais impératif de faire confiance à la jeunesse. Même si nous avons une population vieillissante, il faut préparer une relève qui doit être digne de ce nom, qui fera honneur à ce peuple qui vient de s’affirmer comme plus «admirable» que jamais.
Autre défi prioritaire, mais systémiquement lié à l’urgence d’une relève au-delà de la sphère de la gouvernance : l’éducation. Nous ne cessons de répéter que notre modèle n’est pas seulement un échec en soi, mais qu’il est à l’origine de dysfonctionnements multiples. Le paradoxe est qu’au moment même où nous remettons en question notre «éducation», il y a une protestation qui gronde puisque l’octroi des bourses aux lauréats sera faussé pour certains ! Autre débat pertinent, faut-il invoquer la loi antiterroriste à l’intention de certains fauteurs de troubles présumés ? Et quid de la proposition de ramener l’âge de responsabilité pénale à 12 ans, question liée holistiquement au déficit au niveau de l’éducation que nous donnons à nos enfants, sans exception aucune ?
Avec les augmentations de prix, le fléau de la drogue demeure parmi ces défis épineux que nous ne pouvons ignorer dans l’immédiat. Entre avant les désordres et après, rien n’a changé jusqu’ici dans les rayons des supermarchés comme, sans doute, aussi dans la disponibilité des doses auprès des dealers. Mais pour ce peuple qui a dit «NON» au chaos dans le pays, la peur vis-à-vis des trafiquants a changé de camp. Et quant à la colère contre le gouvernement à cause de l’inflation, le peuple s’est montré capable de la maîtriser, sinon de bien la canaliser jusqu’ici. Les autorités ont, néanmoins, raison de ne pas l’attiser davantage. Les mesures annoncées dernièrement, par exemple face au manque d’eau, démontrent un sursaut afin de pallier la crise hydrique. Face à des décennies d’inaction et au changement climatique, il ne faudra pas nous attendre à un miracle dans ce secteur. Sauf s’il pleut…
Pendant et autour des troubles d’octobre 2026 à Maurice, le miracle serait de voir l’ordre partout ailleurs dans le monde. Même le pays vers lequel nous nous sommes tournés à ce moment précis pour nous aider, que ce soit pour l’eau, l’énergie, l’investissement et autres soutiens… ce pays souffrait de ses propres difficultés. Et non des moindres, avec des impacts géopolitiques et économiques pour le reste de la planète. Sauf pour les lieux de pèlerinage en son sein, la paix n’y est pas garantie. Ici à Maurice, certains individus ont pu penser pouvoir prendre en otage le pays, mais la sécurité a été vite rétablie, Dieu merci. Nos problèmes matériels, ici, doivent être relativisés. Là-bas, malgré leurs ressources si immenses, la tranquillité est dure à trouver, sauf miraculeusement dans les lieux sacrés.
Et il y a autre chose qui relève d’un miracle ici, à Maurice… c’est cette diversité dans le respect mutuel que Dieu a voulue pour nous. Qu’il est encore plus admirable d’émerger comme un peuple uni lorsque nous sommes si différents les uns des autres à l’intérieur. Toutefois, il y a ces valeurs universelles que nous chérissons tous comme la paix, certainement, mais aussi la justice et la liberté. Les concilier toutes dans le pluralisme qui est le nôtre, dans le dialogue et dans le vivre-ensemble est un miracle auquel nous croyons.
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