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Questions à…
Myriam Blin : «L’égalité des genres constitue un levier de croissance économique»
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Myriam Blin : «L’égalité des genres constitue un levier de croissance économique»
Myriam Blin, économiste et directrice du Charles Telfair Centre.
Trente ans après la Déclaration de Beijing sur les droits des femmes, les progrès en matière d’égalité des genres restent inégaux dans la région de l’océan Indien occidental. Si les cadres juridiques ont évolué, leur mise en œuvre demeure insuffisante, notamment en matière d’accès à l’emploi, au financement et aux postes de décision. À l’occasion du lancement, le mercredi 21 octobre, du rapport «Towards gender inclusive futures in the Western Indian Ocean», issu d’un symposium international sur les droits des femmes et leur autonomisation, Myriam Blin, économiste spécialisée dans les questions de genre et directrice du Charles Telfair Centre, analyse les obstacles persistants et le potentiel économique d’une participation accrue des femmes à Maurice.
Trente ans après la Déclaration de Beijing, quels sont les principaux freins à la pleine participation économique des femmes dans la région ?
La plupart des pays de la région ont adopté les lois nécessaires, mais leur application reste insuffisante. En 2024, la Banque mondiale estimait qu’en Afrique orientale et australe, les femmes bénéficiaient d’environ 61 % des droits économiques reconnus aux hommes, tandis que les États n’avaient mis en place qu’un tiers environ des dispositifs nécessaires à leur application.
Maurice obtient un score de 87,5 sur 100 pour son cadre juridique, contre 52,5 pour les dispositifs d’accompagnement, notamment les budgets, les services, les données et l’accès à la justice. Le soutien aux femmes qui reprennent le travail après une naissance constitue l’un de ses points faibles.
Le symposium a identifié cinq obstacles majeurs. Le premier est le travail de soins non rémunéré. Les femmes assument l’essentiel des tâches domestiques et des soins aux enfants et aux personnes âgées, au détriment de leur emploi et de leur formation. À Madagascar, à Maurice et en Afrique du Sud, elles consacrent en moyenne 2,8 heures de plus par jour que les hommes à ces activités, selon l’Organisation internationale du travail (2018).
Le deuxième obstacle est l’informalité. À Madagascar et au Mozambique, plus de neuf femmes actives sur dix travaillent dans l’économie informelle, sans contrat ni protection sociale. Un taux d’activité féminin élevé peut ainsi masquer une réalité de précarité plutôt qu’une véritable autonomie économique.
Le troisième concerne les violences et les normes sociales. Selon ONU Femmes, 22 % des femmes de la région ont subi des violences conjugales. L’Afrobaromètre de 2025 indique que 11 % des personnes interrogées jugent acceptable qu’un homme frappe son épouse. Ces violences limitent les revenus et l’autonomie des femmes, tout en alourdissant les dépenses de santé et de justice.
Le quatrième obstacle porte sur l’accès au financement. Les femmes possèdent moins souvent des biens immobiliers pouvant servir de garanties pour obtenir un prêt. La Banque africaine de développement estime à environ 42 milliards de dollars américains le déficit de financement des femmes entrepreneures en Afrique.
Enfin, la sous-représentation dans les instances de décision limite leur influence sur les politiques publiques et les stratégies des entreprises. Les services essentiels à leur activité économique, comme la garde d’enfants, les transports et la protection contre les violences, risquent alors d’être relégués au second plan.
Nos économies en paient le prix. Elles se privent d’une main-d’œuvre souvent déjà formée, alors que plusieurs pays, dont Maurice, voient leur population active diminuer. L’informalité réduit les recettes fiscales et prive les ménages de protection face aux chocs économiques. Enfin, l’absence de revenus propres limite la capacité des femmes à investir dans la santé et l’éducation de leurs enfants, entretenant ainsi la pauvreté d’une génération à l’autre.
Le rapport souligne le décalage entre les politiques adoptées et leur mise en œuvre. Quelles mesures concrètes les gouvernements et les entreprises devraient-ils privilégier ?
Un engagement sans budget produit peu d’effets. Les politiques d’égalité doivent s’accompagner de financements, de services, de données fiables et de mécanismes de suivi. Le rapport propose cinq priorités. Premièrement, produire des données ventilées par genre et mener régulièrement des enquêtes sur l’emploi du temps afin de rendre visible le travail non rémunéré.
Deuxièmement, renforcer la coordination entre ministères, secteurs et pays, notamment pour lutter contre les violences transfrontalières et gérer collectivement les ressources marines.
Troisièmement, associer chaque engagement à une ligne budgétaire, à une évaluation de son impact selon le genre et à un suivi public. Les institutions chargées de promouvoir l’égalité doivent disposer de moyens suffisants.
Quatrièmement, garantir une représentation équitable des femmes dans les instances de gouvernance. Enfin, faire évoluer les normes sociales grâce à l’éducation. Les écoles, les médias et les responsables communautaires doivent remettre en question les stéréotypes qui tolèrent la violence ou assignent les tâches domestiques aux femmes. Les effets de ces initiatives doivent également être mesurés.
Quel serait le potentiel économique pour Maurice si davantage de femmes accédaient pleinement à l’emploi, à l’entrepreneuriat et aux postes de décision ?
En 2017, le Fonds monétaire international (FMI) estimait que le maintien des tendances observées dans les principaux indicateurs de genre pourrait entraîner un manque à gagner de près de 7 % du PIB d’ici à 2035, de 16 % d’ici à 2065 et de plus de 19 % d’ici à 2100. Ces pertes s’accentueraient avec le vieillissement de la population et la contraction de la population active.
En 2024, le FMI a actualisé ce diagnostic : porter le taux d’activité des femmes de 43 % à 50 %, soit la moyenne de l’Organisation de coopération et de développement économiques, pourrait ajouter environ 0,8 point de pourcentage par an à la croissance du PIB réel à moyen terme.
À profil égal, les Mauriciennes gagnent environ 15 % de moins de l’heure que les hommes. Une étude d’ONU Femmes publiée en 2023 montre que l’âge, l’éducation, la profession et le secteur d’activité ne suffisent pas à expliquer cet écart.
Notre rapport reprend également les travaux de Jameel Jeetoo pour le Programme des Nations unies pour le développement, selon lesquels la suppression complète de la part inexpliquée de l’écart salarial pourrait accroître le PIB de 6,7 % au maximum. L’égalité des genres ne relève donc pas uniquement de la justice sociale. Elle constitue aussi un levier de croissance, de productivité et de résilience économique pour Maurice.
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