Publicité

Transfugisme

À qui appartient le mandat ?

27 octobre 2026, 08:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Questionnons. Un député peut-il changer de camp sans demander la permission à ses électeurs ? Sydney Pierre a quitté le Parti travailliste pour rejoindre le camp de l’opposition. Franco Quirin avait, en début de législature, rompu avec le MMM, tandis que Paul Bérenger, Joanna Bérenger et Chetan Baboolall ont carrément quitté la formation mauve pour créer le Fron Militan Progresis (FMP). Ces mouvements ont rebattu les cartes de l’opposition et relancent une interrogation fondamentale : à qui appartient le mandat parlementaire ?

La réponse facile consiste à dire qu’il appartient à l’électeur. La réalité est plus complexe. Dans notre système politique, l’électeur choisit un candidat, mais aussi un parti, un programme et une promesse de gouvernement. Le mandat est individuel dans son exercice, mais collectif dans sa conquête. C’est dans cet espace entre l’élu et la bannière qui l’a porté que prospère le... transfugisme.

Le paradoxe est saisissant. Le programme gouvernemental de 2025, soutenu par les 60 députés de la majorité élus sur le territoire principal, prévoyait une réforme constitutionnelle destinée à introduire des dispositions anti-transfugisme. Or, la majorité ne compte plus aujourd’hui que 55 députés. Le MMM, qui réclamait depuis des années une telle réforme, au nom de la moralité politique, a lui-même vu plusieurs de ses élus, dont le leader historique, quitter ses rangs.

Pour autant, tous les départs ne se valent pas. Sydney Pierre a exprimé son désaccord sur la réforme des pensions avant de quitter le PTr.

La dissidence parlementaire ne se confond pas nécessairement avec une rupture politique. Franco Quirin, de son côté, a contesté avoir volontairement quitté le MMM, affirmant avoir été exclu. La distinction est essentielle : sanctionner de la même manière un député qui abandonne son parti et un élu chassé par sa direction reviendrait à confondre loyauté et soumission.

C’est ici que la réflexion du contributeur Logicus prend tout son sens : «Le transfugisme ne repose-t-il pas d’abord sur un sens de la moralité politique, des règles d’éthique plutôt qu’une loi qui l’interdira à l’avenir ?» La question touche au cœur du problème. Une loi peut encadrer les comportements ; elle ne saurait fabriquer une conscience politique. L’éthique ne se réduit pas à la légalité, pas plus que la fidélité à un parti ne garantit la fidélité à ses électeurs.

Une réforme anti-transfugisme, sur laquelle, entre autres sujets délicats, devrait se pencher la commission présidée par l’ancien juge Vinod Boolell, par ailleurs un ancien chroniqueur fidèle de l’express, sur les sujets liés au judiciaire, soulève donc une question délicate : qui décidera qu’un député a trahi son mandat ? Le chef du parti, une instance parlementaire ou la justice ? Et que se passerait-il si une formation reniait son programme, si sa direction devenait autoritaire ou si un élu dénonçait des pratiques contraires à l’intérêt public ? Pourrait-on brandir cette promesse d’avoir le right to recall ? Dans une interview joyeusement offerte à l’express en mai 2024, Ashok Subron défendait le right to recall, estimant que «le rôle de l’électeur ne devait pas se limiter à quelques minutes dans l’isoloir tous les cinq ans».

Une loi mal conçue pourrait renforcer le pouvoir des appareils dirigeants, étouffer les consciences et transformer les députés en figurants d’une pièce écrite ailleurs. À l’inverse, l’absence de garde-fous permettrait à des élus de modifier l’équilibre parlementaire sans rendre de comptes aux citoyens. L’électeur vote pour une majorité et peut se retrouver face à une configuration différente, issue de négociations auxquelles il n’a jamais participé.

Il nous faut donc rechercher un équilibre : encadrer les changements volontaires d’allégeance, protéger les élus victimes d’exclusions abusives et, surtout, préserver la dissidence de conscience (nous pensons qu’un député ne doit pas agir seulement comme le représentant de son parti ; il est aussi un élu d’une circonscription, appelé à exercer son jugement et à défendre l’intérêt public).

Dans certaines circonstances clairement définies, une élection partielle pourrait permettre aux électeurs de renouveler – ou de retirer – leur confiance. Le mandat ne serait alors confisqué ni par l’appareil partisan ni par l’élu lui-même.

****** 

La loyauté politique se mérite, semblaient se dire Rajesh Bhagwan et le duo Bérenger au Parlement mardi, à côté d’un Sydney Pierre qui ne pouvait rêver de meilleur baptême de feu !

La démocratie ne peut davantage accepter que le verdict des urnes soit remodelé au gré des ambitions individuelles sans obligation de rendre des comptes.

Le mandat ne relève exclusivement ni du parti ni du député. Il procède du peuple et s’exerce dans un système où les formations politiques jouent un rôle déterminant. L’enjeu pour nous n’est pas de sacraliser la discipline partisane, mais de préserver la cohérence du choix électoral sans emprisonner la conscience des élus.

La vraie question n’est donc pas seulement de savoir si un député peut changer de camp. Elle est de déterminer à quelles conditions il peut le faire sans détourner le mandat qui lui a été confié. Une démocratie mûre et adulte doit pouvoir concilier la liberté de conscience et l’exigence éthique tout en respectant le verdict des urnes. La loi peut en fixer les limites. La moralité en politique, elle, demeure une responsabilité individuelle…

Publicité