Publicité
Pesticides sur nos fruits et légumes
À dix ans d’intervalle, les molécules ont changé, pas les abus
Par
Partager cet article
Pesticides sur nos fruits et légumes
À dix ans d’intervalle, les molécules ont changé, pas les abus
© Beekash Roopun
Plantez vos piments ! En tout cas, c’est ce qu’on vous disait il y a dix ans et c’est ce qu’on vous conseille encore cette année. En janvier 2016, faute de données fiables, l’express lançait sa propre enquête sur les pesticides dans nos assiettes. Menée par Lindsay Prosper, Marie-Annick Savripène et Philippe A. Forget, elle s’appuyait sur des analyses confiées au laboratoire QuantiLAB.
Depuis le début de l’année, le Pesticides Regulatory Office (PRO) publie les résultats de ses analyses de résidus sur les fruits et légumes. En janvier, son rapport révélait que 21,63 % des 787 échantillons analysés entre janvier et octobre 2025 ne respectaient pas les normes. Les rapports mensuels suivants confirment que le problème persiste : des limites dépassées, et des pesticides utilisés sur des cultures pour lesquelles ils ne sont pas recommandés.
Sur les 45 échantillons analysés en 2016, neuf dépassaient au moins une limite européenne. Le panier comprenait des légumes locaux, mais aussi du riz, des légumineuses et des fruits. À la même époque, selon le Food Technology Laboratory de Réduit, la part des fruits et légumes au-dessus des seuils était passée de 2,3 % à 10 % en quatre ans, sur environ 500 échantillons par an.
En juin 2026, le PRO a analysé 44 échantillons. Six dépassent les limites maximales de résidus et 20 contiennent des pesticides non recommandés pour la culture concernée. Seuls 15 ne présentent aucun résidu détectable. Les normes de référence ont changé: en 2016, les limites européennes étaient prises en référence ; aujourd’hui, la Use of Pesticides Act 2018 et le Codex. Le constat toutefois est qu’en juin, plus de la moitié des échantillons posaient problème.
Résidus hors normes
En 2016, l’échantillonnage s’était fait au petit matin, aux quatre coins de l’île. Philippe A. Forget s’en souvient : «Le matin, à 6 heures, j’étais à Beau-Bassin, j’étais à Flacq.» Des légumes avaient aussi été achetés en supermarché et sur un étal devant l’hôpital de Candos.
Dix ans plus tard, le piment, le lalo, l’ananas et la laitue reviennent dans les deux séries. Les molécules, elles, ne sont plus les mêmes.
En 2016, dix substances dépassaient les limites dans les analyses de QuantiLAB : l’hexaconazole, le profénofos, le formétanate, l’imidaclopride, la cyperméthrine, le diuron, le flonicamide, le chlorfénapyr, le carbaryl et la perméthrine. En mai et juin 2026, les dépassements relevés par le PRO portent sur six molécules: l’acétamipride, le chlorothalonil, l’éthéphon, la cyromazine, le flonicamide et le flubendiamide. Seul le flonicamide figure dans les deux listes, retrouvé au-delà du seuil sur le lalo en 2016 comme en 2026. La cyperméthrine et le chlorfénapyr sont toujours là, mais le PRO les classe désormais comme non recommandés.
Prenons le piment. En 2016, un seul échantillon cumulait quatre dépassements : formétanate, imidaclopride, profénofos et cyperméthrine. En juin 2026, les trois piments analysés dépassent tous une limite, mais avec d’autres produits : l’acétamipride, à Calodyne et à Morcellement St-André ; le chlorothalonil, à Triolet. Sur l’ananas, le diuron a laissé place à l’éthéphon, un régulateur de croissance utilisé notamment pour le mûrissement. Les noms ont changé. Les dépassements, eux, sont restés. Pourquoi ce changement ? Les nouvelles molécules sont-elles moins nocives ? Les laboratoires recherchent-ils d’autres substances qu’en 2016 ? En juin, l’éthéphon et le chlorothalonil n’apparaissent que dans les échantillons analysés à l’étranger. Il est aussi possible qu’un producteur qui sait un produit surveillé passe à une molécule que le laboratoire ne recherche pas. Et si les autorités peinent à suivre toutes les substances en circulation, comment peuvent-elles informer planteurs et distributeurs ?
«Silent Killers»
En mai 2026, le bureau du Directeur des poursuites publiques (DPP) consacrait le 138ᵉ numéro de sa newsletter, intitulé «Silent Killers», à l’usage abusif des pesticides, à l’écocide et à la drogue. L’institution chargée des poursuites pénales range ainsi les pesticides parmi les «tueurs silencieux».
Selon les chiffres cités dans la newsletter, les importations de pesticides, tous usages confondus, s’élevaient à 2 500 000 kilos en 2016, l’année de l’enquête de l’express, et à 2 700 000 kilos en 2020. D’après Statistics Mauritius, elles ont encore augmenté de 50,8 % entre 2023 et 2024. Dix ans d’alertes n’ont pas fait baisser les importations.
En 2016, l’express rapportait déjà les propos de planteurs persuadés que, lorsqu’un produit est faible, il faut en mettre davantage. Le journal s’inquiétait aussi des cocktails aux effets inconnus. En juin 2026, une bringelle anguive de Triolet contenait huit molécules différentes.
Dans la newsletter, l’éco-conseillère Pamela Bapoo-Dundoo pointe un autre angle mort : les importations. Des raisins et des agrumes ont présenté des résidus non autorisés, parfois vendus avant même que les résultats ne tombent. Pour le riz, les grains secs ou les épices, aucune donnée n’existe. En 2016, l’express avait pourtant fait analyser du riz basmati, qui dépassait deux limites européennes. «La chose qui m’avait le plus choqué en 2016, c’était les grains et le riz», se souvient Philippe A. Forget.
Huit ans de loi, zéro sanction
Toujours dans la newsletter, la State Counsel Shika Dookhy décrit un cadre légal reposant sur trois textes : la Food Act, la Dangerous Chemicals Control Act et la Use of Pesticides Act 2018. Le contrôle est réparti entre plusieurs ministères. Strict à l’importation, il s’affaiblit une fois les produits entrés dans le circuit de distribution. Les condamnations restent rares, faute de lien établi entre l’exposition et le dommage. En 2016, aucune loi n’encadrait l’usage des pesticides dans les champs, et l’express réclamait un inspectorat et un système de traçabilité. La loi est arrivée en 2018, mais près de dix ans plus tard, ses règlements d’application se font toujours attendre.
■ NR : non recommandé. Le produit n’est pas prévu pour cette culture et n’aurait pas dû être utilisé. Les limites de 2016 et de 2026 ne relèvent pas des mêmes normes.
*****
Le ministre Boolell promet d’accélérer les règlements
Le ministre de l’Agro-industrie, Arvin Boolell, a promis de combler ce vide lors d’une conférence de presse sur les pesticides, hier, mercredi 21 octobre, à Port-Louis. Le matin même, il avait rencontré l’Attorney General et des fonctionnaires de son ministère au sujet des quatre règlements prévus par la loi de 2018. Le ministre reconnaît du retard, mais assure qu’une feuille de route est prête et que ces règlements pourront être appliqués rapidement. En attendant, un dépassement n’entraîne aucune sanction. Contacté par l’express, le ministère explique que lorsqu’un échantillon n’est pas conforme, ses fonctionnaires remontent la piste jusqu’au planteur. S’il récidive, celui-ci reçoit un avertissement. Sans plus. Une étude est en cours sur les amendements à apporter à la loi et sur d’éventuelles sanctions. Le ministre est aussi revenu sur le comité interministériel institué par le Conseil des ministres le 2 octobre. Avec l’Organisation mondiale de la santé, celui-ci doit étudier un éventuel lien entre l’exposition aux pesticides et certains cancers. Sur le terrain, le ministre mise sur une campagne de sensibilisation de proximité et sur la formation des planteurs, pour un usage plus raisonné des pesticides. Il a rappelé qu’aucun pesticide non approuvé ne doit être utilisé, tout en assurant que la plupart des planteurs respectent les normes.
Publicité
Publicité
Les plus récents