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Éclairage

Le prix de la paix sociale

21 octobre 2026, 19:00

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Le prix de la paix sociale

Face à un début d’émeute qui aurait pu faire basculer le pays dans le chaos social la semaine dernière, le gouvernement est parvenu à rétablir l’ordre en 72 heures. Pour y arriver, il s’est appuyé sur l’instauration d’un couvre-feu partiel dans plusieurs localités sensibles, conjuguée à une présence policière rompue aux techniques de maintien de l’ordre.

Résultat : un coût économique de ces violences qui n’est pas négligeable, – près de Rs 490 millions pour le secteur privé, sans compter les dégâts aux biens publics. Au-delà de la facture, ces événements mettent nécessairement en lumière une fracture sociale qui appelle sans doute une réponse urgente.

Si le dispositif sécuritaire a fonctionné, c’est surtout la posture adoptée par le Premier ministre, Navin Ramgoolam, qui mérite toutefois d’être soulignée. Il a choisi un discours ferme, dénonçant notamment le recours présumé à des mineurs par des trafiquants pour saccager, incendier et piller des commerces et des biens publics. Cette prise de position a contribué à rassurer une population inquiète.

Plus important encore, le Premier ministre, également ministre de l’Intérieur, a fait le choix de communiquer, en privilégiant la transparence et l’apaisement face à cette menace sécuritaire. C’est précisément ce que l’on attendait de lui : affirmer son autorité et éviter que la rue ne dicte son agenda. Une attitude qui tranche avec les critiques formulées à son encontre lors de l’affaire Kaya, en 1999, et celles, plus récentes, de ses adversaires politiques et de certains partisans de l’Alliance du changement, qui lui reprochent son silence sur plusieurs dossiers nationaux. Tant mieux si cet exercice de communication a porté ses fruits.

Pour autant, la levée du couvrefeu lundi ne saurait cicatriser les blessures profondes que ces trois jours de violences ont infligées au pays, sur les plans économique et social. Les appels au calme, à l’unité nationale et à la solidarité lancés par le gouvernement, la classe politique, les leaders d’opinion, les opérateurs économiques et les responsables religieux ne sont pas anodins. Ils traduisent la nécessité de prévenir une nouvelle escalade.

Facture salée

Déjà engluée dans une conjoncture économique difficile, avec des finances publiques sous pression, une croissance attendue autour de 3 % cette année, un taux d’investissement en recul et un endettement préoccupant, Maurice ne peut se permettre une crise sociale durable. L’urgence est d’éviter que les tensions actuelles ne viennent aggraver les fragilités économiques existantes, avec des conséquences que l’on peut aisément imaginer. D’autant que Moody’s surveille comme le lait sur le feu les efforts de reconstruction économique et de consolidation budgétaire du pays, avant sa prochaine évaluation.

On ne souhaiterait pas que Maurice se retrouve dans la situation de la France, confrontée à une crise multidimensionnelle où les difficultés budgétaires et financières se conjuguent à une colère sociale persistante dans les rues, à l’approche de l’élection présidentielle de 2027. L’exécutif français se retrouve pris en étau entre la nécessité de rassurer les marchés financiers et la difficulté de répondre aux revendications sociales, faute de marges de manœuvre budgétaires suffisantes.

Ne nous y trompons pas : les trois jours d’émeutes ont un prix. Business Mauritius chiffre les pertes d’activité dans une fourchette de Rs 270 millions et Rs 470 millions, soit une baisse estimée de 20 % à 35 % de l’activité. À cela s’ajoutent les dommages matériels déjà recensés, notamment les pertes liées à 17 450 tonnes de canne à sucre brûlées, évaluées entre Rs 15 millions et Rs 18 millions. Au total, la facture pour le secteur privé pourrait dépasser Rs 500 millions après un décompte exhaustif des autres dégâts.

Qui paiera ? Les entreprises devront absorber une partie de ces pertes, mais il serait illusoire de penser que leurs conséquences resteront confinées à leurs bilans. Selon les secteurs et la capacité des entreprises à supporter les coûts supplémentaires, une partie pourrait se répercuter sur les consommateurs, à travers les prix des biens et des services.

L’État devra également faire face aux dommages causés aux infrastructures publiques, notamment aux stations de police incendiées et aux équipements endommagés de Metro Express. La facture pourrait atteindre plusieurs dizaines de millions de roupies. Là encore, les contribuables risquent d’en supporter le poids, directement ou indirectement. Ces dépenses devront être intégrées dans les comptes publics, alors même que les marges budgétaires sont déjà limitées.

La question de la responsabilité financière des casseurs mérite donc d’être posée. En France, le débat porte notamment sur la possibilité de faire contribuer les auteurs de dégradations à la réparation des dommages causés aux biens publics, en complément des sanctions pénales. Mais une telle approche soulève des questions juridiques et sociales, particulièrement lorsque les personnes condamnées sont insolvables ou mineures. La responsabilité des parents ne saurait être automatique et doit s’inscrire dans le cadre légal applicable.

L’objectif ne devrait pas être seulement de punir, mais aussi de responsabiliser et de prévenir la récidive. La réhabilitation des jeunes délinquants et leur réinsertion dans la société doivent faire partie de la réponse.

À cette facture matérielle s’ajoute un coût moins immédiatement quantifiable : celui de l’image du pays. Les violences, relayées par la presse internationale, risquent d’affecter la perception de Maurice en tant que destination sûre et stable auprès des touristes, des investisseurs et des partenaires économiques. Les spécialistes du tourisme ont d’ailleurs attiré l’attention sur ce risque, insistant sur les efforts nécessaires pour préserver et restaurer cette réputation.

Fracture sociale

Aucune revendication, aussi légitime soit-elle, ne peut justifier la destruction de biens publics, le pillage des commerces ou les incendies criminels. Il en va de même si certains jeunes ont été instrumentalisés par des réseaux criminels devenir en quelques heures des délinquants d’opportunité. Mais condamner ces actes ne doit pas empêcher de s’interroger sur les facteurs sociaux qui ont pu contribuer à cette explosion de violence.

Ces événements rappellent tristement les émeutes qui ont suivi la mort du chanteur Kaya en février 1999. Sans établir de parallèle mécanique entre les deux épisodes, ils mettent en lumière la persistance possible d’une fracture sociale que les réponses exclusivement sécuritaires ne suffiront pas à résorber.

Ce coup de feu du 9 octobre a pu servir de déclencheur à une colère plus profonde. Celle-ci pourrait notamment être alimentée par la précarité de certains, confrontés à un coût de la vie élevé, à l’endettement et à la difficulté de joindre les deux bouts à la fin du mois. Pour certaines familles, l’ascension sociale semble hors de portée, tandis que leur pouvoir d’achat s’érode. Ce sentiment de déclassement, s’il est laissé sans réponse, risque de nourrir frustration et ressentiment.

C’est dans ce contexte qu’il convient de revisiter le dispositif de Corporate Social Responsibility (CSR), instauré dans le sillage de l’affaire Kaya. Conçu notamment pour soutenir les populations vulnérables, ce mécanisme mobilise des ressources issues des entreprises afin de financer des initiatives sociales. La question est de savoir si ces fonds atteignent effectivement les familles qui en ont le plus besoin et s’ils répondent à leurs priorités : accès à l’emploi, formation, accompagnement des jeunes, lutte contre la pauvreté et soutien aux ménages fragilisés.

Il ne suffit pas aux entreprises de multiplier les milliards de roupies de bénéfices si, dans leur environnement immédiat, des jeunes issus de quartiers défavorisés restent sans perspective et sans encadrement. Ils ne sont pas tous des délinquants en puissance, mais l’absence d’opportunités peut accentuer leur vulnérabilité aux discours de violence.

La question du partage de la richesse mérite également d’être posée. Certains travailleurs voient leur rémunération progresser essentiellement au rythme des compensations salariales annuelles, tandis qu’ils ont le sentiment de ne pas bénéficier suffisamment de la croissance et des performances de leur entreprise. Cette perception, qu’elle reflète ou non la réalité de chaque situation, ne peut être ignorée dans un débat sur la cohésion sociale.

Derrière les actes de violence commis la semaine dernière, il y a des responsabilités individuelles et pénales qui doivent être établies. Mais il peut aussi y avoir des familles en difficulté, écrasées par les dettes et inquiètes pour l’avenir de leurs enfants.

Le gouvernement serait bien inspiré de considérer ces événements comme un signal d’alarme. Rétablir l’ordre était indispensable. Reconstruire la confiance, renforcer la solidarité et offrir des perspectives concrètes aux populations les plus vulnérables le seront tout autant. Car si la paix sociale a un prix, celui de l’inaction pourrait être bien plus élevé.

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