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Jean Claude de l’Estrac : «Notre principale faiblesse est notre incapacité à tirer les leçons de chaque accès de fièvre»

20 octobre 2026, 16:00

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Jean Claude de l’Estrac : «Notre principale faiblesse est notre incapacité à tirer les leçons de chaque accès de fièvre»

Pour l’écrivain, ancien journaliste et ancien ministre des Affaires étrangères, les tensions d’octobre 2026 révèlent des fractures sociales que Maurice n’a jamais su résorber. Il pointe les défaillances de l’État, la défiance envers la police et les limites du système éducatif.

⚫ Février 1999, octobre 2026 : assistons-nous à la résurgence du même malaise sous une autre forme ?

Structurellement, le même malaise qui avait provoqué les émeutes de 1999 a perduré. Il est le sentiment de rejet, les préjugés, l’absence de perspectives qui poussent une partie de la population au désespoir. Quand elle n’en peut plus, elle descend dans la rue, à la faveur d’un incident ou d’un évènement, pour crier sa colère. Nous parlons ici de ceux qui ont manifesté en toute légitimité. La crise de l’eau à Camp-Levieux et dans d’autres cités ouvrières dure depuis 50 ans.

Conjoncturellement, les deux crises ne sont pas comparables. Il y a eu cette fois deux facteurs aggravants, la prolifération de la drogue et les réseaux sociaux. On n’ose pas penser à ce qui se serait passé si le pire était arrivé à Élodie Thomas. Le pays doit une fière chandelle à la réactivité de son ministre de la Santé, Anil Bachoo, et au gouvernement. Les conséquences auraient été encore plus graves qu’en 1999.

⚫ En 1999, la mort de Kaya. En 2026, la crise de l’eau et une bavure policière. Le seuil de tolérance des Mauriciens face aux dysfonctionnements de l’État s’est-il abaissé ?

Toute tolérance a une limite. Dans la colère exprimée par des manifestants – nous ne parlons pas des vandales instrumentalisés –, il n’y a pas que le problème de l’eau. Il y a une accumulation de frustrations, de déceptions, un discrédit de la parole publique. Il y a concrètement un appauvrissement et un sentiment d’injustice sociale vécus par une partie de la population. L’État, tous gouvernements confondus, n’a pas su apporter les réponses attendues.

Ce n’est pas que le gouvernement est resté inerte, le pays bénéficie d’un large éventail de protections sociales mais elles sont terriblement mal ciblées ou pas ciblées du tout et inadaptées. Même un pays aussi riche que Singapour a introduit un système d’aide financière directe à ceux qui sont le plus affectés par l’augmentation du coût de la vie : cash et vouchers utilisables chez des petits commerçants, pas les supermarchés. Ce serait une révolution. Mais il faudrait d’abord arrêter l’aberration d’allocation universelle et des subventions aux gros commerçants. Nous n’avons pas cet argent et puis c’est injuste.

⚫ C’est le même Premier ministre qui gère ces deux crises à 27 ans d’intervalle. Qu’est-ce que cela dit de notre classe politique ?

Le problème n’est pas tant la longévité. Ce qui est pertinent, c’est le leadership, l’efficacité, la capacité d’adaptation aux changements qui s’opèrent dans la société. C’est le sentiment que l’État est sclérosé dans ses vieilles méthodes et ses anciens travers qui exaspère la population, pas seulement la jeunesse. Elle avait souhaité et voté pour le changement promis. Elle est déçue, mais plus grave encore, elle ne voit pas de perspectives nouvelles.

⚫ Le Premier ministre lie ces tensions aux agissements des barons de la drogue…

Le Premier ministre sait mieux que quiconque combien la drogue, présente dans le pays depuis des décennies, s’est infiltrée dans toutes les couches de la société. Ce qui provoque l’incompréhension des citoyens, c’est de constater, aujourd’hui comme hier, que le combat contre la drogue s’arrête à l’arrestation des «jockeys» mais pas des entraîneurs et des propriétaires d’écurie… Et pourtant, beaucoup d’entre eux sont identifiables, ne serait-ce que par leurs signes de richesse, parfois sur les lieux mêmes de leurs crimes.

⚫ Pourquoi le lien de confiance avec les forces de l’ordre n’a-t-il jamais pu être réparé ?

Ce n’est pas dans toutes les strates de la société qu’existe la défiance à l’égard de la police, et ce n’est pas toute la force qui s’est discréditée. La police a du mal à se faire respecter dans des milieux spécifiques, quand ses effectifs ne reflètent pas la diversité sociale de ces quartiers, ou quand il n’existe pas de police de proximité.

⚫ Notre paix sociale est-elle structurellement fragile ?

Bien sûr que nous sommes un modèle réussi de coexistence pacifique. Mais comme toutes les nations, nous avons des fragilités qui, mal gérées, peuvent nous entraîner à exprimer des colères incontrôlées. Notre principale faiblesse est notre incapacité à tirer les leçons de chaque accès de fièvre : nous retombons tout de suite dans la même routine, jusqu’à la prochaine crise.

⚫ Les casseurs de 2026, souvent très jeunes, n’étaient pas nés en 1999. Comment cette colère s’est-elle transmise ?

Sociologues et anthropologues, peut-être même ethnologues, devraient nous aider à mieux comprendre le comportement de cette jeunesse. Depuis longtemps, je m’inquiète d’un système d’éducation qui jette sur le pavé, chaque année, des milliers d’enfants de 10, 12 ans. Des enfants qui, à l’école, ont subi les préjugés et le mépris de beaucoup d’enseignants. L’école de la République, censée corriger les inégalités, a, dans trop de cas, renforcé les stéréotypes qui fracassent beaucoup de jeunes.

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