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Hommage
Vinesh Hookoomsing : Un passeur du savoir et du créole
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Vinesh Hookoomsing : Un passeur du savoir et du créole
Les noms de Jean-Claude Castelain et de Vinesh Hookoomsing sont intimement liés à la défense et à la promotion de la langue créole, à Maurice comme ailleurs. Les deux hommes se connaissaient depuis de nombreuses années et avaient participé ensemble à plusieurs séminaires consacrés aux études créoles. La disparition de Vinesh Hookoomsing, le 30 septembre dernier, a profondément affecté Jean-Claude Castelain. Ce dernier, qui a fait carrière à l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française (AUPELF) après ses études à Madagascar, lui rend un hommage appuyé, retraçant son parcours et son combat pour la reconnaissance et la préservation de la langue créole, de la culture, de l’histoire et de l’identité du peuple créole.
Entouré des siens, le mercredi 30 septembre 2026, Vinesh Y. Hookoomsing s’en est allé paisiblement et discrètement vers le peyi san chapo, comme disent les Haïtiens, ces Kreol lot bor qu’il affectionnait tant. Une page immense des études créoles et de la francophonie s’est ainsi tournée, laissant un grand vide dans le cœur de ceux et celles qui lui étaient chers : son épouse Patricia, ses fils Yan et Dilan ainsi que leurs épouses Carine et Mélodie, ses petits-enfants Sophia et Malo, sa demi-sœur, ses neveux et nièces, de même que ses nombreux amis à Maurice et à travers le vaste monde.
■ Vinesh Hookoomsing aux côtés de son épouse Patricia, lors de la remise de sa distinction GOSK, le 26 juillet 2023.
Tout commença dans le petit village de Rose-Belle, il y a 78 ans. Vinesh naissait dans une famille très modeste, dont le père travaillait pour le Mauritius Government Railways et la mère s’occupait du foyer. Après ses études primaires et son entrée au secondaire au Windsor College de RoseBelle, tout en effectuant quelques menus travaux pour payer sa scolarité, il souhaita s’inscrire au Curepipe College pour terminer ses études. Il dut convaincre son grand-père, à l’autorité patriarcale, qui voyait d’un mauvais œil un exil vers la ville. Finalement, il fut admis au Curepipe College, où le recteur Lucien Pouzet, professeur à la retraite du Collège Royal de Curepipe, remarqua le potentiel du jeune Vinesh et approcha le recteur du Collège Royal pour qu’il puisse y être admis afin de concourir au Cambridge Higher School Certificate.
Vinesh se souvenait avec humour combien le petit gars de la campagne qu’il était se sentait mal à l’aise dans ce temple de l’élitisme mauricien, les Royals le regardant avec condescendance avant de finalement l’adopter au vu de ses bons résultats. Il se remémorait aussi cette leçon de politesse que lui administra un jour Daniel Koenig, illustre professeur de français, devant une classe goguenarde. Il ne commit plus jamais d’impair. Au Collège Royal de Curepipe, Vinesh bénéficia du mentorat de Chitmansing Jesseramsing, professeur d’anglais, qui fit par la suite une admirable et longue carrière comme ambassadeur de Maurice à Washington.
Un jeune enseignant aux idées progressistes
Titulaire d’une bourse en 1967, Vinesh fit ses études au Centre universitaire de La Réunion avant de rejoindre l’Université d’Aix-en-Provence. Il y rencontra une jeune Anglaise, Patricia Day, venue y perfectionner son français. La maîtrise en poche en 1971, ils rentrèrent à Maurice et durent se marier rapidement pour que Patricia puisse demeurer au pays. Ses premiers postes furent au London College, puis au Collège Royal de Curepipe, où ses élèves apprécièrent ce jeune enseignant aux idées progressistes, qui les marqua de son empreinte. Il enseigna ensuite au John Kennedy College avant de diriger le département de français au Mauritius Institute of Education, où il débuta ses recherches sur les études francophones et les parlers créoles.
■ Trois Mauriciens en mission en Inde. (De g. à dr.). : Robert Furlong, pour la Francophonie, Vinesh Hookoomsing, pour l’Université de Maurice, et Jean-Claude Castelain, pour l’AUPELF.
En sa qualité de directeur du département de français, il se rapprocha de l’Association des universités francophones (devenue aujourd’hui l’Agence universitaire de la Francophonie) et participa au deuxième colloque international sur les études créoles, aux Seychelles, en 1979.
Il fut élu membre du Comité international des études créoles (CIEC), présidé par le professeur Robert Chaudenson (La Réunion), et siégea aux côtés des plus éminents chercheurs créolistes de l’époque, dont Albert Valdman (États-Unis), Jean Bernabé (Martinique), Mervyn C. Alleyne (Jamaïque), Annegret Bollée (Allemagne), Morgan Dalphinis (Grande-Bretagne), Guy HazaëlMassieux (France), Jean Benoist (Canada-Québec), Pradel Pompilus (Haïti), Pierre Vernet (Haïti), les professeurs d’origine haïtienne Maximilien Laroche et Georges Anglade (Canada-Québec), ainsi que la ministre de l’Éducation des Seychelles, Danielle de Saint-Jorre. Il fit également partie du comité de lecture de la revue scientifique Études créoles.

Son implication au sein du Comité international des études créoles le conduisit à participer au troisième colloque des études créoles, à Sainte-Lucie, en 1981. Il fit partie des créolistes natifs présents, parmi lesquels Jean Bernabé (Martinique), le père Patrick Anthony (Sainte-Lucie), Lawrence Carrington (Trinité-et-Tobago), Georges Anglade et Maximilien Laroche (Haïti-Québec), Jean-Claude Castelain (MauriceQuébec), Danielle de Saint-Jorre (Seychelles) et d’autres, qui devinrent les membres fondateurs du concept Bannzil Kreol (ou archipel créole), avec l’appui du poète Édouard Maunick. L’objectif était de permettre aux créolistes natifs de prendre en main leurs recherches et de coopérer plus étroitement entre eux.
En 1983, Vinesh fut l’un des principaux artisans du colloque Bannzil Kreol à La Nouvelle-Orléans. Il participa ensuite, à Montréal, à l’initiative d’Adeline Chancy (future académicienne du créole haïtien), au lancement de la première Journée internationale créole, le 28 octobre 1983. Vinesh soutint également la création du Festival international créole, dont la première édition eut lieu aux Seychelles en 1985.
À cette époque, Vinesh bénéficiait d’une bourse d’excellence du gouvernement du Québec et entreprit de préparer un doctorat en linguistique à l’Université Laval, à Québec, sous la direction du professeur William F. Mackey. En juin 1987, il soutint avec succès sa thèse, qui portait sur L’emploi de la langue créole dans le contexte multilingue et multiculturel de l’île Maurice.
■ Entouré de sa famille lors du premier anniversaire de sa petite-fille Sophia, le 29 mars 2023. De g. à dr. : Sophia, sa belle-fille Carine, son fils Yan.
L’une de ses premières recherches après sa thèse aboutit à la publication, en 1987, du dictionnaire créole mauricien (en créole, en anglais et en français), avec le concours de Philip Baker.
Le maître d’Arnaud Carpooran
C’est en janvier 1991 qu’il rejoignit l’Université de Maurice, où il poursuivit une brillante carrière de chercheur, assumant les fonctions de doyen de la faculté des sciences humaines avant d’occuper, en 2001 et pendant cinq ans, le poste de provice-chancelier de l’université, chargé des affaires académiques et de la recherche. C’est sous son impulsion que le département de français s’ouvrit aux études créoles, après qu’il eut bénéficié d’une bourse (Fulbright Senior Scholar Award) lui permettant de poursuivre ses recherches à l’Université d’Indiana (États-Unis), auprès du professeur Albert Valdman. Il compta parmi ses étudiants Arnaud Carpooran, qui allait devenir le remarquable universitaire que l’on connaît et l’éditeur du Diksioner Morisien, dictionnaire unilingue créole publié en 2009.
La réalisation de ce dictionnaire a respecté, dans son ensemble, les recommandations du rapport Grafi-larmoni, présenté par Vinesh Hookoomsing en septembre 2004. Comme son nom l’indique, ce rapport préconisait un système d’écriture standardisée du créole. Il fut d’ailleurs le président fondateur de l’Akademi Kreol Morisien et contribua à la reconnaissance du créole ainsi qu’à son enseignement, tant sur le plan académique que dans la vie de tous les jours.
■ En famille, le 30 juillet 2022. De g. à dr. : son petit-fils Malo, sa belle-fille Mélodie, son fils Dilan et Vinesh Hookoomsing.
Vinesh s’engagea dans divers projets de recherche menés par des organismes internationaux, comme l’Agence universitaire de la Francophonie, des centres de recherche ou des universités, notamment en France, en Inde, au Canada, au Sénégal, au Brésil, en Angleterre, en Écosse et dans les Caraïbes. Ses travaux portaient sur le créole, les littératures francophones, la place des Noirs dans le monde insulaire, la créolité et la coolitude, les identités plurielles, la franconésie, la comparaison des sociétés insulaires indianocéanes et caribéennes, l’esclavage, la langue des signes et d’autres domaines connexes. En raison de sa réputation, acquise grâce à ses recherches et au nombre d’articles scientifiques qu’il a publiés, il fut maintes fois invité comme conférencier principal ou examinateur extérieur.
En dehors du monde universitaire, Vinesh fit entendre sa voix en prenant notamment position, aux côtés de Cassam Uteem et d’autres personnalités, en faveur du retour des Chagossiens dans leur archipel natal, apportant son soutien à Olivier Bancoult, président du Groupe Réfugiés Chagos. Il participa également à la promotion des cultures créoles de diverses façons. Ainsi, il fut l’un des conseillers de l’exposition interactive Sirandanes, présentée par Vues d’Afrique à Port-Louis lors du Sommet francophone de 1993. Lorsqu’il offrait un ouvrage à des amis, il choisissait toujours un titre mettant en valeur un aspect du patrimoine créole de son île natale.
■ La thèse de Vinesh Hookoomsing, présentée à l’École des études supérieures de l’Université Laval pour l’obtention de son doctorat en linguistique.
Bien qu’il ait pris sa retraite en 2008, Vinesh Hookoomsing poursuivit plusieurs projets avant que des soucis de santé ne l’en empêchent. Pilier de l’université mauricienne, formateur exigeant au sourire taquin et ardent défenseur du créole, il demeurera cet universitaire patrimonial et tutélaire au rayonnement international, qui fait honneur à son île mauricienne plurielle, qu’il chérissait tant. Il méritait bien son titre de Grand Officer of the Order of the Star and Key of the Indian Ocean, qui lui fut attribué en 2023.
Orevwar kamrad Vinesh. Nou pre, nou lwin, nou la !
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