Publicité

L’état a gagné la bataille ! Pas encore la paix sociale

19 octobre 2026, 06:30

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

L’État jouait davantage que sa crédibilité : il jouait sa capacité à demeurer maître de son destin. Les violences qui ont secoué notre pays après le drame de Camp-Levieux constituaient un test de gouvernance et de leadership. Une femme grièvement blessée par balle, des quartiers en ébullition, des postes de police pris pour cible, des incendies, des projectiles, des appels à la mobilisation sur les réseaux numériques, une population inquiète. En quelques jours, la République s’est retrouvée confrontée à une question fondamentale : qui fixe les limites dans l’espace public, la loi commune ou ceux qui entendent lui substituer leur propre loi ?

Notre éditorial du 14 octobre, intitulé «L’État doit reprendre la main», appelait à une réponse ferme, coordonnée et respectueuse des institutions. L’urgence était d’empêcher que la colère ne se transforme en désordre durable, que des réseaux criminels ne profitent de la confusion et que l’autorité publique ne recule devant ceux qui la défiaient. La suite des événements montre qu’une stratégie de mobilisation rapide de l’appareil d’État pouvait produire des résultats.

Le mérite de la réponse engagée sous l’autorité du Premier ministre tient d’abord à sa dimension systémique. La crise ne pouvait être résolue par la seule présence de policiers dans les rues, pas davantage par des discours d’indignation ou des promesses de sévérité. Il fallait agir simultanément sur plusieurs fronts : contenir les violences, protéger les infrastructures publiques, identifier les organisateurs présumés, mobiliser les unités spécialisées, faire suivre les interpellations de décisions judiciaires et empêcher que la peur ne devienne un mode de gouvernement des quartiers.

C’est cette articulation qui importe. Police régulière, Special Mobile Force, Special Support Unit, équipes d’intervention, surveillance aérienne, enquêtes criminelles : la mobilisation opérationnelle a permis de marquer la présence de l’État sur le terrain. Le couvre-feu, étendu à plusieurs régions, a imposé une contrainte exceptionnelle à la circulation afin de prévenir de nouveaux débordements. Les arrestations se sont multipliées. Selon les chiffres communiqués le 16 octobre, 151 personnes ont été arrêtées depuis le début de la séquence.

Ces chiffres ne constituent pas, à eux seuls, une mesure du succès. Une arrestation n’est ni une preuve de culpabilité ni une condamnation. Mais ils témoignent de l’ampleur des opérations engagées. Surtout, le calme relatif revenu dans plusieurs régions indique que les tentatives de nouveaux désordres n’ont pas produit l’embrasement généralisé que redoutait le pays, comme lors des sinistres émeutes de 1999.

La force a été nécessaire ; c’est sa coordination qui lui a donné son efficacité.

La deuxième leçon concerne la chaîne judiciaire. Une démocratie ne reprend pas la main simplement parce qu’elle interpelle. Elle le fait lorsque l’action policière trouve un prolongement légal, rapide et crédible devant les tribunaux. Le communiqué du Directeur des poursuites publiques (DPP), le 15 octobre, en a donné une illustration concrète : après examen des dossiers transmis par la police, douze personnes soupçonnées d’avoir enfreint le couvrefeu devaient être poursuivies devant l’Intermediate Court. Le DPP a annoncé son intention de solliciter un traitement rapide des affaires, tout en rappelant le respect des droits des accusés.

C’est précisément la différence entre une démonstration de force et une politique d’État. La première peut impressionner, la seconde doit durer. La célérité judiciaire ne saurait signifier justice expéditive. Elle suppose des preuves, des procédures régulières, des magistrats indépendants et une responsabilité individuelle établie. Le gouvernement ne doit pas dicter les verdicts, pas plus qu’il ne doit laisser les lenteurs administratives neutraliser l’action de la loi.

Le précédent britannique de l’été 2024, sur lequel nous avions attiré l’attention, éclaire cette nécessité. Face aux émeutes, Londres avait coordonné les moyens policiers, renforcé les capacités du parquet et mobilisé les tribunaux, sans créer de justice d’exception. La leçon n’était pas de copier mécaniquement le modèle britannique, mais de comprendre qu’une démocratie peut agir vite et fermement en s’appuyant sur ses institutions ordinaires.

Maurice a également besoin de remonter la chaîne des responsabilités. Si les soupçons de financement ou d’encouragement des violences par des réseaux de trafic de drogue sont confirmés, l’enquête ne devra pas s’arrêter aux exécutants. Elle devra identifier les organisateurs, établir les flux financiers et rechercher d’éventuelles complicités. Les groupes numériques, dont certains sont examinés par les enquêteurs, peuvent constituer des pistes utiles ; leur existence ou le nombre de leurs membres ne prouvent cependant pas, en eux-mêmes, une entreprise criminelle. C’est ici que la fermeté doit se montrer plus intelligente que spectaculaire. Un État sûr de son droit ne condamne pas avant l’enquête. Il ne confond pas le soupçon et la preuve, ni le jeune manipulé et celui qui manipule. Il frappe les réseaux lorsqu’il peut établir leurs responsabilités, protège les témoins et s’attaque aux profits qui financent la violence. La lutte contre le narcotrafic exige de la patience autant que de la détermination.

Dans cette séquence, un autre épisode mérite d’être relevé. La mobilisation de 13 spécialistes indiens pour contribuer à sauver Élodie Thomas, grièvement blessée à Camp-Levieux, illustre une autre dimension de l’action publique : la capacité à rechercher rapidement des compétences lorsque les ressources disponibles ne suffisent pas – il est par ailleurs inquiétant que nous avons toujours, près de 60 ans après notre indépendance, besoin de dépendre de l’étranger sur des questions de santé publique. Les premiers signes d’amélioration de son état ont représenté une lueur d’espoir dans une crise chargée d’angoisse. Il serait imprudent de réduire son évolution médicale à une seule intervention, mais cette mobilisation rappelle qu’un État fort ne se définit pas uniquement par sa capacité à contraindre. Il se mesure aussi à sa volonté de sauver, de soigner et de protéger.

La méthode forte a donc contribué à contenir le désordre. Ne nous trompons pas de diagnostic : le calme n’est pas nécessairement la paix, et l’obéissance momentanée n’est pas la confiance. Le couvre-feu peut vider les rues ; il ne résout ni les pénuries d’eau, ni l’érosion du pouvoir d’achat, ni la défiance envers les institutions. Une opération de maintien de l’ordre réussie ne dispense pas d’examiner les conditions qui ont rendu la crise possible.

Il faut maintenant passer de la reprise en main au rétablissement du lien civique. Le gouvernement devrait présenter un bilan public, distinguer les faits établis des hypothèses d’enquête et rendre compte des résultats obtenus. Il lui appartient également de garantir que les allégations de violences policières soient examinées avec la même rigueur que les agressions contre les forces de l’ordre. L’arrestation du policier impliqué dans le tir sur Élodie Thomas et les investigations de l’Independent Police Complaints Commission sont, à cet égard, essentielles. L’autorité de l’État ne peut être crédible si elle exige la responsabilité de tous sans accepter celle de ses propres agents.

La seconde phase doit aussi mobiliser les travailleurs sociaux, les familles, les écoles, les collectivités locales et les acteurs de la prévention. Il ne s’agit pas de substituer le dialogue à la loi, mais de rendre plus difficile le recrutement de jeunes par des organisations criminelles. Il faudra mesurer les besoins, renforcer les dispositifs d’accompagnement et rétablir une présence institutionnelle quotidienne dans les quartiers, bien au-delà des périodes de crise.

Enfin,une grille sociologique s’impose. Les mobilisations dites Gen Z, observées dans plusieurs pays, combinent souvent précarité, sentiment d’exclusion politique, défiance envers les élites et capacité de mobilisation numérique. À Maurice, les éléments disponibles ne permettent pas, à ce stade, de conclure à l’émergence d’un mouvement générationnel comparable. La présence d’un groupe WhatsApp dénommé «GEN Z» dans une enquête, pas plus que le nombre de mineurs interpellés, ne suffit à établir l’existence d’une révolte organisée de toute une génération.

Certains jeunes ont pu participer aux violences, d’autres ont pu être entraînés, instrumentalisés ou recrutés par des acteurs criminels ; hypothèse que les enquêtes doivent établir au cas par cas. D’autres encore peuvent éprouver des frustrations réelles sans avoir pris part aux troubles. Les amalgamer serait une erreur politique autant que sociologique. Les mineurs doivent bénéficier de leurs garanties légales, et les éventuelles responsabilités doivent être appréciées individuellement.

La République a évité le pire. Elle ne doit ni minimiser ce qui s’est passé ni se satisfaire du silence retrouvé. L’État a démontré qu’il pouvait mobiliser ses forces, coordonner ses institutions et rétablir l’ordre sans renoncer, en principe, à l’État de droit. Il lui reste à démontrer qu’il sait écouter, prévenir et corriger.

Reprendre la main était une nécessité. Refonder la confiance est désormais une obligation. Une démocratie se consolide lorsque les citoyens, y compris les plus jeunes et les plus vulnérables, ont de nouveau des raisons de croire que la loi les protège, que les institutions les entendent et que leur avenir ne se négocie ni dans la rue ni dans l’ombre des réseaux criminels. C’est à cette condition que le retour au calme cessera d’être une parenthèse et deviendra le commencement d’un nouveau pacte républicain.

Publicité