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1999-2026 : Les leçons d’une colère

17 octobre 2026, 08:35

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1999-2026 : Les leçons d’une colère

■ La rue s’embrase à Sainte-Croix, le 22 février 1999.

En février 1999, après la mort de Kaya en détention policière, Navin Ramgoolam semblait découvrir, avec retard, l’ampleur d’une colère que l’État n’avait pas su anticiper. Vingt-sept ans plus tard, après le tir du sergent Taukoor qui a grièvement blessé Élodie Thomas à Camp-Levieux, le même Premier ministre donne à voir une autre posture : réunions spéciales du Conseil des ministres, couvre-feu dans 17 régions, opérations policières coordonnées et arrestations en série. Là où l’attentisme avait alors nourri les critiques, le pouvoir affiche aujourd’hui sa volonté de reprendre la main.

L’histoire ne se répète jamais tout à fait. Mais elle a parfois la cruauté de rappeler aux dirigeants ce qu’ils auraient dû apprendre. En 1999, Kaya mourait dans des circonstances qui avaient bouleversé Roche-Bois et bien au-delà. La mort de Berger Agathe, atteint par une cartouche de chevrotines tirée par un policier, avait ensuite aggravé la situation. Des postes de police étaient attaqués, des autobus incendiés, des commerces pillés. La police paraissait débordée. Son chef par intérim se trouvait à Hawaï. La réaction de l’État, hésitante et parfois maladroite, contrastait avec la rapidité de la colère populaire.

À l’époque, l’express dénonçait aussi la tentation du Premier ministre de chercher des boucs émissaires dans la presse plutôt que d’assumer les défaillances de ses propres services. La police, la Special Mobile Force et la MBC avaient été sévèrement mises en cause. Le reproche était autant politique qu’opérationnel : quand l’État perd la maîtrise des événements, il ne suffit pas de pointer du doigt ceux qui les racontent.

Nous avions alors souligné les responsabilités collectives derrière les émeutes: un État sourd aux alertes, des inégalités territoriales persistantes, une intégration sociale défaillante et des politiques publiques incapables de répondre aux aspirations des plus vulnérables. Nous mettions en garde contre l’instrumentalisation du concept d’exclusion, susceptible de transformer des frustrations individuelles en un sentiment collectif d’abandon. La réponse ne pouvait se limiter ni à la répression ni à l’assistanat. Elle exigeait une action publique intelligente, une école plus inclusive, des infrastructures dignes, une solidarité effective des catégories favorisées, ainsi qu’un engagement social accru des entreprises et de l’Église. Notre avertissement demeure d’actualité : lorsque la dignité est bafouée et que l’espoir s’éteint, la colère finit par embraser la société.

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En 2026, le décor est différent, mais certaines lignes se retrouvent. Une intervention policière controversée, une indignation qui déborde son événement déclencheur, des affrontements avec les forces de l’ordre, des postes de police et des équipements publics pris pour cible, des pillages. Derrière l’émotion immédiate affleure une question plus ancienne : celle de la confiance dans les institutions et du sentiment d’injustice.

Mais la différence la plus visible tient à la réaction du pouvoir. Cette fois, Ramgoolam n’a pas attendu que l’embrasement s’étende pour afficher une stratégie de maintien de l’ordre. Le couvre-feu, les opérations coordonnées et la nouvelle réunion spéciale du Conseil des ministres traduisent une volonté de contenir rapidement les troubles. Le message est sans ambiguïté : les auteurs de violences seront identifiés et poursuivis.

Cette fermeté n’est pas nécessairement contradictoire avec la démocratie. Un État qui laisse les commerces être saccagés, les citoyens terrorisés et les agents publics dépassés abdique une part de sa raison d’être. La protection des personnes et des biens est une obligation, non une option. Mais la démonstration de force ne constitue pas, à elle seule, une politique de sortie de crise.

2026 n’est pas 1999. Les réseaux sociaux, Facebook et WhatsApp notamment, ont transformé la vitesse et la géographie de la colère. Une vidéo, authentique ou trompeuse, peut désormais embraser plusieurs quartiers avant même que les autorités n’aient établi les faits. Les rumeurs circulent toujours plus vite que les démentis ; les images peuvent informer, manipuler ou servir de détonateur. Dans cet environnement, le silence officiel constitue un risque opérationnel. La communication de crise doit être rapide, vérifiable et crédible.

Autre différence, plus inquiétante : l’emprise du trafic de drogue. Selon les autorités, certains trafiquants menacés par les opérations policières pourraient financer ou encourager des provocations. Ces accusations doivent être étayées par des preuves et soumises à l’examen judiciaire. Mais si des réseaux criminels exploitent une colère populaire pour protéger leurs intérêts, la crise devient plus qu’un problème de maintien de l’ordre. Elle révèle une lutte pour le contrôle de territoires, de ressources et de populations vulnérables.

En 1999, la sociologue Vidula Nababsing mettait en garde contre l’amalgame facile entre les véritables pilleurs et les habitants défavorisés. Elle soulignait l’affaiblissement des relais politiques, syndicaux et communautaires capables de transformer les frustrations en revendications précises. Ce diagnostic reste d’actualité. La pauvreté ne justifie pas le pillage ; le pillage ne démontre pas que la pauvreté a disparu. Confondre les deux ferait le jeu des extrémistes comme des trafiquants.

Le couvre-feu peut interrompre une spirale de violence. Les arrestations peuvent éloigner des individus dangereux. Ni l’un ni les autres ne répareront, à eux seuls, la confiance abîmée et les malaises. Il faudra établir les circonstances exactes du tir contre Élodie Thomas, garantir une enquête indépendante et en rendre les conclusions publiques. La fermeté envers les casseurs doit aller de pair avec la même exigence de responsabilité envers les forces de l’ordre.

C’est ici que se mesure le véritable changement de posture de Ramgoolam. En 1999, la question était : où est le chef ? En 2026, le chef est visible, prend la parole et mobilise l’appareil d’État. Judicieusement, sa première priorité fut de faire venir cette équipe de spécialistes indiens qui donnerait à Élodie Thomas ses meilleures chances ! Reste à savoir si cette présence débouchera sur une autorité juste, efficace et durable, plutôt que sur une simple démonstration de puissance.

Le Conseil des ministres s’est de nouveau réuni hier. Ce suivi est nécessaire. Mais le véritable examen commencera après le couvre-feu, lorsque les caméras se détourneront des rues et que les arrestations ne feront plus la une. En 1999, les travailleurs sociaux de Roche-Bois avaient rappelé qu’ils avaient contribué à calmer les esprits là où les institutions peinaient à le faire. Leur leçon mérite d’être entendue : l’État ne reprend durablement la main que lorsqu’il sait aussi renouer le dialogue, investir dans les quartiers délaissés et rétablir l’égalité devant la loi.

Ramgoolam semble avoir appris à ne plus attendre que la crise lui échappe. Il lui reste à démontrer qu’il a également appris à prévenir celle qui pourrait lui succéder. L’ordre rétabli est un résultat immédiat. La confiance restaurée est le véritable bilan.

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