Publicité
Crise de l’eau
Il faut prendre les devants avant que le stress hydrique ne dégénère en crise sociale aigüe
Par
Partager cet article
Crise de l’eau
Il faut prendre les devants avant que le stress hydrique ne dégénère en crise sociale aigüe
Depuis quatre jours, Phoenix est secoué par des manifestations d’habitants qui bloquent des routes principales et brûlent des pneus. La colère s’est également propagée à Camp-Levieux, jeudi soir.
Au-delà des difficultés d’approvisionnement, ces mobilisations spontanées témoignent d’une exaspération grandissante face à un besoin aussi essentiel que l’eau. Les chiffres illustrent la gravité de la situation. Hier, les sept principaux réservoirs du pays affichaient un taux de remplissage global de 56,8 %, contre 87,04 % à la même date en 2025. Sur une capacité totale de 92,2 millions de mètres cubes, les réserves disponibles s’élevaient à 52,37 millions de mètres cubes.
■ À Phoenix mercredi, des habitants ont brûlé des pneus pour bloquer la route principale, exprimant ainsi leur frustration face à la pénurie d’eau.
Alors que les réserves hydriques continuent de baisser, l’ingénieur en environnement et océanographe, Vassen Kauppaymuthoo, avertit : si la situation perdure, Maurice pourrait se retrouver en rupture totale d’eau dans deux mois. Il ne présente pas cette perspective comme une certitude, mais comme un scénario qu’il devient impossible d’écarter au vu de la dégradation des ressources et de la vulnérabilité du système d’approvisionnement.
Le cas de Mare-aux-Vacoas est particulièrement préoccupant. Le plus grand réservoir du pays ne contenait que 9,19 millions de mètres cubes, soit 35,5 % de sa capacité, contre 87,7 % un an auparavant. En 12 mois, ses réserves ont diminué de 13,51 millions de mètres cubes.
Infrastructures limitées
Comment en est-on arrivé là ? Pour l’océanographe, plusieurs facteurs se conjuguent. Le premier est le changement climatique. Selon les données qu’il cite, le pays enregistre une diminution des précipitations de l’ordre de 57 millimètres tous les dix ans. Mais le problème ne concerne pas uniquement la quantité de pluie : sa répartition évolue également. Les épisodes de pluies torrentielles peuvent provoquer des inondations sans garantir un remplissage durable des réservoirs. À l’inverse, les longues périodes sèches empêchent les réserves de se reconstituer. L’année dernière, les pluies hivernales avaient contribué à soulager la situation. Cette année, le contexte est plus difficile avec les effets possibles d’El Niño qui pourraient accentuer le stress hydrique régional.
À ces facteurs climatiques s’ajoutent les limites des infrastructures. Certains réservoirs datent du XIXᵉ siècle et le réseau de distribution nécessite une modernisation, notamment pour réduire les pertes d’eau. Pour Vassen Kauppaymuthoo, Maurice continue trop souvent de gérer les pénuries au coup par coup. Lorsque la pluie revient, l’urgence s’éloigne des priorités, jusqu’à ce que les réserves diminuent à nouveau. Il plaide pour une stratégie durable, fondée sur l’anticipation plutôt.
La situation affecte directement l’approvisionnement. Récemment, le ministre de l’Énergie et des services publics, Patrick Assirvaden, a indiqué que le volume d’eau acheminé de Mare-aux-Vacoas vers la station de traitement de La Marie était passé d’environ 110 000 à 56 000-61 000 mètres cubes par jour.
Pour parer à ce déficit, le gouvernement a décidé de certaines mesures au Conseil des ministres hier (lire ci-dessous). Elles pourraient apporter un répit, mais ne règlent pas les faiblesses structurelles. Les eaux souterraines ne sont pas inépuisables : une exploitation excessive peut faire baisser la capacité des nappes et favoriser, dans certaines conditions, l’intrusion d’eau salée.
L’océanographe estime donc que le pays doit diversifier ses sources d’approvisionnement. Parmi les solutions figure le dessalement de l’eau de mer, à condition de respecter les normes environnementales et de maîtriser les coûts. Il préconise également la collecte des eaux pluviales, le développement du stockage et la réutilisation des eaux usées pour certains usages, comme l’irrigation. La réduction du gaspillage reste nécessaire. La consommation moyenne à Maurice est estimée à environ 190 litres par personne et par jour, contre quelque 130 litres en France. Mais les efforts individuels ne suffiront pas sans investissements dans les infrastructures et une planification à long terme.
«Le peuple a besoin de soulagement»
La pénurie dépasse désormais la question technique. Les manifestations de Phoenix et de Camp-Levieux soulèvent une interrogation : Maurice se dirige-t-il vers une crise sociale ? Pour l’historien, politologue et intellectuel engagé, Jocelyn Chan Low, ce risque est réel. La colère liée à l’eau survient dans un contexte marqué par la hausse du coût de la vie et des prix des carburants, les controverses autour des pensions et une désillusion grandissante envers la classe politique. «Le problème de l’eau fait que les Mauriciens descendent dans les rues par eux-mêmes, de manière spontanée», observe-t-il.
Selon lui, ces mobilisations ne peuvent être réduites à des manœuvres politiques. Elles expriment un mécontentement accumulé qui pourrait devenir difficile à contenir si les conditions de vie continuent de se détériorer. L’historien s’inquiète surtout de la perte de crédibilité des autorités et de la police. Lorsque les citoyens ne croient plus que leurs doléances seront entendues, certains peuvent être tentés de régler eux-mêmes les problèmes.
Il pointe également l’incapacité de l’opposition fragmentée à canaliser efficacement les revendications populaires. Pour lui, les explications officielles ne suffiront pas sans résultats concrets. «La communication ne pourra pas tout faire. Il y a des limites à la communication», prévient-il, estimant que les autorités doivent avant tout soulager la population.
Entre des réservoirs qui se vident, un réseau fragilisé et des habitants à bout de patience, Maurice se trouve à un tournant. L’avertissement de Vassen Kauppaymuthoo est clair : deux mois pourraient suffire pour franchir un seuil critique si la situation empire. L’enjeu est désormais de gagner du temps grâce aux mesures d’urgence, tout en engageant les réformes nécessaires pour éviter que la crise hydrique ne se mue en crise sociale durable.
*****
Conseil des ministres : Des mesures pour éviter le pire
Le Conseil des ministres, réuni hier, a approuvé une série de mesures d’urgence pour renforcer l’approvisionnement, particulièrement dans la région des Hautes Plaines-Wilhems. Parmi les principales décisions figure la mise en service de neuf forages, qui devraient fournir quelque 30 000 m³ d’eau supplémentaires à la zone desservie par Mare-aux-Vacoas d’ici fin octobre. Le gouvernement prévoit également de prélever environ 4 000 m³ d’eau des rivières Pétrin et Papayes pour alimenter la station de traitement de La Marie. La capacité du conduit reliant Mare-Longue à La Marie sera doublée, passant de 15 000 à 30 000 m³ par jour. Quinze filtres sous pression conteneurisés, acquis par la Central Water Authority (CWA), devraient être opérationnels d’ici fin novembre. Pour soulager les régions affectées, les autorités feront appel à des opérateurs privés de camions-citernes ainsi qu’aux Mauritius Fire and Rescue Services. Une équipe de dix agents de liaison sera recrutée pour coordonner la distribution d’eau. Des water tanks d’environ 30 000 litres seront également installés dans plusieurs localités. Le Conseil des ministres a aussi décidé d’étendre à tous les ménages ne disposant pas encore de réservoirs le Water Tank and Water Pump Grant Scheme. Cette aide prévoit Rs 10 000 pour deux réservoirs, dont un de 1 000 litres, Rs 4 000 pour une pompe et jusqu’à Rs 1 000 pour les raccordements. Enfin, P. M. K. Soonarane sera nommé directeur général des services publics, sous contrat, pour superviser les mesures immédiates et élaborer des solutions à moyen et long terme. Le ministère des Finances apportera le soutien financier nécessaire.
Publicité
Publicité
Les plus récents