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Interview
Dr Nikhita Obeegadoo : «Je refuse de me lancer dans la chasse à l’IA»
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Interview
Dr Nikhita Obeegadoo : «Je refuse de me lancer dans la chasse à l’IA»
Dr Nikhita Obeegadoo, professeure de littérature à l’université de Chicago. © Rishi Etwaroo
À l’heure où l’intelligence artificielle bouleverse les pratiques d’écriture, de lecture et d’enseignement, Dr Nikhita Obeegadoo entend repenser la salle de classe littéraire à l’ère de l’IA. Dans son TED Talk du 5 octobre, intitulé “AI may have answers. The literature classroom has the magic”, elle interrogera notamment la manière dont l’école et l’université doivent préparer les étudiants à un monde où la frontière entre création humaine et production algorithmique devient de plus en plus difficile à tracer. Entretien.
⚫ Le cas Thélyson Orélien relance un débat tant passionné que passionnant sur l’utilisation de l’intelligence artificielle ou des intelligences artificielles (IA) dans la création littéraire. Lorsque vous avez parcouru son roman, C’était ça ou mourir, avez-vous soupçonné un recours à l’IA ? Peut-on réellement reconnaître, à la lecture seule, un texte produit ou fortement assisté par l’IA ?
Comme beaucoup d’autres critiques littéraires, je n’ai pas du tout soupçonné l’IA en lisant C’était ça ou mourir. Lorsque l’IA est utilisée de manière réfléchie (par exemple, lorsqu’un texte a été généré par l’IA, mais ensuite relu et modifié selon un jugement humain ; ou alors créé par un humain, mais ensuite édité par l’IA), il est impossible d’établir à 100 % ce qui a été généré ou pas par une machine.
Cette tentative de démarcation binaire est faussée dès le début, car elle implique une frontière stable entre deux entités apparemment monolithiques – «l’écriture IA» et «l’écriture humaine». Cependant, nous savons que l’IA s’abreuve constamment de l’écriture humaine, et vice versa. De plus, tous les humains n’écrivent pas de la même manière, ce qui signifie que certains d’entre nous écrivent plus «comme l’IA» que d’autres. Plus concrètement, même si aujourd’hui, beaucoup considèrent que certaines caractéristiques stylistiques (ex. les structures parallèles répétitives) trahissent l’usage de l’IA, d’autres soulignent que certains groupes, telles que les personnes pour lesquelles l’anglais n’est pas la première langue, ont tendance à écrire davantage «comme l’IA». La chasse à l’IA a donc tendance à viser certaines personnes plus que d’autres, discrimination que je trouve inacceptable.
⚫ L’affaire Orélien soulève une question encore plus troublante : celle du racisme dans les réactions suscitées de part et d’autre. Comment distinguer, dans un tel débat, une légitime interrogation sur l’intégrité littéraire surtout par rapport à d’éventuels préjugés liés au pays d’origine, à la couleur de peau ou au parcours de l’auteur ?
Je ne pense pas que nous devrions hésiter à aborder des questions difficiles liées à un texte ou à la littérature plus généralement : Pourquoi tel texte est considéré comme un «classique» plutôt qu’un autre ? Qui a le droit d’écrire sur quoi ? Un texte est-il moins le nôtre si l’on a recours à l’IA pour le conceptualiser, l’écrire ou l’éditer ? Mon expérience en tant que professeure de littérature m’a appris que les débats les plus riches jaillissent souvent des questions les plus exigeantes, celles qui nous bousculent, questionnent nos certitudes et nous entraînent hors de notre zone de confort.
Toutefois, ce sont souvent les conversations qui laissent transparaître des préjugés souvent tenaces. Par exemple, dans le cas d’Orélien, on pourrait se demander : si ce dernier avait été un homme blanc ayant évolué dans les milieux littéraires parisiens, un compte Twitter anonyme remettant en question son travail aurait-il été pris tant au sérieux ? Les réactions auraient-elles été aussi vives, pour ne pas dire virulentes ? La question de l’IA dans la littérature contemporaine mérite certainement d’être débattue, et la controverse Orélien ne peut certainement pas être réduite à une question de race. Mais il serait également réducteur de ne pas en reconnaître la dimension raciale. Comme l’écrivain Marcus Olang le dit si bien, les personnes de couleur ont longtemps dû se battre pour «bénéficier de la même présomption d’humanité qui est si facilement accordée aux autres». Dans ce contexte, la lutte pour que leur écriture soit reconnue comme humaine plutôt que générée par l’IA n’est qu’«un nouveau front pour ce même combat de toujours».
⚫ Pensez-vous que le recours à l’IA par les étudiants va devenir la norme plutôt qu’une exception ? Faut-il dès lors continuer à considérer l’utilisation de l’IA comme une forme de tricherie, ou repenser les règles pédagogiques afin d’apprendre aux étudiants à travailler avec ces outils sans renoncer à leur propre capacité de réflexion et de création ?
Dans plusieurs régions du monde, y compris aux ÉtatsUnis où j’enseigne, le recours à l’intelligence artificielle par les étudiants est déjà la norme plutôt que l’exception. Plutôt que d’établir une règle universelle, nous avons besoin d’une refonte profonde au cas par cas de chaque expérience pédagogique : nous devons nous demander quels sont les objectifs de chaque cours, et, partant, déterminer la place que les outils d’IA devraient (ou ne devraient pas) y occuper.
Par exemple, des recherches récentes montrent que l’IA générative pourrait être nocive pour le développement cérébral, surtout chez les plus jeunes : cela indique que son utilisation devrait être minimisée dans les petites classes. À l’université, il serait compréhensible que l’IA (voire la technologie en général) soit interdite dans les cours axés sur l’analyse de texte (la pratique du close-reading) et les compétences d’écriture et de rédaction. Cela minimiserait les distractions dans un environnement conçu pour favoriser le développement de compétences critiques essentielles. Dans les cours de niveau supérieur qui visent à développer des compétences de recherche, il serait logique non seulement d’autoriser l’IA, mais aussi d’encourager des discussions sur son utilisation lucide et responsable.
⚫ Dans vos propres pratiques d’enseignement, utilisez-vous des outils comme Pangram pour évaluer la part potentiellement générée par l’IA dans un texte ? Plus largement, faites-vous confiance aux détecteurs d’IA ?
Non, je n’ai jamais soumis les devoirs de mes étudiants à des logiciels de détection tels que Pangram, et je n’ai aucune intention de le faire à l’avenir. J’entretiens une relation de confiance avec mes étudiants : s’ils me rendent un travail en affirmant qu’il s’agit de leur propre plume, je les crois (tout comme si je leur demande de réaliser un devoir sans recourir à l’IA, je m’attends à ce qu’ils respectent mes consignes). C’est peut-être une approche idéaliste, mais je refuse de me lancer dans la chasse à l’IA, d’autant plus que nous savons que ces détecteurs ne sont pas fiables, et il est prouvé qu’ils pénalisent certains étudiants au détriment d’autres. De plus, le fait de «nourrir» ces logiciels avec les travaux des étudiants pose un problème éthique majeur, car nous savons que l’IA va «apprendre» à partir de ces écrits. Je n’apprécierais pas que quelqu’un utilise mes propres textes pour alimenter une IA sans mon consentement explicite, et j’étends donc cette courtoisie aux autres, y compris à mes étudiants.
⚫ Revenons au cas Orélien : dans l’hypothèse où un écrivain aurait effectivement utilisé l’IA sans le révéler, devrait-il nécessairement l’avouer ? Existe-t-il, selon vous, une obligation morale de transparence envers le lecteur ?
Je pense que nous vivons en ce moment une véritable transition : l’IA est désormais largement répandue, mais les cadres juridiques et les attentes sociales qui devraient encadrer cette généralisation ne sont pas encore mis en place. Il s’agit d’une situation déroutante pour tout le monde. Cependant, ce qui me paraît injuste, c’est que les auteurs issus de minorités soient pris pour cible et publiquement stigmatisés pour des pratiques auxquelles se livrent également de nombreux autres auteurs, sans que ceux-ci fassent l’objet du même examen.
À l’avenir, je pense que les prix littéraires devraient définir des attentes claires : l’IA est-elle autorisée sans condition ? Est-elle autorisée sous certaines restrictions ? Est-elle totalement interdite ? Je ne pense pas qu’il serait souhaitable, ni même possible, de surveiller les auteurs afin de vérifier qu’ils respectent ces règles. Je soupçonne qu’une grande partie de la question reposera sur une forme de «code d’honneur» : les jurys littéraires, mais aussi les maisons d’édition et le grand public, devront faire confiance à la parole des écrivains.
Désormais, je pense que l’IA fera partie des conversations autour des œuvres littéraires – pas nécessairement comme une faute qu’il faudrait admettre, mais comme l’un des éléments qui constituent les conditions de création de l’œuvre. Par exemple, les auteur.e.s de fiction historique sont souvent interrogés en détail – et sont d’ailleurs généralement très heureux de répondre de manière approfondie ! – sur le processus de recherche qui a nourri leur livre.
Dans quelles archives se sont-elles/ils rendus ? Quel travail de terrain ont-elles/ils entrepris ? Qu’y ont-elles/ ils trouvé ? Quelles sont les implications éthiques du recours à la fiction pour combler les blancs de l’histoire ? Il n’existe pas une seule manière d’écrire de la fiction historique, et il est intéressant de découvrir quelle méthodologie un.e. auteur.e. a adoptée. Ces questions ne sont pas conçues comme des attaques sur le processus de création d’un écrivain ; elles sont l’occasion pour celle-ci ou celuici de partager avec son public la vie plus large d’un texte. Peut-être parviendrons-nous à un point similaire avec l’IA.
⚫ Cette obligation morale de transparence devrait-elle être la même pour un écrivain, un étudiant ou un journaliste ?
Oui, je pense que la nécessité de discuter de la place de l’IA dans les processus de recherche et d’écriture devrait également s’étendre aux étudiants et aux journalistes – non pas dans une logique de culpabilisation ou de stigmatisation, c’est-à-dire non pas dans le sens où il faudrait avouer une faute, mais plutôt dans le but de favoriser une réflexion collective sur un phénomène contemporain auquel nous participons tous à des degrés divers. J’ai déjà abordé, plus haut, les dynamiques de la salle de classe.
En ce qui concerne le journalisme, j’ai trouvé particulièrement intéressant que, dans un éditorial récent consacré à l’affaire Orélien, le directeur des publications de l’express se soit penché sur le rôle que joue l’IA au sein de la salle de rédaction, non pas dans une tentative de justifier les pratiques du journal, mais plutôt comme une manière d’ouvrir de nouvelles pistes de réflexion : «Dans une rédaction, qui produit plusieurs éditions et alimente un site web en continu, comment pourrait-il en être autrement ?» Je trouve cette démarche particulièrement pertinente, car elle encourage les lecteurs à participer à une réflexion collective plutôt qu’à porter un jugement.
⚫ Sommes-nous en train d’entrer dans une époque où l’on exigera des œuvres une sorte de label «100 % humain», à la manière des produits biologiques ? Et si cette certification devenait possible, la valeur littéraire d’un texte dépendrait-elle désormais aussi de la manière dont il a été produit, et pas seulement de ce qu’il dit ?
Cette époque est en effet déjà là ! Diverses initiatives voient aujourd’hui le jour afin de déterminer le degré d’«humanité» des œuvres littéraires. Pour ne citer que quelques exemples : dans le monde francophone, des maisons d’édition telles que les Éditions de l’Observatoire et les Éditions Vasuki Woehrel ont créé des étiquettes telles que le «Livre sanctuaire – 100 % humain» et le «Label Fabrication Humaine». Dans le monde anglophone, la start-up britannique Books By People a créé la certification «Organic Literature». Dans le monde hispanophone, la plateforme d’écriture Extypis documente la manière dont un texte est écrit et propose un «certificado de origen humano» [certificat d’origine humaine], qui peut ensuite être vérifié par les éditeurs ou les jurys littéraires au moyen d’un QR code.
Depuis longtemps déjà, les conditions de production d’un texte influencent la manière dont celui-ci est reçu, débattu. L’IA ne fait qu’ajouter une nouvelle dimension à ce débat. Pensons, par exemple, au pacte autobiographique. D’un texte à l’autre, notre exigence de «vérité» n’est pas la même : nous n’attendons pas la même «vérité» d’une autobiographie, d’une autofiction ou d’une fiction.
Les lectrices et lecteurs se sentent souvent trahis lorsqu’un.e écrivain.e qui présente un texte comme autobiographique s’avère en avoir inventé certaines parties ; si ce même texte avait été présenté comme une fiction, ces mêmes lectrices et lecteurs auraient peut-être adoré le livre.
De la même manière, parce qu’aujourd’hui nous partons encore du principe qu’un texte a été créé par un être humain, certains lecteurs se sentent trahis lorsqu’ils découvrent qu’un texte qu’ils aiment a (peut-être) été généré ou influencé par l’IA. Pour d’autres, cela ne change rien : dès lors qu’un texte les touche, peu leur importe qu’une IA ait participé ou non à sa création. Cela relève du choix personnel de chacun·e. À l’avenir, les auteur·rice·s seront sans doute de plus en plus appelé.e.s à expliquer le rôle que l’IA a joué – ou non – dans leur processus créatif. Armé·e·s de ces informations, il appartiendra aux lectrices et aux lecteurs de décider de ce qu’ils souhaitent lire et consommer.
⚫ Votre TED Talk pose une question fondamentale : nos salles de classe préparent-elles réellement les étudiants au monde qui vient ? À quoi devrait ressembler, selon vous, l’éducation à l’ère de l’IA ? Et, plus spécifiquement, comment repenser l’enseignement de la littérature lorsque les étudiants disposent d’un outil capable de résumer, commenter, imiter, traduire et même produire des textes en quelques secondes ?
Nombreux sont ceux parmi nous – moi y compris ! – qui ont connu des cours de littérature où nous avons été contraints de mémoriser des noms de personnages et vénérer des «classiques» qui n’avaient rien à voir avec notre expérience vécue. Pourtant, la classe de littérature devait être tout autre chose : un espace singulier où les élèves peuvent ressentir plus profondément, penser avec davantage de rigueur et réimaginer le monde avec plus d’audace. Aujourd’hui, en mettant à nu la futilité de la simple mémorisation ou de l’accumulation de connaissances factuelles, l’IA nous offre l’occasion de nous recentrer sur les compétences critiques et créatives qui ont toujours été au cœur de la discipline littéraire. Ces compétences, que l’IA ne peut pas reproduire, sont essentielles pour mener une vie épanouie : faire preuve d’empathie à l’égard de perspectives autres que les nôtres. Remettre en question les récits qui nous sont proposés. Vivre avec l’incertitude.
Je tiens à préciser ici que mon intervention ne constitue pas une défense de l’IA –loin de là. De nombreux aspects de l’IA me mettent profondément mal à l’aise. Parmi eux figurent notamment son coût environnemental colossal et la perpétuation de biais coloniaux qu’elle peut entraîner. Mais la réalité du monde est la suivante : for better or worse, AI is here, and it is here to stay. Je pense donc qu’en tant qu’enseignants de littérature, nous avons un devoir de ne pas laisser nos craintes (fondées ou infondées) nous paralyser, mais de plutôt réinventer nos classes de manière à mieux préparer nos élèves à un avenir façonné par l’IA.
L’avenir de l’éducation et de la littérature
La première édition de TEDxAlche, placée sous le thème «What’s Next?», se tiendra aujourd’hui, lundi 5 octobre, au Caudan Arts Centre, à Port-Louis, de 9 h 00 à 16 h 00. Parmi les intervenants figure Dr Nikhita Obeegadoo, professeure de littérature à l’université de Chicago.
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