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Le baril et le panier
La hausse du pétrole est déjà dans nos comptes, dans nos réservoirs et bientôt dans nos paniers. Le produit intérieur brut (PIB) devrait progresser de seulement 3 % en 2026, après 3,5 % en 2025. Dans le même temps, l’essence et le diesel ont augmenté d’environ 33 % depuis mars. L’économie ralentit donc au moment précis où son principal carburant devient plus cher. La dernière révision des prix, entrée en vigueur le 29 septembre, porte l’essence à Rs 77,70 le litre et le diesel à Rs 78,35. La hausse appliquée a été plafonnée à 10 %, mais le problème est ailleurs : les précédentes augmentations ne se sont pas effacées. Elles s’additionnent.
Et le pétrole n’est jamais seulement une affaire d’automobilistes. Il entre dans le coût du transport, de la pêche, de l’agriculture, de la construction, de la distribution et, à peu près par ricochet, dans celui de tout ce qui doit être produit, déplacé ou livré. Une hausse à la pompe finit donc par devenir une hausse ailleurs. Le camionneur la paie. Le commerçant la répercute. Le consommateur la retrouve dans son panier.
Pour une petite économie insulaire qui importe l’essentiel de son pétrole, il n’existe pas de solution magique. Lorsque le baril flambe sur les marchés internationaux, Maurice ne peut ni produire davantage de pétrole ni négocier directement avec les producteurs. Il ne lui reste que trois amortisseurs : le consommateur, les entreprises et les finances publiques.
Or ces trois amortisseurs sont déjà sollicités. Le Price Stabilisation Account a précisément été conçu pour absorber une partie des mouvements brutaux des cours internationaux. Mais il ne peut pas devenir un puits sans fond. Son déficit était estimé à Rs 3,63 milliards au 28 septembre. Chaque roupie maintenue artificiellement sous le prix réel est une roupie qu’il faudra financer quelque part.
Le gouvernement redoute, à juste titre, l’effet domino sur les produits essentiels. Mais cet effet domino existe déjà, sous une autre forme : celui qui part du pétrole et remonte progressivement toute la chaîne des coûts. Le contexte international rend l’équation encore plus délicate. Le Moyen-Orient reste instable, les routes maritimes stratégiques ont été perturbées et le marché pétrolier intègre désormais une prime de risque géopolitique. Le détroit d’Ormuz, par lequel transitaient avant la guerre environ 20 % de la consommation mondiale de pétrole, rappelle à lui seul la fragilité du système énergétique dont dépendent les économies importatrices.
Maurice doit donc se préparer à un choc qui pourrait durer. Cette perspective intervient au mauvais moment. Statistics Mauritius prévoit une contraction de l’investissement total en volume en 2026, après une année 2025 déjà modeste. L’investissement privé reculerait lui aussi. Autrement dit, l’économie doit absorber une facture énergétique plus lourde alors que l’un de ses moteurs essentiels, l’investissement, ne tourne pas à plein régime.
À cela s’ajoute la contrainte budgétaire. Le budget voté devra déjà absorber des engagements supplémentaires importants, notamment les Rs 10,6 milliards associées au dossier Chagos et le coût estimé à Rs 6,2 milliards, sur une demi-année, du maintien de la pension universelle sans means test. Ce sont des choix politiques et sociaux. Ils ont un coût, et ce coût doit être assumé dans un environnement où les recettes et les dépenses publiques sont ellesmêmes soumises aux aléas de la conjoncture.
C’est ici que les chiffres du PIB révisé méritent d’être lus avec prudence. Statistics Mauritius a profondément remanié les comptes nationaux, intégrant notamment de nouvelles données et certaines activités de merchanting des Global Business Companies. Le niveau nominal de l’économie est ainsi sensiblement plus élevé dans la nouvelle série.
Mais une économie statistiquement plus grande n’est pas nécessairement une économie plus riche dans le portefeuille des ménages. C’est toute l’ambiguïté du moment. Sur le papier, le PIB courant franchira un nouveau cap. Dans la vie quotidienne, les ménages regardent plutôt ce qu’il reste après l’essence, l’électricité, l’alimentation, le logement et les remboursements.
Le vrai indicateur sera peut-être celui-là : la marge de fin de mois. Le choc pétrolier ne frappe pas Maurice en une seule fois. Il s’installe. D’abord à la station-service, puis dans le coût du transport, ensuite dans celui des marchandises et finalement dans le budget familial. Pendant ce temps, les entreprises voient leurs marges se comprimer et l’État voit ses mécanismes de soutien coûter davantage.
Il faudra donc résister à la tentation de traiter chaque hausse séparément. Le problème est désormais cumulatif. Le gouvernement peut amortir. Il ne peut pas abolir les lois de l’économie. Le pétrole est acheté sur un marché mondial, mais sa facture finit toujours par être payée localement.
Et cette fois, elle arrive à Maurice alors que la croissance ralentit, que l’investissement hésite et que les marges budgétaires se resserrent. C’est cela, le véritable risque : non pas un grand choc spectaculaire, mais une succession de petites ponctions qui, à la fin du mois, finissent par faire un grand trou.
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