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Un «rule of law» faible engendre sa propre transgression

23 septembre 2026, 10:15

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L'État de droit de tradition romano-germanique désigne un principe constitutionnel : l'existence de lois, d'institutions et d'une séparation des pouvoirs qui encadrent l'exercice de l'autorité. Le rule of law, notion anglo-saxonne, va plus loin : il exige que la loi soit non seulement écrite, mais appliquée de façon prévisible, uniforme et universelle. On peut avoir un État de droit sur le papier tout en souffrant d'un rule of law défaillant dans la pratique — c'est précisément le cas lorsque l'application du droit devient sélective au point de perdre sa légitimité morale aux yeux de ceux qu'elle vise.

Quatre illustrations mauriciennes convergent vers ce constat.

• L'opération «coup de poing» contre les marchands «ambulants», menée sans préavis après des années de tolérance tacite, ne restaure pas l'autorité de la loi : elle la fragilise, car une descente soudaine ressemble à un règlement de comptes plutôt qu'à l'application d'une règle constante.

• La tolérance envers les contrefaçons (fake goods) obéit à la même logique, minant la propriété intellectuelle et décourageant l'innovation de demain.

• L'occupation sauvage des plages publiques — par l'installation permanente et commerciale de transats privés, de structures de restauration illégales ou la privatisation de fait d'espaces communs — montre comment l'inaction publique laisse le domaine public être confisqué par des intérêts privés au détriment des citoyens.

• Enfin, l'impunité chronique entourant les nuisances sonores — qu'il s'agisse de véhicules modifiés vrombissant sur les routes ou de haut-parleurs diffusant de la musique et des chants religieux à un volume excessif lors d'événements publics, commerciaux ou privés — illustre parfaitement cette faillite de la prévisibilité. Les lois contre la pollution sonore existent, mais leur non-application quasi systématique crée un sentiment d'anarchie quotidienne, altérant gravement la santé publique, le sommeil des citoyens et le vivre-ensemble.

• Dans ces quatre cas, la solution n'est pas l'indulgence perpétuelle ni la répression brutale, mais la cohérence : une règle annoncée, applicable partout, assortie d'un délai raisonnable et de voies de formalisation ou de mise en conformité claires. Comment procéder, concrètement ?

Les marchands «ambulants» : une méthode en trois étapes

• L'annonce publique : Une annonce nationale fixe une date unique d'entrée en vigueur — par exemple six mois — communiquée à travers le pays simultanément, sans exception géographique, pour éviter l'impression d'un ciblage arbitraire.

• Le guichet de formalisation : Pendant ce délai, l'État procède au recensement des vendeurs, à l'attribution de permis temporaires et à l'identification d'emplacements autorisés ou de zones de marché réaménagées.

• L'application stricte : À l'échéance, une application ferme et uniforme est déployée sur tout le territoire, sans nouvelle tolérance ponctuelle qui relancerait immédiatement le cycle de méfiance. La fermeté n'a de sens que si elle survient après que l'État a tenu sa part du contrat.

La contrefaçon : responsabilisation et traçabilité

La même logique s'apply, mais avec des leviers différents. Une échéance est fixée pour la mise en conformité des importateurs et revendeurs, accompagnée d'une campagne de sensibilisation sur les risques juridiques et sanitaires. Durant cette période transitoire, les douanes et les autorités de la concurrence publient des lignes directrices claires : catégories de produits ciblées en priorité, seuils de tolérance zéro et sanctions graduées selon la récidive. Passé le délai, les contrôles s'intensifient de façon prévisible et documentée, avec des saisies rendues publiques pour asseoir la crédibilité de la mesure.

Les plages publiques : la restitution du domaine commun

Pour libérer le littoral des occupations abusives sans léser brutalement les petits opérateurs économiques, une transition ordonnée est requise :

• Le moratoire et la délimitation (Mois 1) : Les autorités (comme la Beach Authority) publient une cartographie stricte des plages, délimitant les zones 100 % publiques et les quelques espaces restreints dédiés aux activités commerciales autorisées. Un moratoire de six mois est accordé.

• La mise en conformité et l'octroi de concessions (Mois 2 à 5) : Les opérateurs illégaux (loueurs de transats, food-trucks, marchands) doivent postuler à des concessions officielles et limitées, soumises à un cahier des charges esthétique et environnemental. Les structures fixes permanentes et non autorisées reçoivent l'ordre d'être démontées par leurs propriétaires.

• La libération et le contrôle (Mois 6) : Passé le délai, les structures illégales restantes sont démantelées par l'État aux frais des contrevenants. Des patrouilles régulières et l'imposition d'amendes dissuasives garantissent que le domaine public reste accessible à tous les citoyens, de manière uniforme sur toutes les plages de l'île.

La pollution sonore : l'alignement sur les standards mondiaux

Pour la pollution sonore (véhicules et haut-parleurs), la même rigueur séquentielle s'impose, adossée aux meilleures pratiques de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et de l'Union Européenne. Les seuils de bruit en décibels (dBA) doivent être clairement définis par zone et par période :

• Zones Résidentielles : Limitation à 55 dBA le jour (06h00 – 22h00) et 45 dBA la nuit (22h00 – 06h00) pour préserver le sommeil (ce qui garantit un maximum de 30 dBA à l'intérieur des habitations).

• Zones Commerciales et Centres-villes : Limitation à 65 dBA le jour et 55 dBA la nuit pour concilier dynamisme économique et tranquillité des riverains.

• Zones Sensibles (Hôpitaux, Écoles, Lieux de Culte) : Un seuil strict de 45 dBA le jour et 35 à 40 dBA la nuit pour permettre l'apprentissage et le repos.

L'application de ces seuils suit une séquence rigoureuse :

• L'Annonce et l'Équipement (Mois 1) : L'État annonce un moratoire de six mois. Parallèlement, il dote la force policière et les centres de contrôle technique (fitness centres) de sonomètres homologués. Pour les véhicules, la norme de contrôle se base sur le bruit de crête (LAmax) : aucun véhicule ne doit dépasser 80 à 85 dBA lors d'une accélération à l'arrêt (mesuré à 50 cm du pot d'échappement selon les protocoles ISO). Pour les haut-parleurs, l'augmentation du bruit de fond du quartier (l'émergence) ne doit pas dépasser 3 à 5 dBA la nuit.

• La Transition et les Tests Gratuits (Mois 2 à 5) : Les propriétaires de véhicules et exploitants de haut-parleurs sont invités à se mettre aux normes. Les fitness centres offrent des tests de décibels gratuits pour permettre aux automobilistes et motards de vérifier la conformité de leurs pots d'échappement sans être pénalisés. Les municipalités instaurent des protocoles clairs pour l'obtention de permis temporaires lors d'événements spéciaux, avec horaires et volumes rigoureusement plafonnés.

• L'Application Uniforme (Mois 6) : À l'échéance, les contrôles routiers et les interventions de proximité deviennent systématiques et prévisibles. Les sanctions — amendes progressives, saisie immédiate du matériel sonore ou immobilisation du véhicule modifié — sont appliquées de manière automatique, sans distinction ni passe-droit.

Conclusion

Dans les quatre cas, le principe reste identique : un délai n'est légitime que s'il est suivi d'une application sans exception, et une application n'est légitime que si elle a été précédée d'un délai. C'est cette séquence — annonce, transition, rigueur constante — qui distingue une politique de rule of law d'une simple démonstration de force. Le rule of law ne se mesure pas à la dureté d'une opération ponctuelle, mais à la prévisibilité de son application. C'est cette constance, plus que la surprise, qui fonde l'autorité véritable de la loi — et la confiance nécessaire dans une société.

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