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Éclairage
On prend les mêmes et on recommence?
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Éclairage
On prend les mêmes et on recommence?
Le changement promis en 2024 ne pouvait pas se limiter à un changement de gouvernement. Il devait aussi traduire une autre manière de gouverner, de choisir les hommes et les femmes appelés à exercer des responsabilités publiques.
C’est précisément sur ce terrain que les interrogations commencent à se multiplier. Après près de deux ans au pouvoir, l’Alliance du changement peut certes faire valoir que certaines pratiques de l’ancien régime ont disparu. Mais le profil de plusieurs nominations pose une question plus fondamentale : avons-nous réellement changé de logiciel ou sommesnous en train de reprendre les mêmes recettes, avec d’autres visages ?
Portée par Navin Ramgoolam, l’Alliance du changement avait remporté en 2024 une large victoire, avec plus de 62 % des suffrages exprimés et les 60 sièges de la majorité parlementaire. Après dix années de pouvoir MSM, cette victoire traduisait une attente forte de changement dans la manière de gouverner.
Le nouveau gouvernement héritait certes d’une situation économique et financière difficile, qu’il attribuait notamment aux pratiques de l’ancien régime. Mais le changement attendu dépassait largement la seule gestion des finances publiques. Il concernait aussi les institutions, leur fonctionnement et surtout la manière de sélectionner ceux qui doivent les faire fonctionner.
Aujourd’hui, il ne s’agit évidemment pas de mettre tous les problèmes du pays sur le compte du gouvernement Ramgoolam. Après 21 mois, son bilan doit être apprécié à l’aune des résultats et dans un contexte qui reste contraignant. Il serait tout aussi réducteur d’oublier les dérives reprochées à l’ancien gouvernement, notamment les accusations d’ingérence politique dans certaines institutions et les pratiques qui avaient alimenté la défiance.
Mais précisément parce qu’une rupture avait été promise, le gouvernement est aujourd’hui davantage attendu sur le choix des personnes auxquelles il confie des responsabilités. La critique qui monte depuis quelque temps, notamment dans la population et sur les réseaux sociaux, porte sur le profil de certains nominés. Elle ne signifie pas qu’une personne âgée, un ancien haut fonctionnaire ou un ancien responsable politique serait automatiquement incapable de servir le pays. L’expérience reste une valeur. Mais elle ne peut être le seul critère.
Lorsqu’une personne a déjà exercé pendant plusieurs décennies des postes de responsabilité, il est légitime de s’interroger sur la valeur ajoutée qu’elle peut encore apporter à une fonction donnée, surtout lorsque celle-ci exige une connaissance approfondie des technologies, des nouveaux modes de gouvernance, de l’intelligence artificielle, des marchés internationaux ou des mutations géopolitiques.
La question n’est donc pas de savoir s’il faut opposer les anciens aux jeunes. Elle est beaucoup plus simple : quel est le profil dont le pays a besoin pour telle fonction précise ? Cette question devrait précéder chaque nomination.
À force de reproduire les mêmes mécanismes, quel message envoie-t-on aux jeunes diplômés, aux compétences locales et aux Mauriciens de la diaspora qui ont acquis une expertise internationale et pourraient vouloir revenir servir leur pays ? Cette interrogation prend une dimension particulière lorsqu’il s’agit de représenter Maurice à l’étranger, où les prétendants se bousculent au portillon d’un gouvernement à l’autre. La diplomatie au-delà du protocole Or, le monde dans lequel Maurice exerce sa diplomatie a profondément changé. Pour une petite économie ouverte, une ambassade ou une haute commission n’est plus seulement un lieu de représentation officielle, de cérémonies et de relations protocolaires. Elle doit aussi être une antenne économique, commerciale, financière et stratégique. Cette évolution renvoie directement à la question des nominations. Le représentant de Maurice doit certes maîtriser les mécanismes diplomatiques et institutionnels. Mais il doit également comprendre l’économie du pays où il est affecté, ses entreprises, ses marchés, ses secteurs d’avenir, ses centres de décision et ses réseaux d’influence.
Il doit pouvoir dialoguer avec un ministre comme avec un dirigeant d’entreprise, un investisseur, un banquier, un universitaire ou un responsable d’organisation internationale. Surtout, il doit être capable d’identifier les évolutions susceptibles d’avoir une incidence sur Maurice et de transmettre à Port-Louis une information utile, exploitable et suffisamment rapide. C’est toute la différence entre une diplomatie de représentation et une diplomatie économique moderne.
Toutes les capitales ne présentent évidemment pas les mêmes enjeux. Berlin, Paris, Bruxelles, Londres ou New Delhi exigent des compétences, des réseaux et une compréhension des environnements économiques différents.
À Berlin, où un nouvel ambassadeur vient d’être nommé, la dimension industrielle et technologique est essentielle. L’Allemagne constitue un acteur majeur dans l’industrie, les technologies, les énergies renouvelables et la pharmacie, entre autres.
À Paris, l’enjeu dépasse la relation bilatérale. Il faut suivre la politique française en Afrique et dans l’océan Indien, les relations franco-européennes ainsi que les réseaux économiques et financiers qui font de la capitale française un centre de décision majeur.
Bruxelles représente une autre réalité. La proximité avec les institutions européennes donne à cette représentation une dimension stratégique particulière. Les réglementations européennes sur le commerce, l’environnement, la finance, le numérique ou les chaînes d’approvisionnement peuvent avoir des conséquences directes sur les entreprises mauriciennes.
Londres, avec son écosystème financier, juridique et commercial, exige également une connaissance particulière des marchés et des réseaux d’affaires. New Delhi impose enfin une lecture plus géopolitique. L’Inde est devenue un acteur majeur en Asie, en Afrique et dans l’océan Indien. La relation avec elle ne peut être pensée uniquement sous l’angle de ce que Maurice peut obtenir. Elle doit aussi être envisagée à travers ce que Maurice peut apporter : sa position géographique, son ouverture internationale, son rôle de passerelle vers l’Afrique et son expertise dans certains services.
La diplomatie économique consiste précisément à comprendre cette relation dans les deux sens.Cette nouvelle approche ne signifie pas pour autant qu’il faudrait réserver les ambassades aux seuls diplomates de carrière. Maurice peut avoir besoin des deux.
Le diplomate de carrière possède une connaissance précieuse des mécanismes diplomatiques, du protocole, des négociations internationales, des réseaux institutionnels et de la continuité de l’État. Mais un professionnel venant de l’extérieur peut apporter une expertise particulière dans la finance, le commerce international, l’industrie, la technologie, le droit, l’enseignement supérieur ou les relations économiques.
Il ne faut donc pas opposer diplomates et nondiplomates. La confiance politique peut entrer en ligne de compte, mais elle ne devrait pas se substituer aux compétences nécessaires à la fonction.
Le changement de logiciel
Cette réflexion vaut d’ailleurs pour les ambassades comme pour les entreprises publiques, les institutions et les organismes de régulation. Maurice ne peut plus penser ses nominations avec les critères d’une autre époque.
Les économies sont plus interdépendantes. Les rapports de force géopolitiques se déplacent. L’intelligence artificielle transforme les métiers. Les réglementations européennes peuvent affecter directement nos entreprises. Les marchés financiers et les chaînes d’approvisionnement évoluent à une vitesse qui impose de nouvelles compétences dans la décision publique.
Dans cet environnement, le choix d’un représentant à l’étranger ne peut être traité comme une simple récompense, une faveur politique ou la prolongation d’une carrière publique. Mais il ne serait pas non plus pertinent d’instaurer une règle selon laquelle seuls les diplomates de carrière seraient qualifiés.
Le pays dispose de compétences importantes dans le secteur privé, les universités, la finance, la technologie, le commerce international et la diaspora. Ces compétences ne doivent pas rester à la porte de l’État.
Avant de nommer, il faudrait donc d’abord définir le besoin : quelles sont les compétences requises ? Quels sont les objectifs à atteindre ? Quelle valeur ajoutée le candidat peut-il apporter ? Quels résultats pourra-t-on attendre de lui ? C’est à partir de ces questions que devrait se construire le choix. Si la rupture de 2024 doit avoir un sens, elle doit aussi se traduire dans la manière dont Maurice choisit ceux qui parlent et agissent en son nom.
Car changer de gouvernement ne suffit pas à changer de système. Et si les mêmes logiques de nomination continuent de produire les mêmes profils, la question finira inévitablement par se poser : avonsnous vraiment changé, ou avons-nous simplement pris les mêmes et recommencé ?
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