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Délocalisations vers Madagascar : le prix humain de la quête du moindre coût
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Délocalisations vers Madagascar : le prix humain de la quête du moindre coût
■ Des employées de Miniature Models réclament le paiement de leurs salaires et la protection de leurs droits après l’annonce de la faillite de l’entreprise.
Des ateliers de textile aux usines de miniatures, en passant par les centres d’appels, un même phénomène inquiète les syndicats et les salariés : des entreprises implantées depuis des décennies à Maurice transfèrent progressivement leurs activités vers Madagascar ou d’autres pays à faible coût de maind’œuvre. Derrière les chiffres et les stratégies économiques, ce sont des centaines de travailleurs qui voient leur emploi, leur salaire et parfois toute une carrière basculer.
Elles ont consacré 20, 30, parfois 35 années de leur vie à la même entreprise. Aujourd’hui, elles attendent le paiement de leur salaire et s’interrogent sur leur avenir. Jeudi dernier, plusieurs employées de Miniature Models Ltd, accompagnées de leur négociateur syndical Ashvin Gudday, ont rencontré le ministre du Travail, Reza Uteem. Leur employeur leur a indiqué que l’entreprise était en faillite. Pourtant, selon les salariées, une branche a été ouverte à Madagascar.
«J’ai beaucoup donné à cette entreprise, et c’est triste de la manière dont nous sommes traitées aujourd’hui», confie l’une d’elles. Leur situation n’est pas un cas isolé. Quelques jours auparavant, le groupe Concentrix annonçait la fermeture de ses activités à Maurice à partir de novembre, avec une implantation prévue à Madagascar. Deux dossiers différents, mais un même sentiment d’inquiétude : celui d’un marché de l’emploi confronté à une vague de délocalisations.
Pour le syndicaliste Fayzal Ally Beegun, cette migration des entreprises répond avant tout à une logique économique. «Certaines compagnies veulent aller à Madagascar, mais aussi au Bangladesh ou en Afrique du Sud, où la main-d’œuvre est meilleur marché. Avec le salaire minimum versé à un travailleur mauricien, une entreprise peut employer plusieurs salariés dans certains de ces pays.»
Selon lui, cette recherche permanente de compétitivité comporte une dimension sociale préoccupante.Il rappelle les débuts de la zone franche mauricienne, il y a près de 50 ans, lorsque les ouvriers percevaient quelques roupies par journée de travail. «On faisait déjà du profit grâce à une main-d’œuvre peu coûteuse. Aujourd’hui, ce modèle se déplace simplement vers d’autres pays.»
Pour le syndicaliste, le risque est que la pression sur les coûts conduise également à des conditions de travail plus précaires dans les pays d’accueil.
Des travailleurs laissés sans compensation
Le ministre du Travail, Reza Uteem, reconnaît que la hausse des salaires et l’amélioration des conditions de travail à Maurice rendent certains secteurs intensifs en main-d’œuvre moins compétitifs. «Le but d’une entreprise est de faire des profits. Lorsque la main-d’œuvre mauricienne devient plus coûteuse que celle de Madagascar, certaines entreprises choisissent de se délocaliser», explique-t-il.
Les secteurs les plus exposés sont notamment le textile, la fabrication de miniatures et le Business Process Outsourcing (BPO), où la maind’œuvre représente une part importante des coûts de production. Mais pour le ministre, l’enjeu dépasse la simple délocalisation. «Ce qui est important, c’est qu’il ne faut pas avoir des entreprises malhonnêtes qui laissent les travailleurs sans une compensation adéquate.»
Il estime que le cadre légal pourrait devoir être renforcé afin d’éviter que des entreprises retirent leurs actifs de Maurice avant de se déclarer en faillite, laissant les salariés sans salaires ni indemnités de fin de service. «Peut-être devrons-nous revoir la loi. Elle n’est pas assez sévère envers les directeurs qui ne paient pas leurs employés.»
Pour Ashvin Gudday, négociateur syndical de la General Workers Federation, Maurice assiste à un phénomène devenu structurel. «Les employeurs bougent vers les pays où ils trouvent une maind’œuvre moins chère. C’est un modèle économique qui privilégie le profit avant tout.» Il rappelle que l’île Maurice elle-même a connu cette réalité dans les années 1980, lorsqu’elle attirait les investisseurs grâce à un coût du travail compétitif.
Aujourd’hui, la situation s’est inversée. Les jeunes Mauriciens, davantage diplômés, se tournent moins vers les métiers industriels ou les centres d’appels, obligeant les entreprises à recruter des travailleurs étrangers pour certains secteurs. Selon lui, cette évolution fragilise davantage les salariés locaux lorsque les entreprises décident de partir. «Du jour au lendemain, des personnes se retrouvent sans rémunération après plusieurs décennies de service. Ce sont de véritables drames sociaux.»
Il évoque également un autre facteur appelé à transformer durablement le marché de l’emploi : l’intelligence artificielle, particulièrement dans le secteur des services. «Les gouvernements doivent préparer les travailleurs aux métiers de demain.»
Un nouvel incubateur ?
Le président de la Confédération des travailleurs des secteurs public et privé, Reeaz Chuttoo, apporte une autre lecture du phénomène : celle du transfert des compétences. Selon lui, de nombreux travailleurs malgaches viennent d’abord se former à Maurice, notamment dans les centres d’appels et le textile, avant de retourner exercer dans leur pays.
«Maurice devient un incubateur de compétences pour Madagascar.»
Il estime que ce mouvement est observé depuis plusieurs années dans l’industrie textile, où certains groupes ont progressivement déplacé leur production tout en conservant leur siège social à Maurice. Pour Reeaz Chuttoo, la comparaison avec Singapour est révélatrice. «Singapour est passé d’une économie de production de masse à une économie à forte valeur ajoutée. Maurice doit aussi réfléchir à son repositionnement plutôt que de rester dans une logique de coûts.»
Si les entreprises invoquent la compétitivité, les syndicats rappellent que chaque fermeture laisse derrière elle des familles confrontées à l’incertitude. À Miniature Models Ltd, certaines employées approchent de la retraite. D’autres devront retrouver un emploi dans un secteur où les opportunités se raréfient. Dans le BPO, des centaines de salariés de Concentrix s’interrogent également sur leur avenir professionnel à quelques semaines de la fermeture annoncée.
Pour les représentants syndicaux, l’enjeu est désormais double : protéger les travailleurs victimes des délocalisations et adapter l’économie mauricienne à un environnement où la concurrence régionale est de plus en plus forte.
Car derrière chaque entreprise qui traverse le canal du Mozambique, ce ne sont pas seulement des machines ou des contrats qui quittent Maurice. Ce sont aussi des parcours de vie, des compétences et des années de fidélité qui risquent de rester sur le quai.
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