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Emmanuel Richon : Le travail pour rester debout… et avancer
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Emmanuel Richon : Le travail pour rester debout… et avancer
■ À table avec... pour parler de timbres au «Labourdonnais Waterfront».
Il y a des hommes qui semblent avoir besoin de l’action pour tenir debout ; de projets pour avancer ; de rencontres et de découvertes pour ne jamais laisser le silence s’installer ; et, surtout, de créer pour rester en vie. Emmanuel Richon est de cette trempe. Derrière le conservateur, l’écrivain, le conférencier, le restaurateur de tableaux, l’homme de culture et l’infatigable passeur de savoirs, il y a aussi un homme qui a connu ses malheurs, la perte d’un être cher et ses moments de désarroi. Mais au lieu de se laisser enfermer dans la douleur, il semble avoir choisi de lui opposer l’action : travailler, créer, transmettre, voyager, écrire, parler, multiplier les initiatives. Cette véritable boulimie d’activités raconte peut-être quelque chose de plus profond : une manière de rester debout, de donner un sens aux épreuves et de continuer, malgré tout, à vivre…
Le 12 décembre 2012 est une date qu’Emmanuel Richon n’oubliera jamais. Le 12/12/12, avec cette étrange répétition des chiffres qui lui donne presque une dimension symbolique ou ésotérique, est devenu le jour où sa vie bascule avec la disparition de son épouse Vimala (née Rungasamy 1956-2012), emportée par un violent et foudroyant cancer. Une disparition soudaine qui voit l’écroulement de son architecture professionnelle et familiale.
Derrière cette date particulière du calendrier se cache désormais une douleur intime, celle du manque, du silence et de l’absence. Une épreuve qui laisse un profond désarroi, mais aussi des souvenirs auxquels on s’accroche pour continuer à avancer. Depuis ce jour, le 12 décembre n’est plus une date comme les autres : c’est la date de celle qu’il a aimée et dont la présence continue, autrement, à habiter sa mémoire. Quand ce malheur frappe à sa porte, le couple Richon a deux enfants : Selina et Virgile. Ce dernier n’a que dix ans. Ce qui permet à Emmanuel de ne pas perdre pied et de s’accrocher.
■ Avec ses enfants, Selina et Virgile.
Aujourd’hui encore, Emmanuel se souvient de sa rencontre avec Vimala à Paris alors qu’elle y faisait ses études; de leur mariage en 1987 (toujours à Paris alors qu’elle était prof d’anglais) ; et aussi de leur retour définitif le 1er septembre 1997 à Maurice où elle devient prof de français à l’Alliance française. Selina aujourd’hui âgée de 35 ans, globetrotter de l’enseignement du français comme langue étrangère, parle pas moins de six langues. Elle a travaillé en France, à Maurice, à Calcutta en Inde, à Oufa en Russie et surtout au Sénégal (en Casamance) où elle va s’établir très bientôt avec son mari après l’accouchement de son troisième enfant en France. Virgile (24 ans) est dans l’immobilier et travaille pour le groupe Azuri.
Une enfance difficile
Emmanuel Richon naît le 26 juillet 1959, rue Blomet, juste à côté de la Tour Eiffel dans le 15e arrondissement à Paris. Son père, Daniel-Charles Claude Henri Richon, fait toute sa carrière dans l’aviation. Air Atlas, puis l’Union aéromaritime de transport, puis l’Union de transports aériens, plus connue comme la compagnie UTA. Il était également dans les services dits spéciaux. Sa mère travaille au Crédit Lyonnais. Elle est passionnée de musées et d’expositions ; ceci explique sans doute cela… Son père décède à l’âge de 73 ans en 1997 et sa mère Janine meurt en 2024 à l’âge de 101 ans.
L’enfance du petit Emmanuel n’est pas de tout repos : «J’ai malheureusement dû arrêter une scolarité normale à 11 ans, du fait d’une grave maladie, qui s’appelle le rhumatisme articulaire aigu, et ne l’ai reprise que trois ans plus tard, non sans problèmes en mathématiques. Malgré cela, j’ai eu mon Bac en 1977 et j’ai réussi l’examen d’entrée à Sciences Po à Paris dans la foulée. Donc j’ai fait Sciences Po, faute de savoir réellement ce que je voulais faire dans la vie.» Par ailleurs, il est utile de préciser que l’enfant malingre qu’il était à 11 ans fait aujourd’hui 1 m 95 avec une masse de 100 kg !
■ Photo de famille pour les 100 ans de sa mère, Janine Richon, en 2023.
19 ans au Musée
Emmanuel végète après ses études universitaires : «J’ai vécu de petits boulots, notamment au ministère de l’Agriculture. Et puis vint l’obligation de faire mon service militaire… ce dont je ne voulais pas entendre parler… Mais l’échéance est venue et je l’ai jouée à pile ou face. J’ai pris une carte et j’ai cherché l’endroit où faire ce dit service le plus proche de chez moi… Il s’est trouvé que c’était le musée national de la Marine à Paris. J’ai donc avalé mes couleuvres et ayant déjà réalisé de nombreuses maquettes durant ma maladie, ils ont accepté de me prendre.»

■ Restaurations.
«J’ai intégré les ateliers de restauration et comme je faisais bien l’affaire avec les maquettes, on m’a demandé de me joindre à l’atelier de restauration des œuvres d’art, essentiellement des peintures de chevalet, mais pas que… Cela dura une année durant laquelle j’appris tout ce qui ferait mon métier ; après quoi, je recommençai mes petits boulots tout en suivant la formation de l’Institut français de restauration des œuvres d’art. Puis, trois ans plus tard, le chef des ateliers de restauration du musée de la Marine, devant prendre sa retraite et n’ayant pas perdu contact, me rappela pour me demander si j’étais intéressé à reprendre la suite. J’acceptai aussitôt. Voilà comment débuta ma carrière d’homme de musée.»
Après plusieurs visites à Maurice et la naissance de Selina, Emmanuel passe un concours dans la fonction publique, rejoint l’Institut universitaire de formation des maîtres de La Réunion, île où le couple passera deux ans. Ensuite, titularisé fonctionnaire, c’est l’ambassade de France à Maurice qui le fait détacher en coopération à Maurice un 1er septembre 1997, dans le cadre d’une mission officielle de coopération en restauration et muséologie. En 2001, la mission s’arrête avec le démantèlement complet de la coopération. Emmanuel Richon reprend alors sa carrière dans l’enseignement. Il entreprend de restaurer quelques collections de tableaux ceux du Blue Penny Museum, puis ceux de la cathédrale Saint-Louis.
■ Emmanuel et son père, Daniel-Charles Claude Henri Richon.
Enfin, Philippe A. Forget de la MCB l’appelle pour lui proposer de diriger le Blue Penny Museum, ce qu’il finit par accepter. L’aventure durera une vingtaine d’années. Il bénéficie d’une totale liberté. Pierre Guy Noël lui propose quatre expos par an en moyenne. Une série d’activités à donner le tournis : «Ça fait plus de 55 au total, des catalogues, des conférences ; le musée fut particulièrement actif, présentant l’île Maurice sous ses aspects les plus inattendus, n’oubliant pas nos brèdes, nos goni, nos sari ou autres éléments de notre culture, mais consacrant aussi bien le dugong, laboutik sinoi, les portraits de nos maires, nos lambrequins ou notre continent disparu, Lémuria… J’en passe et des meilleures. Sans oublier Picasso, Matisse ou Malcolm de Chazal que le musée exposa à Paris, 160 tableaux…» Une boulimie de travail qui lui permet de remonter la pente et de faire son deuil.

Mais aucun obstacle ne pourra freiner ses ardeurs : «Les expositions qui m’ont demandé le plus d’efforts sont certainement Lémuria, le continent disparu de l’océan Indien… Réunir une documentation sur un mythe littéraire, n’avait rien d’évident… Surtout pour faire venir six spécimens de lémuriens naturalisés au 19e siècle de La Réunion… Très difficile… Les douanes à l’aéroport, les services vétérinaires du Réduit, j’en passe et des meilleures… Mais c’était sans compter sur ma ténacité. L’expo sur le sari fut magnifique. Totalement surprenante, avec son tisseur venu de l’Inde pour opérer sur son métier à tisser devant les visiteurs. Les mannequins habillés suivant les cinq façons principales de revêtir un sari, etc.» «Les expos Picasso au Blue Penny ou Matisse à Maurice étaient particulièrement complexes à monter, avec des montages d’assurance pour 10 millions d’euros à chaque fois… Les emballages, les douanes avec les passeports de sortie en règle pour chaque œuvre, la sécurité, le transport, les catalogues vérifiés par les successions, les relations aux prêteurs… Pas évident, mais avec du travail, on y arrive... Enfin, la dernière expo, Malcolm de Chazal à La Halle Saint-Pierre, à Paris; 160 œuvres qui devaient toutes se retrouver à la date convenue, puis être réemballées et renvoyées à leurs lieux d’origine… D’autres expos très originales comme celle sur les brèdes ou celle sur les bonnets de prière, etc.»
Heureusement qu’à Maurice, ce ne sont pas les chantiers qui font défaut. Emmanuel Richon se tourne sans attendre vers le fameux théâtre de Port-Louis qui avait besoin de ses soins. La peinture du dôme tombait littéralement en loques pour ne pas dire en guenilles. Durant les six derniers mois, il entreprend cette restauration avec une joie et un intérêt à la mesure de la tâche à effectuer.

Mauricien à part entière, après tant d’années passées ici, le regard d’Emmanuel Richon sur la culture ne souffre d’aucune complaisance : «Le domaine de la culture à Maurice est particulièrement difficile. L’État a un peu renoncé à ses prérogatives dans ce domaine et le secteur privé tente de s’y aventurer, mais, loin de constituer un mécénat digne de ce nom, cherche un nouveau secteur de rentabilité, ce qui n’a jamais été le but de la culture, d’où les quiproquos. Bien souvent, je fus coincé entre la nécessité d’une liberté absolue et l’obligation de trouver des sources de financement compréhensives. Parfois, cela a pu marcher, parfois, non. J’ai eu la chance de côtoyer beaucoup de monde, des personnes extrêmement diverses rendant possible chaque événement.»
Il ne faut pas oublier non plus qu’Emmanuel Richon est un artiste, un créateur : «Parallèlement, je me suis remis à peindre et sculpter, ce que je n’avais laissé qu’au ralenti jusque-là. J’ai fait le chemin de croix de l’église de Songes à Rodrigues, puis une trentaine d’autres œuvres qui attendent un lieu pour trouver leur public.»
Plus de 30 ouvrages
Emmanuel Richon est aussi un écrivain prolifique. L’écriture pour lui est une véritable passion. Il a ainsi publié plus d’une trentaine de livres. D’une grande diversité et couvrant un vaste éventail de préoccupations. À savoir : Les poèmes mascarins de Charles Baudelaire (éd. L’Harmattan, Paris, 1993) ;Le voyage de Baudelaire à l’île Maurice et à La Réunion (éd. Sham’s, La Réunion, 1999) ; L’aide mauricienne aux Réunionnais durant l’épidémie de choléra de 1859 : Histoire d’un tableau [éditions de l’océan Indien (EOI)] île Maurice, 1999) ; Histoires d’un tableau : portrait de V. Duraisamy Vandayar par Gillet (EOI, île Maurice, 1999) ; Belle d’Abandon. Jeanne Duval et Charles Baudelaire, portrait (éd. L’Harmattan, Paris, 1999) ;Langaz Kreol Langaz Maron (éd. Ledikasyon pu travayer, île Maurice, 2004) ;Le Réveil du Dodo (EOI, île Maurice, 2008) ; Séga. Témoignages anciens et récents (éd. Christian Le Comte, île Maurice, 2009) ; Striker (Graphic Press Ltd, Caractère Ltée, île Maurice, 2009) ;Lémuria, le continent disparu de l’océan Indien (éd. Christian Le Comte, île Maurice, 2009) ;Laboutik sinoi (éd. Précigraph, île Maurice, 2011) ; Cyclones Longtemps (éd. Christian Le Comte, île Maurice, 2010) ; The meeting of the queens in Berlin (Musée de la communication de Berlin, 2011) ; Maurice d’antan ; album de photographies anciennes (éd. Mauritiana, 2013) ; L’Accorité, (éd. Mauritiana, 2013) ; Sari, (éd. Mauritiana, 2013) ; Le grand incendie de Port-Louis, 1893 (2015) ; Goni, album 80pp, (EOI/ MSM, 2015) ; Retour aux Chagos, avec Fernand Mandarin, (éd. La Sentinelle, 2015) ;Charles-Édouard Brown-Séquard : Le Mauricien le plus célèbre (éd. IPC, 2016) ; Le bonnet de tradition islamique (éd. Precigraph, 2017) ;Charles Baudelaire et la belle Dorothée (éd. Précigraph, 2017) ; Du Réduit à la State House (Government Printing, 2018) ;Picasso at the Blue Penny (IPC, 2018) ; Cyclone Class 4 (éd. Sépia, 2018) ; Blue Mauritius, (éd. Sépia, 2018) ; Lambrequins : dentelle lacase, (éd. Mauritiana, 2019) ;Mangues (éd. Mauritiana, 2021) ;Matisse et Baudelaire (éd. Précigraph Ltd, 2022) ; Sea, happiness & the lagoon (éd. Précigraph Ltd, 2023) ;Brèdes, avec l’artiste Deepa Bauhadoor, (éd. Précigraph Ltd, 2023) ;Demi-confidences, inédit Malcolm de Chazal, (éd. Allia, 2024) ;Malcolm de Chazal (éd. Christian Le Comte, 2024).
Habiter le monde
Au fond, Emmanuel Richon est plus qu’un homme de culture : il est un homme qui a fait de la culture une manière d’établir des liens et d’habiter le monde. Derrière la profusion de ses activités, l’on devine un besoin obsessionnel de transmettre, mais aussi de rester en mouvement. Ses épreuves personnelles (notamment la perte de son épouse) ont laissé leurs traces, mais elles n’ont pas étouffé son désir de créer et de partager. Peut-être estce là sa façon de conjurer l’absence et le malheur : continuer à faire circuler les idées, les œuvres et les souvenirs. Et, dans cette incessante activité, il y a finalement une belle leçon de vie : transformer la douleur en énergie et faire de la culture non pas un refuge, mais une raison de continuer à avancer.
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Une riche expérience professionnelle
Un parcours exceptionnel. C’est ainsi qu’on peut qualifier l’itinéraire professionnel d’Emmanuel Richon. Et il ne donne aucun signe d’essoufflement. Bien au contraire. Il a toujours plusieurs fers au feu. En voici un résumé :
1980-1981 : Musées de la Ville de Paris, restaurations de tableaux appartenant aux collections des objets d’art des églises ;
1982-1995 : Chef de l’atelier de restauration du Musée de la marine à Paris, responsable de l’ensemble des collections. Nombreuses missions dans les musées de province (Musée naval d’Antibes, Musée de la marine de Brest…) ;
1986-1987 : Restauration des collections d’œuvres d’art du Musée Lapérouse de Sydney, Australie ; l 1993 : Missions de coopération muséologique avec le Mauritius Institute à Port-Louis, île Maurice ;
1986-1994 et 2008-2012 : Membre du Conseil international des musées ;
1995-1997 : Professeur des écoles titulaires, île de la Réunion. Collaboration au Centre international de formation et d’études pédagogiques du Tampon (Mission de coopération régionale en éducation) ;
1995-1997 : Conseiller technique en muséologie et restauration du patrimoine auprès du ministère des Arts et de la culture de Maurice ;
1997-2001 : Coopérant du ministère français des Affaires étrangères en mission officielle auprès du ministère mauricien des Arts et de la culture ;
2001-2002 : Restaurations du Musée de Mahébourg, du Mauritius Institute et de l’ensemble de la collection de peintures du Blue Penny Museum, Port-Louis, île Maurice ;
2003 : Restauration des œuvres de l’église St-François à Pamplemousses ;
2007 : Restauration des œuvres de la cathédrale Saint-Louis à Port-Louis ;
2007 : Restauration des peintures de la Galerie des maires de la municipalité de Port-Louis ;
2005-2008 : Enseignant, responsable des Centres de documentation et d’information, École du Centre, Collège Pierre Poivre et Lycée La Bourdonnais, île Maurice ;
2002-2005 & 2007-2025 : Conservateur du Blue Penny Museum – musée d’art, d’histoire et de philatélie – Le Caudan, PortLouis ;
2016 : Conception et réalisation du Musée de la Monnaie, Banque de Maurice, à Port-Louis ;
2025-2026 : Restauration intégrale de la coupole du dôme du Théâtre de Port-Louis, plus ancien théâtre de l’hémisphère sud.
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