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Interview

Nitin Busguth : «Le pharmacien est un acteur de proximité dans la prévention»

20 septembre 2026, 20:00

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Nitin Busguth : «Le pharmacien est un acteur de proximité dans la prévention»

Nitin Busguth, président du Pharmacy Council.

À l’occasion de la «World Pharmacists Day», célébrée le 25 septembre, Nitin Busguth, président du Pharmacy Council, revient sur l’évolution du métier à Maurice. Prévention, prix des médicaments, génériques, pénuries, automédication, formation continue et contrefaçon : il détaille les défis auxquels font face les pharmaciens et les réformes nécessaires pour mieux protéger les patients.

Le Pharmacy Council organise un don de sang le 25 septembre à Ébène à l’occasion de la «World Pharmacists Day». Pourquoi avoir choisi cette initiative pour marquer cette journée cette année ?

Le thème mondial de cette année, Empowering pharmacists for healthier futures, met en avant la contribution du pharmacien à la prévention et à la résilience de notre système de santé. Nous avons voulu traduire ce thème en un geste concret : le don de sang illustre parfaitement le rôle de proximité du pharmacien, tourné vers la santé de la communauté, au-delà du simple acte de dispensation.

En mobilisant la profession le 25 septembre à Ébène autour d’une action qui sauve directement des vies, le Pharmacy Council souhaite rappeler que notre engagement dépasse le cadre de l’officine : c’est une responsabilité collective envers la santé de la nation.

Au-delà du don de sang, vous proposez également des dépistages de la tension artérielle, de la glycémie et de la vue, ainsi que des conseils. Quel message souhaitez-vous faire passer au public à travers cette journée ?

Le message est simple : le pharmacien est bien plus qu’un point de dispensation de médicaments, il est un acteur de proximité dans la prévention et le suivi de la santé de chacun. En proposant, en parallèle du don de sang, des dépistages de la tension artérielle, de la glycémie et de la vue, ainsi que des conseils personnalisés, nous voulons donner au public un accès simple et gratuit à des bilans de santé essentiels – souvent les premiers signaux d’alerte pour des maladies non transmissibles comme l’hypertension ou le diabète.

Cette approche s’inscrit pleinement dans l’esprit du thème de cette année : montrer que le pharmacien, de par sa formation et sa proximité avec la population, peut jouer un rôle de premier plan dans la détection précoce et l’orientation vers une prise en charge adaptée.

Au fond, nous voulons que chaque Mauricien reparte de cette journée avec une meilleure connaissance de son état de santé et avec la conviction que son pharmacien est un partenaire de santé accessible au quotidien, bien au-delà du comptoir. Malheureusement pour nous, nous dérivons vers l’image d’un business au lieu de mettre en avant notre formation professionnelle.

Combien de pharmaciens sont actuellement enregistrés auprès du Council à Maurice ? Le pays dispose-t-il de suffisamment de pharmaciens pour répondre à ses besoins ?

Le Pharmacy Council compte actuellement 592 pharmaciens enregistrés à Maurice. Ce chiffre a connu une croissance régulière ces dernières années, portée notamment par le nombre croissant de diplômés et par les partenariats académiques que le Council entretient, dont celui avec JSSAHERM.

Sur le plan quantitatif, la couverture est globalement satisfaisante dans les zones urbaines et périurbaines. La question se pose davantage en termes de répartition géographique et de diversification des rôles : certaines régions restent moins bien desservies, et le potentiel du pharmacien en matière de dépistage, de suivi des maladies chroniques ou de pharmacovigilance n’est pas encore pleinement exploité, faute de ressources et de cadre structuré.

Le Council travaille donc sur deux axes : renforcer le vivier de professionnels à travers la formation continue et les partenariats académiques, et faire évoluer le cadre réglementaire pour que chaque pharmacien puisse exercer pleinement ses compétences, au bénéfice du système de santé mauricien dans son ensemble.

Quels sont les principaux problèmes ou manquements professionnels auxquels le Pharmacy Council est confronté actuellement ?

Comme tout organe de régulation, le Pharmacy Council doit composer avec plusieurs défis structurels et professionnels.

Le premier concerne la formation continue : bien que le Continuing Professional Development (CPD) soit une obligation, le suivi et la vérification systématique de sa mise en œuvre restent à renforcer, notamment à travers un cadre plus formalisé.

Le deuxième porte sur la pharmacovigilance et la déclaration des effets indésirables, un domaine où la culture de signalement reste encore insuffisamment ancrée dans la pratique quotidienne des officines.

Le troisième est d’ordre organisationnel : la modernisation du registre des pharmaciens et la numérisation des processus d’enregistrement et de renouvellement de licence accusent un certain retard, ce qui limite notre capacité de suivi en temps réel.

Enfin, comme dans toute profession réglementée, des manquements ponctuels au Code de pratique peuvent survenir – non-respect des normes de dispensation, tenue inadéquate des registres ou exercice en dehors du cadre prévu par la loi. Le Council traite ces manquements au cas par cas, à travers son mécanisme disciplinaire, dans le respect du principe du contradictoire.

Notre feuille de route pour les prochaines années vise justement à répondre à ces enjeux : un cadre de CPD renforcé, une modernisation du registre et un renforcement de la pharmacovigilance, pour une profession à la fois mieux structurée et mieux reconnue.

Le prix des médicaments reste une préoccupation majeure pour de nombreux Mauriciens. Comment analysez-vous l’évolution des prix ces derniers mois ?

Je comprends parfaitement la préoccupation du public : les prix de plusieurs médicaments ont effectivement connu une progression sensible ces derniers mois, notamment dans le cadre de l’application du système de regressive mark-up, qui ajuste les marges des pharmacies à mesure que le prix des produits augmente. Soit dit en passant, nous-mêmes, nous payons le produit plus cher.

Il convient toutefois de préciser que la régulation des prix des médicaments ne relève pas du mandat du Pharmacy Council, qui supervise la pratique professionnelle des pharmaciens, mais plutôt du Pharmacy Board et du ministère du Commerce et de la protection des consommateurs. Le Council n’intervient pas dans la fixation des prix, mais il reste très attentif à son impact sur l’accès aux soins pour la population.

Ce qui relève, en revanche, de notre mandat, c’est de veiller à ce que le pharmacien continue, malgré ce contexte, à jouer pleinement son rôle de conseil : orienter le patient vers des alternatives thérapeutiques équivalentes lorsque cela est possible, notamment via la substitution générique, et l’accompagner dans une utilisation rationnelle de son traitement. C’est une manière, à notre niveau, de limiter l’impact de la hausse des prix sur le portefeuille des ménages, sans nous substituer aux autorités compétentes en matière de régulation commerciale.

Certains professionnels plaident pour que les médecins prescrivent davantage par molécule plutôt que par nom commercial. Quelle est la position du Pharmacy Council sur cette proposition ?

Le Pharmacy Council est globalement favorable à une prescription en dénomination commune internationale (DCI), ou INN (International Nonproprietary Name), c’est-à-dire par molécule plutôt que par nom commercial. Cette approche est déjà recommandée dans de nombreux systèmes de santé à travers le monde, ainsi que dans notre Code of Practice 2021, car elle offre plusieurs avantages : elle laisse au pharmacien la possibilité de proposer l’alternative générique la plus accessible au patient ; elle réduit le risque de confusion entre différentes marques d’un même principe actif et elle contribue, in fine, à limiter le poids financier du traitement pour le patient – un enjeu d’autant plus pertinent dans le contexte actuel de hausse des prix.

Cela dit, cette évolution doit s’accompagner de garde-fous. Pour certains médicaments à marge thérapeutique étroite – où de petites variations de biodisponibilité entre génériques peuvent avoir un impact clinique significatif – une vigilance particulière doit être maintenue, en concertation avec le médecin prescripteur. De même, la substitution générique doit toujours se faire dans un cadre bien réglementé, avec la traçabilité et la qualité pharmaceutique requises.

Le Council est donc ouvert à travailler avec le Medical Council et les autorités de santé pour encourager cette pratique, tout en s’assurant que les protocoles de substitution du pharmacien restent rigoureux et centrés sur la sécurité du patient.

Pourquoi certains patients restent-ils réticents à accepter un médicament générique ou une autre marque contenant la même molécule ? Y a-t-il un problème de confiance ou d’information ?

Les deux facteurs jouent et ils sont souvent liés. D’abord, un problème d’information : beaucoup de patients ne savent pas qu’un générique contient exactement le même principe actif, à la même dose, que le médicament de marque – ils perçoivent la différence de prix comme un signe de qualité inférieure, alors qu’elle reflète simplement l’absence de coûts de recherche et de marketing pour le fabricant du générique.

Ensuite, un problème de confiance, qui se construit souvent sur des expériences vécues ou rapportées : un changement d’apparence du comprimé (couleur, forme, goût) peut être interprété par le patient comme un changement d’efficacité, même lorsque la substance active reste identique. Cette perception est renforcée par le bouche-à-oreille et parfois par l’habitude installée avec une marque donnée depuis de nombreuses années, notamment chez les patients âgés ou chroniques.

Le pharmacien a ici un rôle déterminant : c’est souvent lui qui explique, au comptoir, l’équivalence thérapeutique entre l’original et le générique et qui rassure le patient au moment de la substitution. Un manque de temps ou d’explication à ce moment précis peut renforcer la méfiance, alors qu’une explication claire suffit généralement à lever le doute.

C’est pourquoi le Council considère que le renforcement du rôle de conseil du pharmacien – et une meilleure sensibilisation du public sur ce que représente réellement un générique – sont essentiels pour lever ces réticences, en particulier dans un contexte où la maîtrise des coûts de santé devient une préoccupation croissante.

Que pensez-vous de l’importation parallèle de médicaments, parfois présentée comme une solution pour diversifier l’approvisionnement et réduire certains monopoles ? Quels seraient les risques en matière de qualité, de traçabilité et de conservation ?

Je comprends l’argument avancé par ses partisans : diversifier les sources d’approvisionnement et réduire la dépendance à un nombre restreint de fournisseurs ou de distributeurs exclusifs. Mais à titre personnel, et je pense que cette prudence est largement partagée au sein de la communauté des pharmaciens, je ne suis pas favorable à cette approche, du moins pas dans les conditions actuelles.

Le premier risque concerne la traçabilité. Le circuit pharmaceutique classique repose sur une chaîne documentée, du fabricant au grossiste-répartiteur agréé jusqu’à l’officine, ce qui permet d’identifier rapidement un lot en cas de rappel ou de problème de qualité. L’importation parallèle, en multipliant les intermédiaires et les circuits, complique considérablement ce suivi et augmente le risque d’introduction de produits contrefaits ou non conformes.

Le deuxième risque touche à la conservation. De nombreux médicaments nécessitent une chaîne du froid ou des conditions de transport et de stockage strictement contrôlées. Un circuit parallèle, moins encadré, expose davantage ces produits à des ruptures de la chaîne du froid ou à des conditions de transport inadéquates, avec un impact direct sur leur efficacité et leur sécurité – sans que cela ne soit toujours détectable à l’œil nu.

Enfin, se pose la question de la conformité réglementaire : un médicament importé parallèlement peut différer, même légèrement, de la version enregistrée localement – notice, excipients, packaging –, ce qui peut créer de la confusion chez le patient et compliquer le travail de pharmacovigilance du Council.

Pour ces raisons, je pense que la solution à la diversification des sources et des monopoles doit plutôt passer par un renforcement du cadre d’enregistrement de plusieurs fournisseurs officiels pour une même molécule, et non par l’ouverture à un circuit parallèle moins traçable et plus difficile à réguler.

Les ventes de médicaments sur Internet et les réseaux sociaux constituentelles aujourd’hui un problème à Maurice ? Existe-t-il un risque croissant de médicaments contrefaits ou provenant de circuits non autorisés ?

C’est une tendance que nous suivons avec attention, même si elle demeure, à ce jour, plus limitée à Maurice que dans certains pays où ce phénomène a pris une ampleur importante. La vente de médicaments hors du circuit pharmaceutique légal – via des sites internet non autorisés ou des publications sur les réseaux sociaux – représente un risque réel, qui tend à croître avec la numérisation générale des habitudes de consommation.

Le danger principal concerne la qualité et la sécurité des produits : un médicament acheté hors circuit officiel échappe à toute garantie de traçabilité, de conservation adéquate ou de conformité pharmaceutique. Il peut s’agir de produits sous-dosés, surdosés, périmés, voire totalement contrefaits, avec des conséquences potentiellement graves pour la santé du consommateur.

À Maurice, la loi réserve la vente de médicaments aux pharmacies enregistrées et aux pharmaciens en exercice ; toute vente en dehors de ce cadre est donc déjà illégale. Le rôle du Council est de rester vigilant sur ces pratiques émergentes, de sensibiliser le public aux risques qu’elles représentent et de collaborer avec les autorités compétentes – douanes, police, ministère de la Santé, département de pharmacie et Pharmacy Board – pour identifier et faire cesser tout circuit non autorisé qui viendrait à se développer sur le territoire.

La contrefaçon demeure une préoccupation mondiale. Maurice dispose-t-elle aujourd’hui d’outils suffisants pour garantir l’authenticité des médicaments vendus en pharmacie ?

Oui, le cadre réglementaire prévoit plusieurs mécanismes de contrôle. Tous les produits pharmaceutiques doivent obligatoirement être enregistrés avant leur importation et leur commercialisation. Cette étape constitue le premier filtre contre les produits de qualité douteuse.

Ensuite, les importateurs doivent obtenir une licence spécifique délivrée par le Pharmacy Board. Seuls les opérateurs autorisés peuvent donc introduire des médicaments sur le territoire. À cela s’ajoute un système de traçabilité qui permet de suivre chaque lot importé, du fabricant jusqu’au distributeur local.

Cette surveillance est particulièrement importante pour les catégories sensibles comme les antibiotiques, les vaccins, les produits biologiques ou certaines substances thérapeutiques, qui nécessitent des permis particuliers en vertu de la Pharmacy Act.

Ces mesures réduisent considérablement le risque d’introduction de médicaments falsifiés, périmés ou de qualité inférieure. La sécurité du patient reste le principe fondamental de tout le dispositif réglementaire.

Êtes-vous préoccupé par l’automédication à Maurice, notamment concernant les antibiotiques, les antidouleurs ou d’autres médicaments qui peuvent présenter des risques lorsqu’ils sont mal utilisés ?

Oui, c’est une préoccupation réelle et je pense qu’elle est partagée par l’ensemble de la profession. L’automédication n’est pas un problème en soi – pour des symptômes mineurs et des produits adaptés ; elle peut même être une réponse raisonnable et responsable. Le problème survient lorsqu’elle concerne des médicaments qui exigent un encadrement médical ou pharmaceutique rigoureux.

Les antibiotiques en sont l’exemple le plus préoccupant. Une utilisation inappropriée – dose incorrecte, durée de traitement non respectée ou usage pour des infections virales où l’antibiotique est inefficace – contribue directement à l’antibiorésistance, un enjeu de santé publique mondial qui touche également Maurice. Chaque prise non justifiée aujourd’hui peut compromettre l’efficacité de ce même antibiotique demain, pour ce patient comme pour la collectivité.

Les antidouleurs présentent un risque différent, mais tout aussi réel : un usage prolongé ou à dose excessive, notamment de certains antiinflammatoires ou d’opioïdes faibles, peut entraîner des complications digestives, rénales, voire un risque de dépendance, souvent sous-estimé par le patient qui perçoit ces produits comme anodins parce qu’ils sont d’accès facile. Le pharmacien a ici un rôle de premier rempart : c’est souvent lui qui, au comptoir, questionne le patient sur la nature de ses symptômes, refuse une dispensation inappropriée ou l’oriente vers une consultation médicale lorsque cela est nécessaire. C’est pourquoi le Council insiste sur le renforcement de ce rôle de conseil, à travers la formation continue, mais aussi sur une meilleure sensibilisation du public à l’usage responsable des médicaments, en particulier ceux qui, bien qu’accessibles sans ordonnance, ne sont pas sans risque.

Quelles réformes le Pharmacy Council souhaiterait-il voir mises en œuvre rapidement pour améliorer à la fois la profession et la protection des patients ?

Plusieurs réformes nous paraissent prioritaires, et elles s’inscrivent d’ailleurs dans notre feuille de route stratégique pour les deux prochaines années.

La première concerne le cadre de formation continue (CPD) : nous souhaitons le renforcer et le structurer davantage, afin qu’il ne se limite pas à une obligation administrative, mais devienne un véritable levier de compétence pour la profession, avec un contenu et une vérification plus rigoureux.

La deuxième porte sur la pharmacovigilance : il est essentiel de renforcer la culture de signalement des effets indésirables au sein de la profession, avec des outils et des procédures plus accessibles pour les pharmaciens.

La troisième, sans doute la plus structurante à moyen terme, est la modernisation du registre numérique des pharmaciens. Un registre numérisé permettrait un suivi en temps réel des enregistrements et des renouvellements de licence et faciliterait grandement notre travail de régulation et de contrôle.

Enfin, nous travaillons à un renforcement des partenariats institutionnels – avec les établissements académiques comme JSSAHERM, l’UTM, le MIH et l’UOM, ainsi qu’avec des organismes internationaux comme la FIP et la Commonwealth Pharmacists Association – afin d’aligner la pratique pharmaceutique mauricienne sur les meilleurs standards internationaux, tout en tenant compte de nos réalités locales.

Ces réformes ont un objectif commun : une profession mieux formée, mieux outillée et mieux régulée, au service, en définitive, d’une meilleure protection du patient.

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