Publicité

Interview…

Chetan Baboolall : «Je serai offensif chaque fois que ce gouvernement manquera à son devoir de transparence»

30 août 2026, 18:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Chetan Baboolall : «Je serai offensif chaque fois que ce gouvernement manquera à son devoir de transparence»

Chetan Baboolall, leader de l’opposition.

À quelques jours de sa première «Private Notice Question» (PNQ) en tant que leader de l’opposition, prévue le mardi 1er septembre, Chetan Baboolall affiche la ligne qu’il entend suivre : une opposition «offensive» mais ouverte au dialogue lorsque l’intérêt national l’exige. Dans cet entretien, il revient sur son ascension politique, son choix de quitter la majorité aux côtés de Paul Bérenger et ses relations avec ses anciens camarades du MMM. Pensions, gouvernance des institutions publiques, santé, «Road Traffic (Amendment) Bill» et enjeux de sa circonscription : il détaille ses priorités, tout en assumant son ambition de devenir, un jour, Premier ministre.

Vous êtes passé en quelques mois des bancs de la majorité à ceux de l’opposition, avant d’être nommé leader de l’opposition. Comment vivez-vous cette ascension politique particulièrement rapide ?

Avec humilité et avec une pleine conscience de ce que cela demande. Je ne vis pas cette nomination comme une récompense, mais comme une responsabilité qui dépasse largement ma propre personne. Ce qui s’est passé en quelques mois n’est pas le fruit du hasard : c’est le résultat d’un choix de principe, suivi d’un travail sérieux dans cette Assemblée, sur des dossiers concrets – le Finance Bill, la réforme des pensions, la gouvernance de nos institutions publiques. Cette ascension est rapide dans le temps, mais elle n’a rien d’improvisé.

Il s’est passé un peu de temps avant votre nomination. Y avait-il des tractations ?

Ce sont des questions qui touchent à la mécanique constitutionnelle et aux consultations menées par la Présidence, pas à des marchandages de coulisses. Je préfère laisser ce processus parler de lui-même : il a suivi son cours, dans le respect des règles, et je n’ai rien à y ajouter qui relèverait de la spéculation.

À 46 ans et avec moins de deux ans d’expérience parlementaire, vous occupez désormais l’une des principales fonctions constitutionnelles du pays. Vous sentez-vous suffisamment armé pour assumer cette responsabilité face à un gouvernement disposant d’une très large majorité ?

Je préfère qu’on compte mes années de vie publique plutôt que mes seules années de mandat parlementaire. J’ai suivi la vie politique de ce pays depuis bien plus longtemps que deux ans, et j’ai passé 16 ans au sein du Mouvement militant mauricien (MMM) avant de rejoindre le Fron Militan Progresis (FMP). Ce que je n’ai pas en ancienneté parlementaire, je le compense par la préparation : chaque dossier que j’ai porté devant cette Assemblée, je l’ai documenté avec sérieux, clause par clause. Une large majorité gouvernementale n’a jamais empêché une opposition bien préparée d’être entendue.

Quel type de leader de l’opposition voulez-vous être ? Un leader très offensif face au gouvernement ou quelqu’un qui privilégiera également le dialogue sur certains dossiers d’intérêt national ?

Les deux, et je refuse qu’on m’oblige à choisir entre les deux. Je serai offensif chaque fois que ce gouvernement manquera à son devoir de transparence – et ces dernières semaines en ont donné plusieurs exemples. Mais je serai aussi capable de dialogue et de soutien lorsque l’intérêt national l’exige : je l’ai déjà fait sur plusieurs projets de loi, en soutenant leur principe tout en proposant des amendements précis. Une opposition qui s’oppose à tout, systématiquement, ne convainc plus personne.

Le mardi 1ᵉʳ septembre marquera votre première PNQ en tant que leader de l’opposition. Comment vous préparez-vous à cet exercice et quelle importance accordez-vous à cette première confrontation directe avec le gouvernement ?

Je m’y prépare avec le sérieux que le pays est en droit d’attendre d’une première sortie à ce poste. Je ne cherche pas un moment de spectacle, je cherche des réponses précises à des questions précises. Cette première PNQ donnera le ton de la manière dont j’entends exercer cette fonction : avec des faits vérifiés, des questions ciblées et aucune tolérance pour les réponses évasives.

Quels critères guideront désormais le choix de vos PNQ : l’actualité immédiate, les préoccupations de la population ou des dossiers nécessitant des enquêtes et un suivi sur plusieurs semaines ?

Les trois à la fois, selon les besoins du moment. Certaines semaines, l’actualité immédiate imposera une question urgente. D’autres fois, je choisirai de bâtir, sur plusieurs semaines, un dossier qui mérite un suivi approfondi – c’est déjà le cas sur plusieurs sujets institutionnels que je continue à documenter. Mais le critère constant restera le même : est-ce que cette question sert véritablement l’intérêt et les préoccupations réelles de la population, ou seulement une actualité passagère ?

Au-delà de votre première PNQ, quels sont aujourd’hui les trois dossiers sur lesquels vous estimez que le gouvernement doit rendre des comptes en priorité ?

Premièrement, la réforme des pensions et la confusion qui l’entoure depuis près de six semaines – ce pays mérite une réponse définitive, pas une quatrième version. Deuxièmement, la gouvernance de nos institutions financières publiques – SBM, la Bank of Mauritius, et la manière dont certaines nominations semblent répondre à des logiques de proximité plutôt que de compétence. Troisièmement, la confiance dans notre système de santé publique, une question devenue très concrète ces derniers jours et sur laquelle ce pays attend des réponses claires, pas des demi-vérités.

Le ministre de la Santé, Anil Bachoo, fait face à une polémique après la révélation qu’un médecin privé était présent lors de son intervention chirurgicale à l’hôpital Jeetoo. Maintenez-vous votre demande de démission ?

Plus que jamais. Et je le dis avec d’autant plus de fermeté que ce ministre n’a toujours pas eu le courage de faire face à la presse. Une conférence de presse aurait été le minimum dû à ce pays sur une affaire touchant à la confiance envers notre système de santé publique. Au lieu de cela, ce ministre s’est contenté d’un message sur Facebook, comme si ce pays méritait des explications glissées entre deux publications plutôt qu’un compte rendu sérieux, en public, répondant à de vraies questions. C’est totalement inacceptable pour un ministre de la République.

Et les informations qui me parviennent aggravent encore la situation : contrairement à ce que le ministre a laissé entendre, le Dr Sookha n’a pas été un simple observateur– il aurait été impliqué dans l’intervention ellemême. Et surtout, il n’aurait jamais été invité par le docteur de l’hôpital, contrairement à la version officielle donnée par le ministre. Si cela se confirme, ce n’est plus une simple maladresse de communication. C’est un ministre qui a menti à ce pays sur sa propre opération, dans son propre hôpital.

Ce ministre doit s’expliquer devant cette Assemblée mardi, en personne, sous les questions de l’opposition – et s’il ne peut pas le faire de manière crédible, sa démission ne sera plus une demande de l’opposition. Ce sera une nécessité.

Vous avez choisi de suivre Paul Bérenger et Joanna Bérenger dans l’opposition alors que la majorité des élus du MMM ont décidé de rester au gouvernement. Avec quelques mois de recul, considérez-vous toujours que vous avez fait le bon choix ?

Sans la moindre hésitation. Ce choix n’a jamais été fait pour un calcul de siège ou de portefeuille – il a été fait par conviction et conscience. Avec le recul, chaque dossier que j’ai pu porter depuis – le Finance Bill, la question des pensions, aujourd’hui la santé publique – confirme que ce choix était le bon. Je ne regrette rien.

Vous avez déclaré que l’Histoire jugera ceux qui ont «trahi» leurs convictions. Existe-t-il encore aujourd’hui une possibilité de réconciliation avec les anciens camarades du MMM ou la rupture est-elle définitive ?

Je reste attaché à ce que j’ai dit : l’Histoire retient comment chacun s’est comporté dans les moments qui comptent. Une réconciliation exigerait un retour à des convictions partagées, pas simplement une politesse de façade. Pour l’instant, je reste concentré sur le travail, pas sur les retrouvailles.

Certains pourraient considérer que votre nomination comme leader de l’opposition montre que votre décision de suivre Paul Bérenger était aussi politiquement avantageuse. Que répondez-vous à ceux qui pourraient y voir un calcul politique ?

Je réponds que si j’avais cherché l’avantage politique le plus sûr, je serais resté dans la majorité. J’ai choisi, à l’inverse, l’incertitude d’une petite formation d’opposition. Que ce choix ait, avec le temps, mené à cette responsabilité ne le rend pas moins sincère au moment où il a été pris. On ne calcule pas un avantage qu’on ne pouvait pas prévoir.

Vous êtes désormais leader de l’opposition alors que Paul Bérenger reste la figure politique la plus expérimentée du FMP. Qui prend réellement les grandes décisions politiques au sein du parti : vous ou Paul Bérenger ?

Le jugement de l’Honorable Bérenger a bâti ce parti, et je m’appuie sur son expérience sans complexe. Mais la fonction de leader de l’opposition m’engage personnellement devant cette Assemblée et devant le pays. Nous travaillons en pleine confiance, chacun dans son rôle : lui, comme figure fondatrice et leader du FMP ; moi, comme responsable direct de la conduite de l’opposition parlementaire. Ce n’est pas une rivalité, c’est une continuité.

Express.mu (620 x 330) (54)

Comment comptez-vous démontrer que vous n’êtes pas simplement le représentant de Paul Bérenger au poste de leader de l’opposition, mais que vous disposez de votre propre ligne et de votre propre autorité ?

Par les faits, pas par les mots. Regardez le travail déjà accompli depuis quelques mois : les questions posées sur le Finance Bill, sur la réforme des pensions, sur plusieurs projets de loi, sur l’éducation, sur la santé publique – chacun de ces dossiers porte ma propre marque, mon propre travail de fond. Mon autorité ne se démontre pas par une déclaration, elle se construit dossier après dossier, et c’est exactement ce que je continuerai à faire.

Quelles sont vos relations avec vos anciens camarades du MMM ?

Pas d’amertume, même si nos chemins ont divergé.

Vous pensez-vous d’attaque pour interroger, disons, Ajay Gunness, Rajesh Bhagwan, Reza Uteem, Aadil Ameer Meea ou Deven Nagalingum dans leur rôle de ministre ?

Absolument, sans la moindre hésitation. Le devoir de tenir un ministre responsable ne dépend jamais de son parcours personnel ou de nos relations passées. Que ce soit un ancien collègue du MMM ou n’importe quel autre ministre de ce gouvernement, la seule question qui compte est celle-ci : ce ministère est-il bien géré, au service de tous les Mauriciens  ? Je poserai ces questions à chacun d’entre eux avec exactement la même rigueur, sans complaisance et sans acharnement particulier.

L’opposition parlementaire reste composée de plusieurs forces et personnalités. Comment comptez-vous travailler avec Joe Lesjongard, Adrien Duval et Franco Quirin ?

Avec respect et un objectif commun. Mon rapport avec chacun d’eux ne dépend d’aucune étiquette partisane : le travail de l’opposition n’appartient pas à un seul mouvement, il appartient à tous ceux, sur ces bancs, qui prennent au sérieux leur devoir de tenir ce gouvernement responsable. Je n’ai besoin de l’adhésion de personne pour faire mon travail correctement, mais ma porte reste ouverte à tous.

Quel est aujourd’hui votre principal reproche au gouvernement de Navin Ramgoolam ?

L’incohérence érigée en méthode de gouvernement. Sur les pensions, quatre versions différentes en six semaines. Sur des nominations sensibles, des explications qui changent selon l’interlocuteur. Ce n’est pas seulement une question de communication : c’est le signe d’un gouvernement qui décide avant de réfléchir, puis improvise des justifications après coup. Ce pays mérite mieux qu’un gouvernement qui apprend, en direct, les conséquences de ses propres décisions.

Sur quels dossiers êtes-vous prêt à soutenir le gouvernement si vous estimez que les mesures proposées vont dans l’intérêt du pays ?

Je l’ai déjà fait sur plusieurs projets de loi, en soutenant clairement leur principe. Je suis prêt à faire de même sur toute réforme institutionnelle sérieuse et sur toute mesure de protection sociale véritablement construite avec les gens qu’elle concerne. Le Road Traffic (Amendment) Bill, qui sera présenté mardi à l’Assemblée, cache, dans une clause présentée comme visant la road rage, une disposition qui criminalise une manifestation, un sit-in ou un barrage pacifique exactement comme une agression au volant – avec jusqu’à Rs 100 000 d’amende et 12 mois de prison. C’est la même somme de Rs 100 000 que ce gouvernement avait déjà tenté de faire passer dans le Finance Bill avant de reculer sous la pression populaire – elle revient aujourd’hui par la petite porte d’un texte sur la sécurité routière. Mon opposition n’est jamais automatique. Elle est proportionnée à ce que le texte mérite.

À l’inverse, quelles sont les décisions ou réformes contre lesquelles le FMP mènera une opposition sans compromis ?

Toute réforme imposée sans véritable consultation, comme cela a été le cas pour les pensions. Toute nomination à la tête d’une institution publique qui semble davantage récompenser une proximité politique qu’une compétence réelle. Et toute tentative de faire passer, dans la précipitation, des textes qui touchent à la vie privée ou aux données personnelles des citoyens sans débat suffisant. Là-dessus, il n’y aura aucun compromis.

Est-ce le moment de rajeunir la classe politique ?

Oui, sans aucune hésitation. Ce pays a besoin de visages nouveaux, mais surtout d’une nouvelle manière de gouverner : plus transparente, plus honnête, plus proche des réalités quotidiennes des gens. L’âge seul ne garantit rien, mais un renouvellement sincère de notre classe politique est, je crois, une nécessité pour ce pays.

Votre nouvelle fonction nationale exige beaucoup plus de temps et de préparation. Comment comptez-vous concilier le rôle de leader de l’opposition avec celui de député de la circonscription no 10, Montagne-Blanche–GrandeRivière-Sud-Est ?

Avec de la discipline et une équipe locale sur laquelle je peux compter. Ma circonscription reste, et restera toujours, la base de mon engagement politique. Je continuerai à tenir mes permanences, à rencontrer mes mandants, tout en assumant les responsabilités nationales qui me sont confiées. Ce ne sera pas simple, mais c’est un devoir que je prends très au sérieux.

Vous avez été élu au no 10 avec deux candidats qui siègent aujourd’hui dans la majorité gouvernementale. Comment se passe concrètement le travail dans la circonscription depuis que vous êtes dans l’opposition ?

Le travail continue, professionnellement, sans animosité personnelle. Les dossiers des habitants du no 10 ne portent pas d’étiquette partisane, et je continue à les défendre auprès des ministères concernés, quelle que soit la couleur politique de mes collègues élus dans la même circonscription.

Votre passage dans l’opposition a-til rendu plus difficile le traitement des doléances de vos mandants auprès des ministères et des organismes publics ?

Je serais malhonnête de dire que rien n’a changé. C’est parfois plus lent, et je le reconnais ouvertement. Mais je refuse que cela devienne une excuse : je continue à pousser chaque dossier avec la même énergie, et je préfère un dossier qui prend plus de temps à un dossier que j’aurais abandonné par confort politique.

Certains électeurs du no 10 ont voté pour vous comme candidat de l’Alliance du changement. Que ditesvous aujourd’hui à ceux qui pourraient considérer qu’ils ne vous ont pas élu pour siéger dans l’opposition ?

Je leur dis que le changement pour lequel ils ont voté n’était pas seulement un changement de gouvernement – c’était une exigence de transparence et d’honnêteté envers ce pays. Cette exigence, je continue à la porter, aujourd’hui depuis les bancs de l’opposition. Le changement qu’ils ont demandé ne s’arrête pas à une seule élection : il continue, chaque semaine, dans cette Assemblée.

Depuis votre changement de camp, avez-vous constaté sur le terrain une adhésion à votre décision ou, au contraire, une incompréhension d’une partie de votre électorat ?

Les deux, honnêtement. Certains ont eu besoin de temps pour comprendre ce choix, et je respecte cela. Mais plus le travail avance, plus je sens une adhésion grandissante, parce que les gens voient que ce choix n’était pas un abandon, mais un engagement plus profond envers ce que je leur avais promis.

Quels sont aujourd’hui les trois dossiers prioritaires du no 10 que vous souhaitez faire avancer malgré votre position dans l’opposition ?

La modernisation des infrastructures routières dans les zones les plus reculées de la circonscription, ainsi que l’installation de dos-d’âne dans les régions à haut risque afin de réduire les accidents ; le soutien concret aux petits planteurs et aux pêcheurs de Grande-RivièreSud-Est, Trou-d’Eau-Douce et d’autres villages face à la hausse du coût de la vie ; et l’amélioration de l’accès aux services de santé de proximité pour les familles de Montagne-Blanche et d’autres régions. Ce sont des dossiers concrets, loin des grands titres nationaux, mais tout aussi importants pour moi.

Votre nomination vous place désormais au premier plan de la politique nationale. Avez-vous personnellement l’ambition, un jour, de devenir Premier ministre ?

Je ne vais pas jouer la fausse modestie : oui, j’ai cette ambition, et je pense qu’il serait malhonnête de prétendre le contraire depuis ce poste. Mais mon attention aujourd’hui est entièrement tournée vers la fonction que j’occupe maintenant. Le reste, ce sera au pays d’en décider, le moment venu.

Enfin, à la fin de votre passage comme leader de l’opposition, sur quoi souhaitez-vous que les Mauriciens jugent Chetan Baboolall : ses PNQ, sa capacité à rassembler l’opposition, ses propositions ou sa proximité avec la population ?

Sur tout cela à la fois, mais s’il fallait n’en retenir qu’un seul : sur mon honnêteté. J’aimerais que les Mauriciens se souviennent d’un leader de l’opposition qui a dit la vérité, même quand elle était inconfortable, y compris pour son propre camp, et qui a toujours proposé une alternative plutôt que de simplement critiquer.

Publicité