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Culture

«1000 rondin/totem pu lamemwar», la force des convictions (Dernière partie)

28 août 2026, 15:00

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«1000 rondin/totem pu lamemwar», la force des convictions (Dernière partie)

Lorsqu’en décembre dernier, le directeur du Fonds régional d’art contemporain (FRAC) est venu découvrir la collection de plus de 600 pièces que Firoz Ghanty m’a laissée après son décès, j’étais loin d’imaginer qu’il me demanderait quelques mois plus tard, de présenter un travail qui n’avait plus d’existence physique… Le lien à La Réunion à travers la participation de deux plasticiennes et du maloyeur Danyel Waro à la journée du 23 août 1998 n’était probablement pas étranger à son choix.

Le président et le directeur du FRAC, respectivement Mario Serviable et Jean Christophe Royoux, ont, dans leurs allocutions inaugurales à l’exposition Poésie politique, rappelé la pertinence politique de l’art, et particulièrement dans nos petits pays insulaires, le rôle visionnaire de l’artiste dans l’appréhension d’un pays et la construction identitaire à multiples facettes des îles de la région. Cette conscience aiguë de la fonction politique de l’art, un positionnement politique commun et une admiration réciproque reliaient Firoz et Danyel. Ils n’ont pas eu besoin de grand discours pour associer leurs activités dans une même journée commémorative, alors qu’ils se connaissaient seulement de réputation.

Culture1 Le concert de clôture a réuni Danyel Waro, Fanfan et quelques groupes de la région sur la même scène.

Les photos prises le 23 août 1998 et les affiches qui me restent de 1 000 rondin/totem pu lamemwar ont servi de témoignage au FRAC pour cette installation éphémère et la journée qui l’a vue naître. Deux coupures de presse ont aussi été tenues à la disposition du public sous forme de photocopies. Ayant contribué de sa personne à la journée mémorielle de 1998 et à celle de 2001, pour l’inauguration à Vieux-Grand-Port du petit monument que Firoz avait imaginé, Danyel Waro a bien sûr été invité au vernissage de Poésie politique, le 10 avril. Mieux encore, cet ami fidèle, ce camarade de combat, a accepté de chanter pendant le vernissage, en toute simplicité, comme il sait si bien le faire avec sa voix puissante, en s’accompagnant juste d’une percussion.

Incantation aux fantômes

Comme le 23 août 1998 à l’heure où le soleil se couche, comme le 4 février 2001 pour la pose de la plaque, Danyel Waro a entonné le 10 avril dernier au vernissage de l’exposition Poésie politique, Banm Kalou Banm devant les invités, au siège du FRAC, à Piton-Saint-Leu, juste après la partie protocolaire. Cette voix incantatoire qui distille la poésie créole si singulière du maloya était idéale pour allier l’hommage aux ancêtres et le souvenir de Firoz Ghanty, disparu en 2019. Ensuite, avec celle qui est devenue peu après 1998 sa compagne, Florans Féliks, Danyel a repris plusieurs de ses titres favoris dans l’espace où 1 000 rondin/totem pu lamemwar était présenté.

En 1998, j’ai à peine échangé avec lui tant j’étais intimidée, me limitant à quelques interjections de connivence. Le 23 août, après une journée très remplie à participer au montage de l’installation, à réceptionner et ériger le monument en fonte, les choses sérieuses allaient commencer…

Culture2 Danyel pe met lanbians ek so sante «Banm kalou Banm».

Sur le fond sonore des roulements du récif, Danyel a entamé son chantsignature près de la mer et de l’installation éphémère. Dédiée aux ancêtres esclavés de l’île sœur, Banm kalou Banm est une ode expiatoire qui dénonce l’esclavage et ses violences, l’horreur de la traite et leurs prolongements actuels dans d’autres formes de domination.

Le refrain Banm Kalou Banm revient tout au long de ce classique du maloya, repris par plusieurs grands chanteurs réunionnais, comme Gilbert Pounia. Banm kalou banm… ces mots à la fois caressants et rythmiques font écho à la rengaine sonore des navires négriers, avançant inexorablement par-delà l’océan, des marchés aux esclaves jusqu’aux plantations… Ce chant relie les esclavés razziés et réduits au travail de force aux immigrés involontaires d’aujourd’hui, aux enfances volées de La Réunion, aux immigrés du ventre, et aussi à la langue créole confisquée et niée.

S’accompagnant au djembe, Danyel s’est mis en mouvement pour rallier depuis les rondins/totems plantés dans la mer, le monument en fonte qui allait être dévoilé. Un groupe d’enfants éclairant le chemin à la lueur de leurs flambeaux, l’accompagnait suivi par le public. Ayant introduit son maloya par ce rituel mémoriel inédit, l’icône réunionnaise pouvait dès lors jouer sa musique au concert de clôture donné à côté, au stade de foot, avec le conteur ségatier Fanfan et quelques groupes musicaux de la région, qui ont tenu leurs promesses jusqu’au bout.

Express.mu (620 x 330) (4) Danyel Waro n’a pas ménagé ses efforts pour le montage de l’installation.

Tout comme il a préservé une fidélité tenace à ses convictions et à sa langue, Danyel Waro est revenu à Maurice le 4 février 2001 pour participer au concert qui a suivi la cérémonie officielle intronisant le petit monument aux esclaves. Menwar, Fanfan et deux groupes de la région ont animé la soirée. On reconnaît là les artistes engagés, qui n’ont pas besoin de se vanter pour dire leur conviction. Ils se contentent de faire ce qu’ils croient juste.

***** 

Banm kalou banm

I di a ou en lèr dann miyè la mèr

Té navé gro blan si bato lontan

I di a ou dann fon sou bato lontan

Té navé bann nwar té konm zanimo


Zot ivir par isi

zot i bingn dann san

Zot i vir par la nana loséan

Banm kalou banm,

banm kalou banm... (×4)


Vié gramoun i di dann tan

komander

Té navébougnwar té i tyézotfrer

Aforstansoufer la pran la kolèr

Kouler flabwayan kan

sa lé an fler


Lo san la kayé dési noutpasé

Boubou la poussé la pokor pété

Banm kalou banm,

banm kalou banm...


Zot i wa zordi ni désot la mèr

Pou nourodtravaywinou lé somer

Zot i wa taler mi sa pranlavyon

Po kit mon péi i appel la Rényon


Zémigré zordi, lesklavaz lontan

Pari lé zoli nou na pi zinzan

Vrom kalou vrom,

vrom kalou banm…


Komander zordi pi parey lontan

Sa boug komélazot i roullangaz


Zot i gingn larzan po byin koz fransé

In morso kréol lé pi kab tiré,

Koté zot na in pep la po rod kriyé,

I sar pa lékol i sava maron.

Banm kalou banm,

banm kalou banm...


Les anciens nous disent du temps des commandeurs

Il y avaient des hommes noirs qui tuaient leurs frères

À force d’avoir autant souffert, ils prirent la colère

La couleur des flamboyants lorsqu’ils sont en fleurs


Le sang a séché sur notre passé

Les plaies enflées, n’ont pas encore éclaté

Banm kalou banm, banm kalou banm...


Vous nous voyez aujourd’hui, sur la mer

Pour chercher un travail, oui nous sommes chômeurs

Vous voyez tout à l’heure, je prends l’avion

Pour quitter mon pays, qui s’appelle La Réunion


Les émigrés d’aujourd’hui, l’esclavage d’antan

Paris est jolie, nous n’avons plus de jeunes gens

Vrom kalou vrom, vrom kalou banm…


Les chefs d’aujourd’hui, ne sont plus ceux d’antan

Ces personnes-là enjôlent leur langage


Ils gagnent de l’argent pour bien parler français (ironie)

Un mot de créole, ils ne sont plus capables de l’énoncer

À côté de vous, il y a un peuple qui cherche à se faire entendre (s’adressant aux chefs)

Ils ne vont plus à l’école, ils la fuient

Banm kalou banm, banm kalou banm…

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