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Shakti Callikan : Terres d’histoire, histoires de terre
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Shakti Callikan : Terres d’histoire, histoires de terre
Le nouvel ouvrage de Shakti Callikan, intitulé «Émouvances», tient à la fois du récit historique et du plaidoyer pour respecter la terre qui nous porte. À lire, pour nourrir les réflexions sur les lignées multiples des descendants d’une société coloniale, parfois en panne d’acceptation.
Il fallait un mot nouveau. Émouvances. Tant est dense, le fil de l’histoire que déroule Shakti Callikan. Quand le personnel rejoint l’universel. Quand une plante-industrie est aujourd’hui oubliée. Quand ce qui compte vraiment, c’est de cultiver ce lien ému à mama later qui nous porte. Émouvances, le nouveau livre de Shakti Callikan, c’est un détonateur de la réflexion.
D’abord, c’est un objet-livre à parcourir comme un labyrinthe. Des pages repliées qui s’ouvrent comme des tiroirs remplis de trésors. Des feuilles découpées, des feuilles en transparence. Des zooms sur des effets à l’encre ou aux pigments. Pour que se fasse jour les œuvres abstraites conçues par l’auteure.
Ensuite, il y a des recherches généalogiques qui naviguent dans la diversité des origines de Shakti Callikan. Parce qu’Émouvances est aussi un «hommage aux oubliés». «Vous les silenciés de notre passé, les ignorés, les interchangeables, les suites de chiffres, les noms faussés (…) Vous, dont l’histoire ne se souvient pas et qui n’avez pas de statue à votre effigie. Nous vous portons sur notre dos. Nous marchons dans vos pas. Votre force coule dans nos veines.» Un préambule aux airs de manifeste.

Shakti Callikan, elle, n’y voit que simplicité. L’évidence d’un cheminement commencé en récoltant des plantes dans son jardin, avant de faire de l’île un terrain d’exploration. Ce qui a abouti au projet Terres marronnes : expérimentation avec de la terre recueillie du Morne à Grand-Baie, de Flacq à PortLouis. Elle se rend compte qu’il y a encore des secteurs à creuser, surtout dans la matière historique. Ce qui tombe bien, Shakti Callikan est historienne de formation.
L’un des points de bascule dans sa collecte de plantes, ce sont les retrouvailles avec l’indigo. «De l’avoir retrouvée à l’état sauvage, c’était fort pour moi. Cette plante a fait partie de l’histoire de Maurice pendant plus de 100 ans, c’était une production abondante sur l’île et on l’a laissée de côté.» Le savoir-faire pour extraire le bleu indigo a été oublié. «À partir du moment où je l’ai retrouvée, je la voyais partout, alors que l’on ne sait pas l’identifier maintenant.» Discret rappel d’un épisode marquant de notre histoire commune. «C’est comme si que cette plante disait : ‘‘maintenant que tu me reconnais, allons retrouver l’histoire’’».
Une histoire des matériaux, comme le charbon. Une histoire des gens. Pas les grand personnages, mais ceux «qui n’ont pas laissé de traces». Émouvances est peuplé de personnes ayant réellement existé et de «vrais noms, vraies dates, vrais lieux». L’auteure a consulté des membres de sa famille qui ont fait des recherches généalogiques. «C’est comme ça que j’ai su que j’avais aussi une ancêtre esclave.» Il s’agit de «Marion, née esclave en 1746 à l’Isle de France. Affranchie à 25 ans par le colon Pierre Marquet dit Cottry, la jeune Marion a déjà mis au monde six des quatorze enfants qu’elle aura avec lui. Elle a quarante-sept ans quand ils se marient.»
Là où il n’y aurait que de l’intime, Shakti Callikan y voit de l’universel. «C’est une histoire personnelle qui n’est même pas la mienne. C’est l’histoire de mes ancêtres. C’est mon héritage, celui de beaucoup d’entre nous.»
Une fois qu’on l’a reconnu, l’auteure entend poser la question fondamentale : «Qu’est-ce qu’on en fait ? C’est aussi le propos de ce livre. Comment est-ce que la couleur, la matière poussent à réfléchir à notre rapport à l’histoire des hommes, mais aussi à l’histoire de la nature, celle du vivant.»
Est-ce que cela participe aussi à une démarche d’acceptation ? Une manière de faire la paix avec des épisodes difficiles. Comme celui d’Etienne et Jacques, deux des enfants de Marion, l’esclavée affranchie, qui ont été poursuivis pour actes de torture sur un de leurs esclaves accusé d’avoir volé une dinde. «L’un d’eux prendra la fuite avant le procès, et l’autre choisira de se pendre.» Avec le recul, Shakti Callikan confie : «Je n’ai jamais été en conflit avec mon histoire passée. Donc, je ne suis pas sûre que c’est faire la paix, mais en tout cas, c’est pour dire que nous portons tous une histoire complexe, qui a plusieurs couches.»
Il n’est pas rare que des descendants se rangent dans un camp plutôt que dans un autre. «Moi, je suis très à l’aise d’être dans une situation d’inconfort», affirme Shakti Callikan. Appréciant de «pouvoir vivre l’ambivalence de ces lignées. Chacun de nos ancêtres a dû faire des choix à un moment dans sa vie.»
Elle, a choisi de nous présenter Callikan, «coolie no. 274458» à la fin de l’ouvrage. «Mon propos n’est pas d’apporter des réponses. Mais de poser les questions. Qu’est-ce qu’on fait de nos lignées multiples ?» Aux couleurs mélangées, comme les matériaux qui font l’essence de l’île.
Émouvances n’est pas disponible en librairie. Pour en savoir plus : shakticallikan.com
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