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Interview
Fabienne Delfour : «Les événements rares traduisent des tensions écologiques croissantes»
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Interview
Fabienne Delfour : «Les événements rares traduisent des tensions écologiques croissantes»
Fabienne Delfour , Éthologue et cétologue spécialiste des mammifères marins.
Les échouages récents de deux baleines à bec au Bouchon et la présence inhabituelle d’un éléphant de mer aux Salines doivent-ils être interprétés comme des signaux d’alerte pour l’océan Indien ?
Absolument. Ces événements, bien que distincts par leur nature, constituent des signaux fondamentaux. L’échouage de baleines à bec – des espèces pélagiques effectuant des plongées profondes – indique une perturbation grave dans leur habitat (pollution sonore) ou dans leur physiologie (traumatisme, désorientation, pathologie). La présence d’un éléphant de mer, espèce subantarctique, témoigne de déplacements atypiques pouvant découler d’anomalies océanographiques ou de la recherche de nourriture... Ces événements rares traduisent des tensions écologiques croissantes dans le bassin de l’océan Indien.
Les baleines à bec sont parmi les cétacés les moins connus du grand public. Quelles sont leurs caractéristiques biologiques et pourquoi sont-elles particulièrement vulnérables ?
Les baleines à bec (famille des Ziphiidés) sont de grands cétacés odontocètes évoluant principalement en haute mer, au-dessus des canyons sous-marins. Elles détiennent des records d’immersion, pouvant plonger à plus de 2 000 mètres de profondeur pendant plus d’une heure pour traquer des céphalopodes ou des poissons hauturiers. Cette spécialisation extrême les rend extrêmement vulnérables au stress acoustique : un bruit sous-marin brutal peut provoquer chez elles une remontée de panique vers la surface, entraînant des accidents de décompression gazeuse fatals similaires aux «virages» chez les plongeurs humains.
Vos recherches portent sur la cognition et le comportement des mammifères marins. Que savons-nous aujourd’hui de l’intelligence, de la mémoire et des capacités de communication des baleines et des dauphins ?
Les recherches en éthologie cognitive révèlent chez les cétacés des capacités cognitives complexes : reconnaissance de son image spéculaire (réussite au test du miroir), culture transmise entre générations (techniques de chasse élaborées) et mémoire à long terme. Leur système de communication est structuré : les grands dauphins utilisent des sifflements signatures (identificatoires), tandis que les mâles baleines à bosse émettent des «chants» élaborés évoluant au fil des saisons. Ces animaux possèdent également une structure sociale sophistiquée. Difficile de tout répertorier/lister ici, je vous suggère de lire mes derniers livres Dans la peau d’un dauphin (Flammarion) et La sensibilité du cachalot (Tana).
Plusieurs études évoquent l’impact du bruit sous-marin. Dans quelle mesure les sonars, le trafic maritime et les activités humaines peuvent-ils perturber les cétacés de plongée profonde ?
Le bruit sous-marin d’origine humaine représente une pression importante pour les cétacés, notamment parce que ces animaux dépendent énormément du son pour communiquer, s’orienter, rechercher leur nourriture et maintenir leurs interactions sociales. Les sonars, le trafic maritime, les moteurs des navires ou certaines activités industrielles peuvent générer des sons qui interfèrent avec les signaux naturels utilisés par les mammifères marins.
On parle de «masquage acoustique» lorsqu’un bruit empêche un animal de détecter, de reconnaître ou de comprendre un signal qui lui est essentiel. Le bruit anthropique peut ainsi masquer les sons provenant des proies, des prédateurs ou des partenaires de reproduction. Lorsque ces bruits sont intenses, répétés et émis dans les mêmes gammes de fréquences que celles utilisées par les animaux, leur communication et leurs comportements naturels peuvent être fortement perturbés. Les conséquences peuvent aussi être physiques. Une exposition à des niveaux sonores élevés peut provoquer une déficience auditive temporaire et, dans certains cas, des dommages permanents. Pour un cétacé qui dépend de son audition pour assurer des fonctions vitales, une perte de sensibilité à certaines fréquences peut avoir des conséquences importantes sur sa capacité à se nourrir, à communiquer ou à détecter un danger.
Il existe également des effets physiologiques. Le bruit peut entraîner une augmentation du stress, modifier le métabolisme, affecter les réactions du système immunitaire et avoir des répercussions sur la reproduction. Lorsque ces expositions sont prolongées ou répétées, leurs effets peuvent s’accumuler et affecter durablement la santé des animaux.
Sur le plan comportemental, les réactions peuvent être très diverses. Certains mammifères marins modifient leurs vocalisations, interrompent leur alimentation ou leurs interactions sociales, changent de trajectoire ou adaptent leur comportement de plongée. Ils peuvent également abandonner temporairement ou durablement certaines zones importantes pour leur alimentation ou leur reproduction. Dans les situations les plus sévères, une perturbation acoustique intense peut provoquer des réactions de fuite ou de panique et être associée à des échouages.
Ces effets ne concernent d’ailleurs pas uniquement les cétacés. Une analyse portant sur 538 études consacrées au bruit sous-marin anthropique a mis en évidence des impacts négatifs sur de nombreuses espèces marines. Chez les poissons, par exemple, le bruit peut augmenter le stress, modifier les comportements, perturber la recherche de nourriture ou la détection des prédateurs et entraîner une perte auditive temporaire.
Il faut également rappeler que tous les cétacés ne réagissent pas de la même manière. Certaines espèces communiquent à basses fréquences, tandis que d’autres utilisent des fréquences élevées ou très élevées. Leur vulnérabilité dépend donc de leur champ auditif, mais aussi de leur comportement et de leur environnement.
Nous sommes ainsi face à des effets potentiellement cumulatifs : une perturbation acoustique répétée peut affecter simultanément la communication, l’alimentation, les relations sociales, la reproduction et l’utilisation de l’habitat. C’est cette accumulation des pressions qui constitue un enjeu majeur pour la conservation des mammifères marins.
Quels examens scientifiques sont indispensables après un échouage afin d’identifier les causes réelles et d’éviter toute conclusion hâtive ?
Je ne suis pas vétérinaire, donc je suis très prudente dans ma réponse, mais de manière générale : pour déterminer l’étiologie exacte d’un échouage, un protocole de nécropsie rigoureux est impératif avec un examen macroscopique complet (état nutritionnel, lésions externes, traces d’empêtrement ou de collision), une analyse histopathologique des tissus internes (poumons, foie, reins) pour déceler d’éventuelles pathologies ou infections, une analyse de l’oreille interne pour rechercher des barotraumatismes ou lésions et des analyses toxicologiques (métaux lourds, microplastiques, polluants organiques persistants) et parasitologiques.
L’observation d’un éléphant de mer à Maurice est exceptionnelle. Que nous apprendelle sur les grands déplacements des mammifères marins entre les eaux australes et les régions tropicales ?
Ces observations marginales traduisent la plasticité comportementale des mammifères marins, mais aussi les variations environnementales mondiales. Qu’il s’agisse d’une «erreur» de navigation chez un individu juvénile, d’une désorientation ou d’une réponse à la modification de la disponibilité des proies, la présence d’un pinnipède austral sous ces latitudes tropicales rappelle l’interconnexion globale des écosystèmes marins et l’importance d’un suivi à large échelle spatiale.
Maurice accueille chaque année les baleines à bosse entre juillet et octobre. Pourquoi nos eaux sont-elles importantes pour leur reproduction et la survie de leurs populations ?
Les eaux côtières mauriciennes, chaudes et abritées, constituent des zones de mise bas, d’allaitement et de reproduction vitales pour les baleines à bosse qui migrent. Les baleineaux y naissent avec une réserve graisseuse limitée et y trouvent les conditions thermiques et hydrodynamiques idéales pour développer leur musculature et reconstituer leurs forces avant la longue migration retour vers les zones d’alimentation australes. Le bon déroulé des soins maternels est VITAL pour les baleineaux (calme, repos, socialisation...).
#Savetheblu a proposé la création d’un Corridor Bleu de Conservation reliant les principaux habitats et voies migratoires des cétacés autour de Maurice. Ce concept est-il cohérent avec les connaissances scientifiques actuelles ?
Ce concept est scientifiquement pertinent et nécessaire. Protéger une zone ponctuelle est insuffisant pour des espèces hautement migratrices et mobiles. La création d’un «Corridor Bleu» s’aligne sur les recommandations de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) concernant les Zones importantes pour les mammifères marins (IMMA). Il permet de sécuriser non seulement les zones de résidence permanente, mais également les voies de migration vitales à l’échelle régionale, mondiale.
Quels bénéfices un corridor marin protégé pourrait-il apporter à la biodiversité, à la recherche scientifique, à la sécurité maritime et au tourisme durable ?
Pour faire simple :
Biodiversité : Réduction des risques de collisions avec les navires et des captures accidentelles dans les engins de pêche.
Recherche :Création d’un laboratoire naturel de référence pour l’étude à long terme de la mégafaune marine.
Sécurité maritime : Meilleure gestion du trafic maritime et réduction des risques d’accidents en haute mer grâce au zonage.
Tourisme durable :Valorisation d’un modèle d’écotourisme responsable et labellisé, créateur de valeur économique durable sans détérioration de la ressource.
Quel rôle la surveillance acoustique passive, grâce aux hydrophones et aux nouvelles technologies, pourrait-elle jouer dans le suivi des cétacés mauriciens ?
La surveillance acoustique passive (PAM) est un outil non invasif d’une valeur inestimable. Déployée sur des points clés, elle permet de cartographier la présence spatio-temporelle des différentes espèces (y compris les plus discrètes comme les baleines à bec), d’évaluer la pression du bruit anthropique en temps réel et de détecter précocement l’arrivée d’espèces migratrices pour adapter les mesures de gestion maritime. Les dispositifs embarqués renseignent sur l’occupation spatiale, les profils de plongée, les activités sociales, les comportements alimentaires...
Pensez-vous que Maurice devrait mettre en place un réseau national d’intervention et de suivi scientifique des échouages, réunissant chercheurs, vétérinaires, autorités et opérateurs maritimes ?
C’est une priorité absolue. Un Réseau national d’échouage (RNE) formalisé garantit une réactivité immédiate lors des événements critiques, la sécurisation des prélèvements biologiques selon des standards internationaux et la centralisation des données. Une telle structure interdisciplinaire renforce l’expertise nationale et apporte des réponses claires et fondées scientifiquement lors de crises écologiques. Il renforce le maillage au niveau mondial.
Les activités de whale watching et de dolphin watching devraientelles être davantage encadrées par des normes scientifiques et une formation obligatoire des opérateurs ?
Oui, un encadrement strict et scientifiquement fondé est indispensable pour éviter que le tourisme de vision ne se transforme en harcèlement néfaste à la survie des populations.
Les normes réglementaires doivent directement s’appuyer sur des données probantes : fixation de distances de sécurité adaptées, limitation stricte de la vitesse et du temps d’observation, interdiction formelle d’encerclement, de coupure de trajectoire ou de séparation des mères et de leurs baleineaux. Une formation scientifique et éthique obligatoire pour l’ensemble des skippers et guides garantit la sécurité des animaux, favorise des comportements responsables et améliore considérablement la qualité pédagogique de l’expérience client.
Cet encadrement doit s’inscrire dans une approche globale et intégrée de la santé de l’océan (principe One Health), reconnaissant que la préservation des mammifères marins est indissociable de la santé globale de l’écosystème océanique et des activités humaines qui en dépendent.
À cet égard, la région peut s’inspirer d’initiatives régionales innovantes telles que le projet «Sentinelles» développé à La Réunion (porté par l’association Abyss). Ce type de projet pionnier vise à :
impliquer les acteurs du territoire (opérateurs, scientifiques, citoyens) dans le suivi continu de la mégafaune marine ;
considérer les cétacés comme des indicateurs clés (sentinelles) de l’état de santé du milieu marin, des pressions anthropiques et du changement climatique ;
rapprocher la science, la réglementation et l’éducation pour transformer les opérateurs touristiques en véritables ambassadeurs et collecteurs de données scientifiques (sciences participatives).
En intégrant cette vision holistique et collaborative, la réglementation du whale watching ne constitue plus une simple contrainte, mais devient un levier structurant de conservation durable et de valorisation écoresponsable du patrimoine marin.
Voir le projet ici : https:// www.youtube.com/ watch?v=WXclVuw26s4
Quel comportement les Mauriciens doivent-ils adopter lorsqu’ils découvrent un mammifère marin échoué ou en difficulté, et pourquoi est-il essentiel de préserver les indices scientifiques ?
Le réflexe principal est de contacter immédiatement les autorités compétentes et de maintenir une distance de sécurité. Il ne faut jamais tenter de repousser l’animal à la mer (risque de blessure grave pour l’animal et le sauveteur, et aggravation de l’état de détresse), ne pas toucher l’animal sans équipement (risques de zoonoses) et ne pas piétiner la zone environnante pour préserver les «indices environnementaux».
Comment développer une véritable culture océanique à Maurice afin que les jeunes générations comprennent le rôle écologique majeur des baleines, des dauphins et des autres mammifères marins ? L’intégration de la literacy océanique (culture de l’océan) doit impérativement passer par les programmes scolaires, l’apprentissage sur le terrain et l’utilisation des technologies immersives. Il s’agit d’amener la jeunesse mauricienne à comprendre que les cétacés ne sont pas de simples éléments décoratifs du paysage, mais, par exemple, de véritables ingénieurs écosystémiques majeurs. Via la «pompe à carbone» et le recyclage des nutriments, ils s’avèrent essentiels à la santé de l’océan et, par conséquent, à la survie de l’île tout entière.
Pour ancrer cet apprentissage dans le réel, le déploiement d’Aires marines éducatives (AME) constitue un levier pédagogique puissant. En confiant la gestion participative d’une zone littorale à des élèves, on transforme la théorie en action citoyenne et scientifique.
Cependant, la transmission du savoir ne suffit pas : il faut éveiller la sensibilité. Comme je l’évoque dans mon ouvrageLa sensibilité du cachalot, la protection du vivant naît d’abord de notre capacité à écouter et à ressentir. Le développement de cette culture maritime repose sur le sentiment d’émerveillement (AWE) – cet état de fascination et d’humilité ressenti face à la grandeur et à la complexité de la nature. Susciter l’AWE chez les jeunes, que ce soit au bord de l’eau ou grâce à des immersions virtuelles, crée un déclic émotionnel indispensable à l’engagement durable.
Cette éducation doit transmettre une vision holistique moderne : le concept One Health / Une seule santé. En comprenant que la santé humaine, la santé animale et la santé des écosystèmes marins sont indissociables, la jeunesse mauricienne ne percevra plus la conservation des mammifères marins comme une contrainte, mais comme une condition sine qua non de la résilience socio-économique et environnementale de leur île.
Si vous aviez l’opportunité de conseiller le gouvernement mauricien, quelles seraient les trois priorités scientifiques à mettre en œuvre pour protéger durablement les mammifères marins et leurs habitats ?
Ce serait un honneur. Faire une évaluation sanitaire et des études éthologiques, car ce sont des piliers indispensables à la conservation. Pour garantir l’efficacité et la pérennité des mesures de protection, il est indispensable d’adosser ces actions à une évaluation rigoureuse de la santé des animaux et à une compréhension fine de leur comportement. La surveillance sanitaire – s’appuyant à la fois sur l’examen médico-légal des individus échoués et sur des prélèvements biologiques non invasifs – permet de détecter les pathologies émergentes, de mesurer le stress physiologique et d’évaluer l’exposition aux polluants.
En parallèle, le développement d’études éthologiques est capital : il permet de caractériser l’utilisation de l’habitat (zones de reproduction, de mise bas et d’alimentation), la structure sociale des groupes ainsi que leurs réactions face aux pressions anthropiques (bruit sous-marin, trafic maritime, whale watching). L’association de la santé animale et de l’éthologie offre une vision globale et prédictive de la viabilité des populations, garantissant que les décisions réglementaires reposent sur des preuves scientifiques solides.
Intégration dans trois priorités scientifiques
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Créer et formaliser le Réseau national d’échouage (RNE) : doté d’une équipe vétérinaire et scientifique formée pour réaliser des nécropsies, prélever des échantillons biologiques et établir un suivi sanitaire continu des populations.
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Légaliser et mettre en œuvre le «Corridor Bleu» de Conservation : assorti d’une réglementation stricte du bruit sous-marin et des vitesses maritimes dans les zones clés identifiées par les études éthologiques (aires de repos, de nourrissage et de reproduction).
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Mettre en place un programme national de recherche et de suivi continu : s’appuyant sur l’imagerie aérienne, la photo-identification, l’acoustique passive et l’éthologie pour évaluer la réponse des populations aux mesures de gestion.
Enfin, quel message souhaitez-vous adresser aux Mauriciens pour leur faire comprendre que la protection des baleines, des dauphins et des corridors marins est aussi une protection de notre patrimoine naturel, de notre économie bleue et de l’avenir de notre île ?
L’île Maurice et son océan sont indissociables. Les mammifères marins sont les témoins de la santé du patrimoine marin : protéger leur habitat, c’est garantir la viabilité des pêcheries, la résilience des récifs et la durabilité de l’économie bleue. En protégeant cette mégafaune marine et ses routes migratoires, nous préservons l’équilibre écologique qui fait la richesse, la fierté et l’avenir de la nation mauricienne.
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