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Éclairage

Maurice face au spectre de la stagflation : une menace à surveiller…

8 juillet 2026, 21:00

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Maurice face au spectre de la stagflation : une menace à surveiller…

La croissance ralentit, l’inflation reste sous pression et le chômage montre des signes de remontée. Pris séparément, chacun de ces indicateurs pourrait indiquer un simple ralentissement cyclique. Mais lorsqu’ils évoluent simultanément dans une même direction, ils dessinent une configuration macroéconomique plus préoccupante : celle d’un risque de stagflation.

Maurice n’en est toutefois pas encore là. Le pays ne coche pas tous cases mais, plusieurs signaux appellent à la vigilance. Les dernières projections illustrent cette fragilité. Statistics Mauritius table sur une croissance autour de 3 % en 2026, tandis que la Banque de Maurice se montre légèrement plus prudente avec une prévision de 2,8 %. Dans le même temps, l’inflation pourrait atteindre 5,5 % dans un scénario marqué par un prix moyen du pétrole d’environ 90 dollars le baril. Toutefois, cette pression pourrait être atténuée par la récente détente sur les marchés énergétiques et l’apaisement des tensions géopolitiques au Moyen-Orient.

Sur le marché du travail, les tendances demeurent préoccupantes. Le chômage a atteint 5,7 % de la population active au premier trimestre 2026, avec 33 300 personnes sans emploi, soit 1 500 de plus qu’au trimestre précédent. Ces indicateurs ne signifient pas que Maurice est entrée en stagflation. Mais ils montrent que deux composantes essentielles du phénomène – une croissance insuffisante et une inflation persistante – commencent à se rapprocher, tandis que l’évolution de l’emploi mérite une attention particulière.

Une notion née des crises des années 1970

Le terme «stagflation» apparaît pour la première fois en 1965 sous la plume du député conservateur britannique Iain Macleod, alors Chancelier de l’Échiquier à la Chambre des Communes, pour décrire la situation économique du Royaume-Uni. «Nous avons maintenant le pire des deux mondes : non seulement l’inflation d’un côté ou la stagnation de l’autre, mais les deux ensemble. Nous sommes dans une sorte de situation de stagflation», déclarait-il.

Le concept prendra une dimension historique lors des deux chocs pétroliers des années 1970, lorsque plusieurs économies développées étaient confrontées simultanément à une inflation élevée, une faible croissance et une montée du chômage.

Une combinaison qui remet profondément en cause les théories économiques dominantes. Car jusqu’alors la célèbre courbe de Philips suggérait qu’il existait un arbitrage entre l’inflation et chômage : lorsque l’une augmentait, l’autre diminuait. Mais l’économiste américain Milton Friedman, prix Nobel d’économie en 1976, a démontré qu’une inflation durable pouvait parfaitement coexister avec un chômage élevé lorsque les anticipations inflationnistes s’installaient.

Croissance faible

Une croissance de 3 % pourrait sembler acceptable dans certaines économies avancées. Mais pour Maurice, elle demeure insuffisante puisque l’économie doit financer le vieillissement de la population, maintenir un système de protection sociale coûteux, investir dans les infrastructures, accélérer sa transition numérique et énergétique, tout en réduisant un niveau d’endettement public élevé.

Plusieurs moteurs traditionnels montrent également des signes d’essoufflement. Le secteur manufacturier exportateur reste exposé à une concurrence internationale accrue. Les investissements privés demeurent prudents face aux incertitudes mondiales. La consommation intérieure ralentit sous l’effet de l’érosion du pouvoir d’achat, tandis que les gains de productivité progressent moins rapidement.

Contrairement à certains épisodes inflationnistes classiques, la hausse actuelle des prix n’est pas principalement alimentée par une demande excessive. Elle résulte surtout de facteurs externes : prix de l’énergie, coûts du transport maritime, produits alimentaires, tensions géopolitiques, évolution du taux de change et augmentation des coûts de production. Maurice importe ainsi une large partie de son inflation en raison de sa forte dépendance aux importations énergétiques, alimentaires et industrielles.

Pour les ménages, les conséquences sont déjà visibles : baisse du pouvoir d’achat, arbitrages plus difficiles dans les dépenses courantes et réduction de la capacité d’épargne.

Le taux de chômage mauricien reste inférieur à celui observé dans plusieurs économies développées. Toutefois, son évolution récente mérite attention. Le paradoxe actuel est que certaines entreprises continuent de signaler des difficultés à recruter alors que le nombre de demandeurs d’emploi augmente. Cette situation reflète des déséquilibres structurels : inadéquation entre les compétences disponibles et les besoins des entreprises, transformation rapide des métiers, vieillissement de la population active et faible mobilité professionnelle.

Analyses divergentes

La classe politique comme les économistes ne font pas le même diagnostic. Paul Bérenger, leader du Fron Militan Progresis (FMP) estime que «le pays se dirige malheureusement vers une stagflation». L’économiste Sushil Khushiram partage cette inquiétude. Selon lui, Maurice est désormais exposée à «un risque réel d’entrer dans une phase de stagflation caractérisée par une croissance économique atone conjuguée à une inflation persistante.» Il appelle à davantage de discipline budgétaire, à des réformes structurelles ambitieuses, à une meilleure gouvernance et à une mise en œuvre plus efficace des politiques publiques.

Cette analyse rejoint partiellement celle d’Anthony Leung Shing, Senior Country Partner de PwC, qui souligne qu’une combinaison durable de faible croissance et d’inflation persistante finit par détériorer l’environnement des affaires, réduire les marges des entreprises et affaiblir l’attractivité du pays auprès des investisseurs.

À l’inverse, Sanjay Matadeen estime qu’il est prématuré de conclure à une entrée prochaine de Maurice en stagflation. Selon lui, l’inflation demeure encore modérée par rapport aux grands épisodes historiques et pourrait ralentir avec la détente des prix internationaux de l’énergie.

Un analyste financier et consultant en investissement partage cette lecture prudente. Selon lui, «Maurice ne devrait probablement pas connaître une stagflation classique cette année, malgré une croissance économique inférieure à celle observée ces dernières années. Le PIB réel devrait tout de même progresser d’environ 2,8 %, soutenu par le tourisme, les services financiers et les activités liées aux TIC.» Maurice , ditil, serait donc davantage confrontée à «une période de croissance modérée et d’inflation relativement maîtrisable plutôt qu’un véritable environnement stagflationniste». Et de comparer le cas de l’Islande en 2024 : «L’inflation avait a atteint un pic de 10,2 % en 2023 et était demeurée élevée, autour de 6 %, en 2024 malgré une politique monétaire restrictive. Dans le même temps, le PIB réel s’était contracté de 0,7 % en 2024, combinant ainsi une forte inflation avec un recul de l’activité économique.»

Moody’s Ratings adopte une position nuancée. L’agence de notation reconnaît les efforts de consolidation budgétaire, mais souligne que les défis deviendront plus complexes à partir de 2027. Le ralentissement attendu de la réduction de la dette, les difficultés à élargir la base fiscale, les risques de fatigue des réformes et les tensions sociales pourraient compliquer la trajectoire budgétaire.

La menace de stagflation pose un dilemme majeur aux autorités. Si la Banque de Maurice augmente davantage ses taux directeurs pour contenir l’inflation, elle risque de freiner encore l’investissement, la consommation et la croissance. À l’inverse, une politique monétaire plus accommodante pourrait soutenir l’activité, mais au risque d’entretenir les pressions inflationnistes.

Le gouvernement fait face à un arbitrage similaire. John Maynard Keynes, dont s’inspirent de nombreux économistes, défendait l’idée qu’en période de ralentissement économique, l’État devait soutenir la demande. Mais lorsque l’inflation provient principalement de chocs d’offre, cette stratégie devient moins efficace.

Maurice n’est donc probablement pas encore entrée dans une phase de stagflation. Le véritable danger réside plutôt dans l’installation progressive d’une économie caractérisée par une croissance faible, une inflation persistante et des déséquilibres structurels.

Pour éviter cette trajectoire, le pays devra accélérer les réformes structurelles, améliorer la productivité, investir dans le capital humain, stimuler l’innovation, diversifier ses moteurs de croissance et réduire sa dépendance aux importations stratégiques.

Le principal risque n’est peut-être pas encore la stagflation elle-même, mais le glissement progressif vers une économie où faible croissance, inflation persistante et fragilités structurelles finiraient par s’autoalimenter.

C’est précisément ce scénario que Maurice doit aujourd’hui éviter pour préserver son potentiel de développement et retrouver une trajectoire de croissance durable.

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