Publicité

Budget 2026-2027

Vert sur papier, gris dans les faits ?

8 juillet 2026, 16:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Vert sur papier, gris dans les faits ?

Le Budget 2026-2027 se présente volontiers comme un tournant écologique. Maurice Île Durable relancé, une Just Transition Commission annoncée, Rs 4 milliards pour réhabiliter les côtes érodées, un objectif de 60 % d’énergies renouvelables d’ici 2035 : les intentions affichées sont ambitieuses. Mais derrière les annonces, trois projets concrets tirent dans la direction opposée. C’est le constat que dresse l’organisation non gouvernementale (ONG) Eco-Sud, dont les analyses du Budget 2026-2027 portent sur l’aquaculture en lagon, la relance de la M4 et l’implantation de data centres à Côte-d’Or.

La mer qu’on veut protéger et industrialiser à la fois

Rs 4 milliards pour réhabiliter 11,5 kilomètres de côtes érodées sur 17 sites prioritaires. C’est la mesure environnementale la plus chiffrée du Budget et elle est significative. Cependant dans le même discours, le Premier ministre, Navin Ramgoolam, annonce un appel à manifestation d’intérêt international pour développer 28 zones d’aquaculture – dont 20 en lagon et huit hors lagon. Deux logiques présentées côte à côte, mais sans d’explications sur la façon pour elles de coexister. Pour Eco-Sud, elles ne le peuvent pas. L’ONG demande un moratoire sur tout nouveau projet aquacole tant qu’une évaluation nationale indépendante des impacts cumulés ne soit pas réalisée. Nos lagons subissent déjà de nombreuses pressions. Y introduire des fermes aquacoles à grande échelle, sans données suffisantes ni consultation des communautés côtières, c’est prendre un risque que rien ne justifie.

Ce n’est pas un débat nouveau. Le dossier Growfish, une ferme aquacole dont le permis d’Environmental Impact Assessment avait été contesté devant l’Environment and Land Use Appeal Tribunal, avait déjà mis en évidence des préoccupations sérieuses : risques environnementaux, maladies dans les cages, pollution, mauvaise qualité de l’eau, et conflits d’usage avec les pêcheurs, les plongeurs et les opérateurs nautiques. Les autorités avaient même porté l’affaire devant la Cour suprême après que le tribunal a autorisé les recours. Aujourd’hui, au lieu de tirer les leçons de ce précédent, le Budget propose de multiplier par 28 le nombre de zones concernées.

La route qu’on croyait enterrée

Deuxième contradiction : la M4. Ce projet d’autoroute, partant de Forbach et longeant la Vallée de Ferney, avait été stoppé en 2005 après une mobilisation citoyenne. Il réapparaît dans ce Budget avec une enveloppe de Rs 2 milliards, présenté comme un projet de désenclavement économique.

Les chiffres donnent pourtant à réfléchir. Maurice comptait 710 605 véhicules à la fin de décembre 2024, soit une hausse de plus de 34 000 en un an. Depuis 2015, le parc de voitures particulières a presque doublé. Construire une nouvelle autoroute dans ce contexte, c’est appliquer une logique que la recherche en économie des transports a depuis longtemps invalidée – ce que les économistes Turner et Duranton ont formalisé sous le concept d’induced demand : plus on construit de routes, plus on génère de trafic. Comment réconcilier cette relance avec une Just Transition Commission censée poser les bases d’une société plus écologique ?

Le numérique qui consomme en silence

Troisième angle mort : les data centres. Le Budget annonce une Special Economic Zone à Côte-d’Or pour accueillir des entreprises d’intelligence artificielle (IA) et de cloud, avec un régime d’incitations particulièrement attractif – propriété étrangère à 100 %, exemptions fiscales, baux longue durée et tarif électrique spécial pour les data centres.

Ce que ce projet ne dit pas, c’est son coût environnemental réel. Les infrastructures numériques ne sont pas immatérielles. Selon des chiffres cités par l’Agence France-Presse le 23 juin 2026, les centres de données ont consommé 448 TWh d’électricité en 2025, soit presque autant que la France entière. Elles utilisent de l’eau pour le refroidissement, occupent du foncier et une fois installées, elles sont très difficiles à réguler. Le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies, António Guterres, a lui-même appelé les grands acteurs de l’IA à «dire toute la vérité» sur leur coût écologique. En Irlande, les data centres ont absorbé une part si importante de l’électricité nationale qu’ils compromettent désormais les objectifs climatiques du pays. À Singapour, l’État a imposé un moratoire avant de rouvrir le secteur sous des conditions strictes.

Maurice annonce un objectif de 60 % d’énergies renouvelables d’ici 2035 et, dans le même Budget, accorde un tarif électrique préférentiel à une industrie dont l’appétit énergétique est structurellement illimité, sans étude d’impact sur la consommation, sans consultation publique, sans mécanisme de contrôle citoyen.

Ce que révèlent ces trois dossiers, ce n’est pas nécessairement la mauvaise foi du gouvernement ; c’est l’absence d’un fil conducteur environnemental qui traverserait l’ensemble des décisions budgétaires. La transition écologique ne se joue pas qu’au ministère de l’Environnement ; elle se joue aussi dans les choix d’infrastructure, des investissements directs étrangers et d’aménagement du territoire.

Maurice, un pays qui construit sans se régénérer

Pour Carina Gounden, coordinatrice de MRU2025, l’organisation qui porte le plaidoyer de longue date de la plateforme citoyenne Aret Kokin Nu Laplaz, le problème est encore plus vaste. Interrogée sur la question centrale qui traverse ce Budget, notamment si on peut parler de Budget durable, elle a tout d’abord une réponse nuancée. «Je ne parlerais pas de rupture», dit-elle. «Je dirais plutôt que ce Budget reste largement prisonnier d’un modèle de développement que Maurice connaît depuis plusieurs décennies et qui s’essouffle.»

Le réflexe du neuf

Sa critique part d’un constat simple : on parle toujours de ce qui va sortir de terre, rarement de ce qui existe déjà et mériterait d’être restauré. Le patrimoine, les villages, les espaces publics, les paysages sont laissés à eux-mêmes, pendant qu’on continue à valoriser le mètre carré à bâtir. «Comme si le développement consistait à construire davantage plutôt qu’à prendre soin de ce que nous avons déjà.» Pour elle, la réussite d’un pays ne se mesure pas qu’au produit intérieur brut, aux investissements étrangers ou aux arrivées touristiques. Elle pose une série de questions qui, selon elle, devraient être au centre du débat budgétaire : les écoles préparent-elles vraiment les enfants aux défis du 21ᵉ siècle ? Pourquoi les maladies chroniques et les cancers progressent-ils. Qui s’interroge sur leurs causes environnementales et alimentaires ? Les villages sont-ils entretenus, les citoyens en sécurité ? «Un pays rongé par la drogue et l’insécurité. C’est quoi alors le développement?»

Et surtout : un pays désirable pour qui ? «Pour celui qui possède une résidence secondaire, travaille à distance en devises étrangères ou ne séjourne ici que quelques mois par an, peut-être. L’est-il encore pour les familles mauriciennes confrontées à la hausse du coût de la vie, aux difficultés de logement, à l’endettement, à l’incertitude sur l’avenir de leurs enfants et au départ de leurs proches ?»

L’environnement, socle plutôt que secteur

Le cœur de son propos tient en une phrase : pendant longtemps, l’environnement a été traité comme un secteur parmi d’autres. C’est une erreur, selon Carina Gounden. Il nourrit, protège des inondations, régule le climat. C’est aussi le paysage que voient les enfants en allant à l’école, la plage où une famille passe encore son dimanche. «Notre première infrastructure de santé publique et de résilience climatique» est un facteur de compétitivité à part entière. Cette dégradation environnementale, dit-elle, explique en partie l’exode des jeunes Mauriciens. Ce n’est pas qu’une question de salaire. «On ne revient pas dans un pays parce qu’il existe une plateforme numérique, mais parce qu’on a le sentiment de pouvoir participer à un projet collectif.»

Or l’économie mauricienne repose encore largement sur une logique de rente – la terre, le littoral, l’immobilier, certains services financiers – qui produit de la valeur mais ouvre peu d’espaces où les nouvelles générations peuvent entreprendre. «Beaucoup ont le sentiment que les cartes sont déjà distribuées.»

Une question pour l’EDB

Carina Gounden vise directement l’Economic Development Board (EDB), qu’elle accuse de continuer à «faciliter l’immobilier de luxe» plutôt que d’investir dans de véritables secteurs d’avenir. Sa question est précise : l’EDB a-t-il seulement commandé un Carrying Capacity Assessment sur l’immobilier et ses différents schemes ? Autrement dit, est-ce que quelqu’un a évalué si le pays peut encore soutenir ce modèle, socialement et écologiquement – au regard des ressources qu’il exige en eau, en électricité, en pression sur les terres ? «Nous devons take a step back sur ce modèle.»

L’exemple qu’elle développe le plus longuement, ce sont les villages côtiers. Depuis la fin de l’économie sucrière, beaucoup ont perdu leur moteur économique sans qu’un véritable projet de reconversion leur soit proposé. On les qualifie de «villages touristiques» alors qu’ils sont, selon ses mots, «vétustes, délabrés, inondés, parfois privés d’eau plus qu’ailleurs ou réduits au rôle de décors fanés». Sa question : avant de parler de smart cities ou de villas de luxe, qui se demande comment régénérer ces villages et les garder vivants ? Comment y créer des emplois, y retenir les jeunes, améliorer les écoles, les espaces publics, restaurer le patrimoine ?

Elle y voit au contraire un potentiel inexploité : une économie territoriale de régénération fondée sur la pêche durable, la transformation des produits de la mer, l’artisanat, la restauration écologique, le tourisme de nature, la recherche, l’éducation à l’environnement. Des activités qui créent de l’emploi local, renforcent les communautés et donnent aux jeunes des raisons de rester. Carina Gounden salue la relance de Maurice Île Durable dans ce Budget : «Une belle inspiration, comme elle l’a été par le passé.» Mais elle pose une nuance qui dépasse le simple hommage. Pour elle, la durabilité ne suffit plus. «L’heure n’est plus seulement à la durabilité : il faut désormais accentuer la dimension de régénération car notre pays est aujourd’hui dégradé, socialement autant qu’écologiquement et ces deux dégradations vont de pair. On ne régénérera pas l’une sans l’autre.»

À la question de départ, ce Budget est-il durable ? Sa réponse, en creux, ramène à l’essentiel : à chaque décision publique, est-ce qu’on se demande si elle améliore réellement la vie des Mauriciens, aujourd’hui et dans 20 ans ? Si la réponse est non, dit-elle, il est temps de repenser le modèle, et pour l’EDB d’en finir avec «ces visions de panneaux publicitaires chiffrées en euros et en dollars, qui découragent un peu plus les jeunes de ce pays à chaque fois qu’ils passent devant».

Publicité