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La guerre des travailleurs

Pourquoi Maurice est dans l’ère de la rareté de la main-d’œuvre

6 juillet 2026, 19:00

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Pourquoi Maurice est dans l’ère de la rareté de la main-d’œuvre

■ Plus de 64 000 travailleurs étrangers sont aujourd’hui employés à Maurice.

Pendant des décennies, la mondialisation a été racontée comme une histoire de capitaux. Les entreprises cherchaient les marchés les plus prometteurs, les investisseurs les rendements les plus élevés, les États les meilleurs accords commerciaux. La richesse d’un pays semblait dépendre de sa capacité à attirer des usines, des investissements étrangers ou des technologies de pointe. Aujourd’hui, cette géographie économique est en train de basculer. La ressource la plus convoitée n’est plus le pétrole, le gaz ou les semiconducteurs. Ce sont les travailleurs.

Cette transformation est encore largement sous-estimée. Pourtant, elle redéfinit déjà les stratégies économiques des grandes puissances comme celles des petits États insulaires. Elle explique pourquoi le Canada ouvre chaque année ses portes à des centaines de milliers de nouveaux résidents permanents. Pourquoi l’Allemagne simplifie l’accès à son marché du travail pour les travailleurs qualifiés. Pourquoi les États du Golfe recrutent massivement en Asie. Pourquoi le Japon, longtemps fermé à l’immigration, commence à revoir sa doctrine. Et elle explique aussi pourquoi Maurice multiplie les accords avec l’Inde, le Bangladesh, le Népal ou Madagascar afin d’assurer l’approvisionnement de son économie en main-d’œuvre.

Les travailleurs étrangers ne sont donc pas le véritable sujet. Ils sont le symptôme d’une mutation beaucoup plus profonde : la fin de l’abondance de la main-d’œuvre.

Les chiffres mondiaux illustrent l’ampleur de cette révolution. Selon l’Organisation internationale du Travail, près de 167,7 millions de migrants internationaux participent aujourd’hui au marché du travail mondial, contre environ 137 millions dix ans plus tôt. Le monde compte désormais 304 millions de migrants internationaux, un record historique. Cette progression ne traduit pas uniquement une augmentation des mouvements de population. Elle révèle surtout une demande croissante des économies qui ne trouvent plus, sur leur propre territoire, les travailleurs dont elles ont besoin.

Contrairement aux idées reçues, cette évolution ne résulte pas principalement des conflits ou des crises humanitaires. Le principal moteur est désormais démographique. Les pays développés vieillissent rapidement. Leur taux de fécondité est tombé bien en dessous du seuil de renouvellement des générations. Les départs à la retraite se multiplient tandis que les jeunes générations sont moins nombreuses. Dans plusieurs économies avancées, la population active commence même à diminuer en valeur absolue. La pénurie de travailleurs devient ainsi un facteur de ralentissement économique.

C’est précisément dans ce contexte qu’il faut comprendre l’évolution du marché du travail mauricien. Les dernières données de Statistics Mauritius montrent une amélioration apparente. Le nombre de personnes en emploi s’élève à 553 700, soit 6 100 emplois supplémentaires en un an. Le taux de chômage recule de 6 % à 5,7 %, avec 33 300 personnes officiellement sans emploi.

Ces chiffres peuvent être interprétés comme une bonne nouvelle. Ils témoignent d’une économie qui continue de créer des emplois malgré un environnement international incertain.

Mais une lecture plus attentive révèle une réalité beaucoup plus nuancée.

Le chiffre le plus révélateur n’est pas le taux de chômage. C’est celui de la population inactive, qui s’élève encore à 403 800 personnes. À cela s’ajoute un chômage de plus en plus structurel: 82 % des chômeurs recherchent un emploi depuis plus d’un an, plus de la moitié ne possèdent pas le School Certificate, et les jeunes de 16 à 24 ans demeurent fortement représentés parmi les demandeurs d’emploi.

Autrement dit, Maurice connaît simultanément deux phénomènes qui semblaient autrefois incompatibles : des entreprises incapables de recruter et des milliers de personnes durablement éloignées du marché du travail.

Cette contradiction est en réalité le signe d’une transformation profonde. Le problème n’est plus seulement quantitatif ; il est qualitatif. Les emplois disponibles ne correspondent plus toujours aux compétences offertes. Les entreprises recherchent des profils qu’elles peinent à trouver, tandis qu’une partie de la population active ne possède pas les qualifications requises ou renonce progressivement à chercher un emploi.

Cette inadéquation est appelée à s’accentuer avec le vieillissement de la population.

Comme de nombreuses économies, Maurice voit son taux de fécondité diminuer depuis plusieurs décennies. Les générations qui arrivent sur le marché du travail sont moins nombreuses que celles qui le quittent. Dans le même temps, l’espérance de vie augmente, ce qui accroît les besoins dans les secteurs de la santé, de l’aide aux personnes âgées ou des services de proximité.

Le pays se retrouve ainsi confronté à un double défi : produire davantage avec une population active appelée à diminuer, tout en répondant à une demande croissante de services liés au vieillissement.

La fuite des cerveaux accentue encore cette pression.

Chaque année, des diplômés mauriciens rejoignent le Canada, l’Australie, le Royaume-Uni ou les Émirats arabes unis. Les raisons sont connues : meilleures rémunérations, perspectives de carrière plus attractives, qualité de vie ou possibilités de spécialisation. Ce phénomène ne concerne plus seulement les professions hautement qualifiées. Il touche également les infirmiers, les techniciens, les informaticiens et d’autres métiers essentiels au fonctionnement de l’économie.

Le paradoxe est frappant : Maurice importe des travailleurs étrangers pour occuper certains emplois, tout en voyant partir une partie de ses propres talents.

La concurrence n’oppose donc plus seulement les entreprises entre elles. Elle oppose désormais les pays eux-mêmes. Chaque État cherche à attirer les compétences dont il a besoin, tout en essayant de retenir celles qu’il forme.

L’intelligence artificielle pour améliorer la productivité ?

Cette compétition internationale va encore s’intensifier avec le développement de l’intelligence artificielle (IA).

Contrairement aux discours alarmistes, l’IA ne supprimera probablement pas massivement les emplois. Elle transformera avant tout leur contenu. Les tâches répétitives, administratives ou analytiques seront de plus en plus automatisées. En revanche, les métiers qui exigent une présence humaine, une intervention physique, une capacité d’adaptation ou une relation de confiance resteront largement irremplaçables.

Les secteurs les plus concernés sont précisément ceux qui recourent aujourd’hui à une importante maind’œuvre étrangère : construction, hôtellerie, restauration, agriculture, logistique, soins aux personnes âgées ou maintenance.

L’IA ne construira pas un immeuble, ne rénovera pas une route, ne préparera pas une chambre d’hôtel et n’accompagnera pas seule une personne dépendante.

Elle augmentera la productivité de ces secteurs, mais elle ne supprimera pas leur besoin fondamental de travailleurs. Pour Maurice, cette révolution technologique représente autant une opportunité qu’un risque.

L’opportunité réside dans l’amélioration de la productivité. Dans un contexte où la population active progresse peu, voire diminue, l’IA permettra d’accomplir davantage avec moins de ressources humaines. L’administration publique, les services financiers, l’industrie ou la logistique pourront automatiser une partie de leurs processus et réaffecter leurs salariés vers des activités à plus forte valeur ajoutée.

Le risque est celui d’un creusement des inégalités. Les travailleurs capables d’utiliser ces nouvelles technologies verront leur productivité et leur valeur augmenter. Ceux qui ne disposeront pas des compétences nécessaires risquent au contraire d’être progressivement marginalisés. La formation continue deviendra donc un enjeu économique majeur.

Dans ce contexte, la politique des permis de travail ne peut être considérée comme une simple question administrative.

Pour Haniff Peerun, président du Mauritius Labour Congress, le recours à la main-d’œuvre étrangère reste nécessaire dans certains secteurs confrontés à une pénurie de travailleurs locaux. «Lorsqu’il existe un véritable manque de main-d’œuvre locale, il est normal de recruter à l’étranger. Mais cela doit se faire dans la transparence», souligne-t-il.

Selon lui, cette pénurie est particulièrement visible dans des secteurs comme la construction et la boulangerie, où les Mauriciens sont peu enclins à accepter des horaires de nuit ou des conditions de travail exigeantes. En revanche, il estime que dans les supermarchés et les usines, de nombreux Mauriciens restent disponibles et en recherche d’emploi, ce qui devrait conduire à un encadrement plus strict du recours à la main-d’œuvre étrangère dans ces domaines.

Le syndicaliste dénonce toutefois les abus dont seraient victimes certains travailleurs étrangers. Il estime que plusieurs employeurs les privilégient parce qu’ils sont plus vulnérables. «Certains sont sous-payés, subissent des pressions, voient leur contrat tarder à être renouvelé ou sont exploités. Avec des travailleurs mauriciens, ces pratiques seraient beaucoup plus difficiles», affirme-t-il.

Pour Pradeep Dursun, Chief Operating Officer de Business Mauritius, le débat sur les travailleurs étrangers est souvent présenté de manière trop réductrice. «On oppose souvent le recrutement de Mauriciens à celui de travailleurs étrangers, comme si les entreprises choisissaient systématiquement des étrangers au détriment des Mauriciens. Cette vision traduit une méconnaissance de la réalité du marché du travail», affirme-t-il.

Selon lui, il faut analyser le marché du travail dans son ensemble. La population active s’étend des jeunes qui entrent sur le marché de l’emploi jusqu’aux personnes âgées de 65 ans et à celles qui choisissent de continuer à travailler. Dans plusieurs pays, de plus en plus de seniors restent actifs sur le marché du travail, notamment grâce à des formules flexibles, comme le travail à temps partiel. Il fait également ressortir que le nombre de jeunes arrivant sur le marché du travail diminue progressivement. «Le nombre d’enfants qui entrent à l’école primaire puis arrivent jusqu’au School Certificate, est en baisse. Cela reflète le ralentissement de la croissance démographique.»

Parallèlement, le tissu économique s’est développé. «Si l’on compare le nombre d’entreprises et la diversité des secteurs d’activité aujourd’hui à ceux d’il y a quelques décennies, ils ont considérablement augmenté. Nous avons donc besoin de davantage de travailleurs, alors que le nombre de personnes disponibles pour travailler diminue progressivement.»

Pour lui, plusieurs facteurs doivent être pris en compte avant d’expliquer le recours à la maind’œuvre étrangère. Il cite notamment l’adéquation entre les compétences acquises à la sortie du système éducatif et les besoins des entreprises, le désengagement de certains travailleurs qui quittent le marché de l’emploi, ainsi que l’émigration des Mauriciens attirés par les opportunités offertes à l’étranger. «Avec les facilités de déplacement, les nouvelles technologies et les nombreuses offres d’emploi disponibles à l’international, on ne peut pas dire à une personne qu’elle est condamnée à rester à Maurice. Il faut considérer tous ces éléments dans leur ensemble.» Selon lui, si le système éducatif et la démographie permettaient de répondre pleinement aux besoins des entreprises, le pays n’aurait pas besoin de recourir à des travailleurs étrangers.

Pradeep Dursun rappelle également que les entreprises privilégient naturellement les travailleurs mauriciens lorsqu’ils possèdent les compétences recherchées. «Lorsqu’un travailleur mauricien qualifié souhaite travailler, un employeur mauricien le recrutera, car cela lui coûte moins cher. Un travailleur étranger engendre des coûts supplémentaires : le billet d’avion, le logement, les démarches administratives, les dortoirs et d’autres obligations.»

D’autre part, il relève que Business Mauritius défend le principe d’une migration éthique. «Nous croyons en une fair, ethical and orderly migration. La grande majorité des entreprises en est consciente.» Les entreprises se doivent de respecter les droits de leurs travailleurs. Des conventions et des politiques encadrent déjà ces pratiques. Lorsqu’il y a des violations de la loi, il faut sévir et rappeler les employeurs à l’ordre, ajoute-t-il.

Les travailleurs étrangers constituent une ressource au même titre que les autres ressources nécessaires. «La véritable question est de s’assurer que ces travailleurs exercent dans de bonnes conditions, qu’ils sont traités avec dignité et que leur contribution est reconnue.» Les 76 recommandations du comité interministériel vont dans le bon sens : simplification des procédures, meilleure protection des travailleurs migrants, recours aux outils numériques, utilisation de l’IA pour améliorer le recrutement, renforcement des accords bilatéraux avec les pays fournis- seurs de main-d’œuvre.

Mais ces réformes répondent essentiellement à la gestion d’un phénomène. Elles ne traitent pas encore toutes ses causes.

Le véritable défi consiste à construire un modèle économique capable de concilier quatre objectifs complémentaires : augmenter le taux d’activité des Mauriciens, notamment celui des femmes et des jeunes ; adapter plus rapidement les compétences aux besoins des entreprises ; retenir les talents formés localement ; et organiser une immigration économique ciblée répondant aux besoins réels du marché.

La prospérité des prochaines décennies dépendra moins de la quantité de travailleurs disponibles que de leur qualité, de leur productivité et de leur capacité à s’adapter à un environnement technologique en mutation.

Pendant longtemps, la richesse des nations reposait sur leurs ressources naturelles ou leur capacité industrielle. Aujourd’hui, elle dépend de plus en plus de leur capital humain.

Maurice ne peut plus penser sa politique de l’emploi comme elle le faisait il y a vingt ans. Elle entre dans une économie où la maind’œuvre devient une ressource stratégique, au même titre que les infrastructures, l’énergie ou les données. Les travailleurs étrangers ne sont plus une variable d’ajustement. Ils participent désormais au fonctionnement normal de secteurs entiers de l’économie.

La véritable question n’est donc plus de savoir si Maurice aura besoin de travailleurs étrangers. Elle est de déterminer comment faire de cette nécessité une stratégie. Comment attirer les compétences dont le pays manque, retenir celles qu’il forme, accroître la productivité grâce à l’IA et bâtir un marché du travail plus inclusif.

La guerre mondiale des travailleurs ne fait que commencer. Les pays qui en sortiront gagnants ne seront pas nécessairement les plus riches. Ce seront ceux qui auront compris avant les autres que, dans l’économie du XXIe siècle, le capital humain est devenu la ressource la plus précieuse. Maurice a encore le choix d’en faire un avantage compétitif. Mais le temps joue désormais contre elle.

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