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Élevage porcin de Saint-Martin

Quand les odeurs révèlent les failles de l’État

2 juillet 2026, 18:00

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Quand les odeurs révèlent les failles de l’État

■ Arvin Boolell a constaté les problèmes soulevés par les éleveurs de porc hier après-midi à Saint-Martin.

Lundi 29 juin, le leader d’En Avant Moris, Patrick Belcourt, s’est rendu à Saint-Martin à la demande d’habitants de Trèfle, Mont-Roches, Roches-Brunes et Albion. Sa visite, motivée par les nombreuses plaintes concernant les nuisances dues aux élevages porcins, a remis sous les projecteurs un dossier qui empoisonne la vie des riverains comme celle des éleveurs depuis de nombreuses années.

Si Patrick Belcourt dénonce un abandon des producteurs et évoque même une perception de discrimination, le gouvernement affirme que des solutions sont déjà en chantier. Entre les critiques de l’opposition, les réponses des ministres et le rapport technique datant du 30 juin par le ministère de l’Agroindustrie, une chose apparaît clairement : la crise est bien réelle et les autorités elles-mêmes reconnaissent l’ampleur des défis.

«Personn pa pe ed zot»

Sur le terrain, Patrick Belcourt affirme avoir constaté une situation «catastrophique». Selon lui, les habitants dénoncent depuis des années l’absence d’infrastructures adaptées pour gérer les déchets issus des porcheries. Drains insuffisants, mauvaises conditions sanitaires et odeurs persistantes incommodent les riverains. Le leader d’En Avant Moris explique que plusieurs habitants lui ont assuré avoir sollicité, au fil des années, différents responsables politiques, notamment le junior minister aux Finances et le ministre de l’Agro-industrie, sans constater d’amélioration significative. Certains lui auraient également indiqué que le député de la circonscription, Rajesh Bhagwan, ne s’était jamais rendu sur place pour constater les difficultés.

Au-delà des problèmes d’infrastructures, Patrick Belcourt estime que les éleveurs ont le sentiment d’être abandonnés alors même que les autorités encouragent régulièrement la production locale. «Personn pa pe ed zot. Koumadir pe fer tou pou fer sa sekter-la koule. Ena enn persepsion ki zot viktim rasism ek kominalis.»

Selon les éleveurs sur place, cette crise ne date pas d’hier. Pour Michael Marguerite, président de la Mauritius Pig Marketing Cooperative Federation, les difficultés actuelles sont le résultat de plusieurs années de défaillances administratives. Il explique avoir participé à de nombreuses réunions avec différents ministères afin de trouver une solution durable aux problèmes rencontrés par les éleveurs. Mais selon lui, «à chaque changement de gouvernement, tout recommence à zéro». Cette instabilité expliquerait pourquoi plusieurs dossiers restent toujours ouverts malgré les nombreuses discussions organisées depuis plusieurs années entre les autorités et les représentants de la filière.

Défaillances identifiées

Au-delà des prises de position politiques, le rapport technique datant du 30 juin par le ministère de l’Agro-industrie apporte un éclairage précis sur la situation. Le document révèle que la Phase I de Saint-Martin accueille environ 45 éleveurs exploitant près de 4 500 porcs sur des terrains de l’État loués depuis 1986 à la Mauritius Pig Marketing Cooperative Federation.

Le ministère reconnaît que la station de traitement des déchets présente sur le site ne fonctionne qu’à environ 50 % de sa capacité. Plus préoccupant : cette première phase ne dispose toujours pas d’Environmental Impact Assessment (EIA), pourtant indispensable au regard de l’importance des activités.

La situation apparaît encore plus complexe à la Phase II, où près de 10 000 porcs sont élevés. Le rapport indique que le projet avait été conçu à l’origine pour accueillir 88 porcheries. Aujourd’hui, les activités se sont étendues à quelque 205 installations, bien au-delà du périmètre initial de l’autorisation environnementale délivrée en 1998.

Le ministère souligne ainsi plusieurs difficultés majeures : absence d’un système pleinement fonctionnel de traitement des déchets, fosses susceptibles de déborder, drains obstrués, infiltrations d’eau dans les bâtiments, infrastructures vieillissantes, risques sanitaires, contraintes environnementales et problèmes juridiques liés aux contrats de bail. Le document relève également que certains éleveurs continuent d’utiliser des restes alimentaires provenant d’hôtels pour nourrir les porcs. Ces déchets sont parfois chauffés à l’aide de pneus ou de bois, une pratique jugée préoccupante sur le plan environnemental. Autre constat : des déchets ménagers sont régulièrement mélangés aux déchets porcins, compliquant davantage leur collecte et favorisant l’obstruction des drains.

Réponses politiques

Le ministre de l’Environnement, de la gestion des déchets solides et du changement climatique, et député de la circonscription n°20, Rajesh Bhagwan, conteste fermement les critiques formulées par Patrick Belcourt : «À chaque fois que nos services ont été sollicités par les éleveurs, nous avons répondu présent. Le problème est traité dans sa globalité par le gouvernement. Il ne concerne pas uniquement Saint-Martin mais aussi Bassin-Requin et d’autres régions.» Il rappelle qu’un comité interministériel présidé par le ministre du Logement et des terres, Shakeel Mohamed, réunit les ministères concernés afin de trouver une solution globale aux problèmes de la filière porcine et que Karen Foo Kune-Bacha et lui ont toujours répondu présents lorsque les éleveurs les ont sollicités. Rajesh Bhagwan rappelle également les investissements réalisés lorsqu’il occupait des fonctions ministérielles entre 2000 et 2005 dans le cadre de l’Environment Investment Programme.

Le ministre de l’Agro-industrie, de la sécurité alimentaire, de l’économie bleue et de la pêche, Arvin Boolell, replace pour sa part le débat dans une perspective plus large. Il rappelle la crise provoquée par la fièvre porcine de 2007, période durant laquelle Maurice avait dû solliciter l’assistance de la Food and Agriculture Organisation et importer des porcs d’Afrique du Sud afin de reconstituer le cheptel national. Selon lui, plusieurs difficultés actuelles trouvent leur origine dans le non-respect progressif des normes sanitaires et dans le développement d’exploitations qui ne se mettent pas en conformité : «Nou pa kapav dan enn pei kouma Moris ena bann elver opere dan ilegalite. Dan enn pei avek vokasion touristik, bizin respekte bann norm saniter ek ena enn devlopman dirab.»

Le ministre souligne qu’un comité interministériel travaille actuellement sur plusieurs solutions, notamment la collecte centralisée des déchets porcins afin de produire du biogaz. Il évoque également des subventions renforcées pour l’alimentation animale ainsi que des travaux visant à améliorer la gestion des déchets.

Les réponses fournies au Parlement le 21 avril 2026 viennent compléter le tableau. Une Parliamentary Question consacrée aux élevages porcins du Bouchon révèle que sept exploitations regroupant 334 porcs fonctionnent sans Building and Land Use Permit (BLUP) ni Preliminary Environment Report (PER). Le gouvernement justifie ainsi la nécessité de relocaliser certaines exploitations afin de réduire les risques environnementaux et sanitaires.

Une autre réponse parlementaire détaille que Maurice compte actuellement 24 385 porcs, alors que la production locale de viande porcine s’est élevée à 695 tonnes en 2025. Dans le même temps, le pays a importé près de 1 300 tonnes de produits porcins, principalement d’Espagne, du Brésil, de France, de Chine et du Danemark.

Réformes annoncées

Le rapport ministériel fait état de plusieurs mesures destinées à restructurer durablement le secteur. Une enveloppe de Rs 10 millions est prévu pour réhabiliter le système de traitement des déchets de Saint-Martin Phase I et nettoyer les drains de la Phase II. Les nouveaux baux des exploitants sont désormais limités à une année afin de renforcer les contrôles. Dix-huit avis ont déjà été adressés à des locataires ne respectant pas leurs obligations environnementales. Parallèlement, le gouvernement travaille sur un projet de valorisation énergétique des déchets porcins grâce à la production de biogaz. Une Task Force composée de spécialistes des services vétérinaires et de l’Animal Production Division doit également élaborer une politique nationale sur la gestion des déchets, la biosécurité, l’alimentation animale et le développement durable de la filière.

Au final, le dossier de Saint-Martin dépasse largement la polémique politique née de la visite de Patrick Belcourt. Les documents officiels montrent que les problèmes dénoncés sur le terrain sont bien réels, mais ils révèlent aussi une accumulation de défaillances administratives, réglementaires et infrastructurelles qui se sont installées au fil des décennies. Hier après-midi, le ministre Arvin Boolell a effectué une visite sur le terrain à SaintMartin. L’occasion pour ce dernier de rencontrer les éleveurs et d’écouter leurs doléances. Une réunion est prévue dans trois semaines afin de faire la lumière sur cette affaire.

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