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IA : le pari de Navin Ramgoolam sur laprochaine révolution technologique

1 juillet 2026, 18:00

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IA : le pari de Navin Ramgoolam sur laprochaine révolution technologique

Le Budget 2026-27 marque une rupture dans la stratégie de développement de Maurice. Pour la première fois, l’intelligence artificielle (IA) n’est plus présentée comme un outil de modernisation administrative ou de transformation numérique, mais comme un véritable pilier de croissance économique.

À travers un ensemble cohérent de mesures – investissements dans les infrastructures numériques, formation de 50 000 Mauriciens, soutien aux start-up, développement du cloud et partenariat renforcé avec l’Inde –, le gouvernement de Navin Ramgoolam affiche une ambition assumée : positionner Maurice comme un hub régional de l’IA dans l’océan Indien.

Ce choix n’est pas anodin. Il s’inscrit dans une profonde recomposition de l’économie mondiale où l’IA redéfinit déjà les rapports de force entre les États, les entreprises et les marchés financiers. Après l’ère de la mondialisation industrielle et celle de l’économie numérique, le monde est entré dans ce que plusieurs économistes qualifient de «supercycle de l’IA», une nouvelle phase de croissance portée par des investissements colossaux dans les infrastructures technologiques.

L’axe Inde-Maurice

Ce repositionnement stratégique repose en grande partie sur le rapprochement avec l’Inde. Lors de sa visite à New Delhi en février dernier, Navin Ramgoolam a obtenu le soutien du Premier ministre Narendra Modi afin que Maurice rejoigne le programme Google America-India Connect, un vaste projet international de connectivité sousmarine reliant notamment les États-Unis, l’Inde, l’Afrique australe et l’océan Indien.

Au-delà du symbole diplomatique, cette coopération traduit une évolution de la relation entre les deux pays. L’Inde n’est plus seulement un partenaire historique ou culturel ; elle devient un partenaire technologique de premier plan. Forte d’un écosystème numérique parmi les plus dynamiques au monde – avec sa Silicon Valley à Bangalore où des dizaines de milliers d’ingénieurs sont formés chaque année –, la Grande Péninsule représente aujourd’hui un modèle dont Maurice souhaite s’inspirer.

L’objectif est clair : faire de Maurice une plateforme régionale capable d’offrir des services liés au cloud, aux centres de données, au développement de logiciels et aux applications de l’IA destinées aux marchés de l’Afrique australe et de l’océan Indien. Le gouvernement mauricien ne fait, en réalité, que s’inscrire dans une dynamique mondiale beaucoup plus vaste. Aux États-Unis, l’IA est devenue le principal moteur de l’investissement privé. Les cinq grandes entreprises technologiques–Alphabet (Google), Apple, Meta, Amazon et Microsoft – devraient investir ensemble près de 750 milliards de dollars américains en 2026 dans les centres de données, les infrastructures cloud, les semi-conducteurs et les modèles d’IA.

Cette course aux investissements explique en partie pourquoi l’économie américaine continue d’afficher une croissance avoisinant 2 %, malgré des taux d’intérêt élevés et un contexte géopolitique marqué par les tensions commerciales et militaires.

Les dépenses massives des géants de la tech soutiennent non seulement leurs propres bénéfices, mais irriguent également de nombreux secteurs : construction, énergie, équipements électroniques, logiciels et services professionnels.

Pour de nombreux analystes, l’IA constitue désormais le principal moteur de croissance américaine et, par ricochet, de l’économie mondiale. Les marchés financiers eux-mêmes reflètent cet enthousiasme, la valorisation des entreprises technologiques atteignant des niveaux historiques. Sur les douze derniers mois, le secteur a progressé de 36 % et la croissance annuelle des bénéfices estimée à 23 %.

Supercycle ou nouvelle bulle ?

Mais cette euphorie ne fait pas l’unanimité. L’économiste Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie 2001 et professeur à l’Université Columbia, invite à la prudence. Selon lui, la vigueur apparente de l’économie américaine masque une dépendance croissante envers un seul moteur de croissance : les investissements massifs dans l’IA.

À ses yeux, ces dépenses extraordinaires compensent la faiblesse d’autres pans de l’économie américaine. Il met ainsi en garde contre le risque de voir se former une bulle comparable à celles qui ont marqué l’histoire récente des marchés financiers en 2008. «Too big to fail», disait-on à l’époque.

Son avertissement est sans équivoque : comme toute bulle spéculative, celle de l’IA finira par se dégonfler. L’incertitude porte moins sur son existence que sur le moment où elle éclatera. Une correction brutale pourrait provoquer un recul des marchés boursiers, ralentir la croissance du PIB américain et fragiliser l’environnement économique sur lequel repose aujourd’hui la stratégie de Donald Trump.

Cette analyse rappelle que les grandes révolutions technologiques s’accompagnent souvent de phases d’exubérance financière. L’histoire économique regorge d’exemples où des innovations majeures – le chemin de fer, Internet ou encore les télécommunications – ont donné naissance à des bulles spéculatives avant de transformer durablement les économies.

Hub régional

Pour Maurice, le pari apparaît néanmoins rationnel. Le pays ne prétend évidemment pas rivaliser avec les États-Unis, la Chine ou l’Inde dans le développement des grands modèles d’IA. Son ambition est différente : devenir une plateforme de services numériques, de formation, de développement logiciel et d’innovation adaptée aux besoins du continent africain.

Le Budget prévoit ainsi de former des Mauriciens aux usages pratiques de l’IA, dont 8 000 enseignants, 12 000 élèves du Grade 9, 25 000 professionnels et entrepreneurs ainsi que 5 000 fonctionnaires. Cette stratégie traduit une conviction forte : la véritable richesse de demain résidera moins dans les machines que dans les compétences humaines capables de les utiliser.

L’introduction progressive d’outils d’IA dans les écoles et dans l’administration vise également à améliorer la productivité, à personnaliser l’apprentissage et à accélérer la transformation numérique de l’État.

Mais cette révolution technologique nourrit également de nombreuses interrogations. Partout dans le monde, les salariés s’interrogent sur les conséquences de l’automatisation. Les études publiées par le Fonds monétaire international, l’OCDE, Goldman Sachs ou encore le Forum économique mondial convergent : une part importante des emplois actuels sera profondément transformée par l’IA au cours de la prochaine décennie.

Les métiers administratifs, les centres d’appels, la comptabilité, certains services juridiques, le journalisme, le marketing, le développement informatique ou encore les services financiers figurent parmi les professions les plus exposées.

Maurice n’échappera pas à cette mutation. Dans un pays où les services représentent plus des trois quarts du PIB, l’automatisation pourrait modifier profondément l’organisation du travail. Les inquiétudes sont déjà perceptibles parmi les employés du secteur des TIC, des centres de services, des banques et même de certaines professions libérales.

Le véritable défi ne sera donc pas seulement de créer des emplois dans l’IA, mais d’accompagner les travailleurs dont les compétences devront évoluer rapidement. La formation continue, la reconversion professionnelle et l’adaptation des programmes universitaires deviendront des enjeux centraux de la politique économique.

En consacrant un pilier entier de son Budget à l’IA, le gouvernement fait le choix d’investir dans ce qui pourrait constituer le principal levier de croissance des prochaines décennies. Cette orientation apparaît cohérente avec les grandes tendances internationales et avec l’ambition de repositionner Maurice sur des activités à forte valeur ajoutée.

Mais l’IA n’est pas la panacée. Elle ne remplacera ni une stratégie industrielle cohérente, ni l’amélioration de la productivité, ni les réformes nécessaires pour renforcer la compétitivité du pays. Elle comporte également des risques financiers, technologiques et sociaux qu’il serait imprudent de sous-estimer.

Au fond, le véritable enjeu n’est pas de savoir si l’IA transformera l’économie mondiale, cette transformation étant déjà en cours. La question est de savoir si Maurice saura s’insérer intelligemment dans cette nouvelle chaîne de valeur, en tirant parti de son partenariat stratégique avec l’Inde, sans devenir prisonnière des excès d’un cycle technologique qui, comme tous les précédents, connaîtra inévitablement ses phases d’euphorie… et de correction.

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