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Questions à…
Dr Siddick Maudarbocus : «Je suis favorable à la dépénalisation du cannabis»
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Dr Siddick Maudarbocus : «Je suis favorable à la dépénalisation du cannabis»
Dr Siddick Maudarbocus, addictologue et directeur du centre de traitement Les Mariannes Wellness Centre.
Le Dr Siddick Maudarbocus revient sur les principaux défis auxquels est confrontée la politique de lutte contre la drogue à Maurice. Il souligne les limites actuelles en matière de coordination institutionnelle et de moyens humains, tout en appelant à une approche plus structurée et mesurable des actions publiques. Favorable à la dépénalisation du cannabis, il met néanmoins l’accent sur la prévention et la protection des jeunes face aux risques liés aux substances psychoactives.
Le Budget 2026-2027 prévoit un programme national de prévention, de traitement, de réhabilitation et de réinsertion sociale des personnes souffrant d’addiction. Selon vous, quels indicateurs doivent permettre d’évaluer l’efficacité réelle de ce programme?
Le Budget contient plusieurs bonnes intentions. Les mesures annoncées concernant la drogue vont globalement dans la bonne direction. Mais, à vrai dire, on parle plus ou moins du même programme depuis plusieurs années. Le véritable enjeu reste toutefois l’exécution : il faut pouvoir coordonner efficacement toutes les institutions et instances concernées. Si un seul maillon de la chaîne est faible, cela retardera tout le processus. Il faut également se poser des questions très concrètes : avons-nous suffisamment de psychologues, de spécialistes en addictologie, de travailleurs sociaux et de personnels qualifiés pour porter un tel projet ? Au final, sans ressources humaines suffisantes et bien formées, les meilleures politiques resteront lettre morte.
Au-delà des intentions, faut-il imposer des échéances claires et mesurables pour éviter que ces mesures restent théoriques?
Absolument. Je considère que tout travail sérieux doit s’articuler autour d’échéances clairement définies. Il faut pouvoir affirmer que dans trois mois telle action aura été menée à bien et que dans six mois tel objectif devra avoir été atteint. Chaque mesure présentée dans le Budget doit produire des résultats concrets dans un laps de temps défini. Sans calendrier précis, il devient très difficile de mesurer l’efficacité des actions entreprises. Je propose également que la National Agency for Drug Control (NADC) dispose de sa propre hotline. Cela permettrait aux membres du public de dénoncer rapidement les trafiquants opérant dans leur quartier ou à proximité de leur domicile. Dans la pratique, la NADC pourrait immédiatement établir une liaison avec les forces de l’ordre afin que des interventions soient menées. Cela rendrait le système beaucoup plus réactif.
Le cannabis médical est désormais une réalité à Maurice, mais son introduction suscite encore confusion et méfiance. Comment éviter que son usage thérapeutique ne soit perçu comme une banalisation du cannabis?
Il faut d’abord que ceux qui disent «oui» ou «non» comprennent réellement tous les enjeux du débat. J’observe beaucoup de prises de position émotionnelles. Certains soutiennent le cannabis médical ou la dépénalisation, tandis que d’autres s’y opposent fermement. Mais trop souvent, les discussions manquent de profondeur. Il faut analyser objectivement les avantages et les inconvénients. Dans mon cas, je suis favorable à la dépénalisation du cannabis, avec à terme une réflexion possible sur une légalisation. Mais avant d’en arriver là, il faut impérativement préparer la population.
Il ne faut pas oublier qu’un adolescent de 17 ou 18 ans a encore un cerveau en développement. Il demeure donc particulièrement vulnérable aux effets neurologiques du cannabis. Une consommation précoce peut favoriser des troubles psychotiques, voire dans certains cas des pathologies plus graves comme la schizophrénie. Pour moi, la priorité est donc claire, identifier des garde-fous solides, encadrer le débat sérieusement et exposer honnêtement les arguments des deux camps.
Les drogues de synthèse semblent provoquer des dégâts neurologiques et psychiatriques d’une violence inédite. Les approches classiques de désintoxication sont-elles devenues insuffisantes?
Les drogues de synthèse ont changé la donne. Nous faisons aujourd’hui face à des substances bien plus agressives, capables de provoquer en très peu de temps des dommages neurologiques, cognitifs et psychiatriques majeurs. Cela implique nécessairement une évolution de nos approches thérapeutiques. Les méthodes traditionnelles de désintoxication ne suffisent plus toujours. Nous devons intégrer davantage de suivi psychiatrique, d’accompagnement psychologique intensif et d’interventions multidisciplinaires.
Malgré les nombreux dispositifs mis en place au fil des années, le sentiment d’impuissance persiste. Le problème est-il lié à un manque de moyens ou à une fragmentation institutionnelle?
Le combat contre la drogue ne fonctionne pas comme il devrait, principalement à cause d’un manque de communication entre les différentes institutions. Nous avons trop de silos. Chaque entité travaille de son côté. Les responsables politiques ont tendance à multiplier les déclarations à chaque campagne électorale pour promettre l’éradication du fléau. Mais ce genre de discours ne suffit pas. Le problème est structurel. Il y a un manque de communication, de coordination et surtout d’intégration intelligente. Même l’intelligence artificielle n’est pas exploitée correctement. Elle pourrait pourtant jouer un rôle majeur dans l’analyse de données, la détection de réseaux et l’anticipation des flux de trafic. À la place, on observe parfois une compétition de bas niveau entre plusieurs institutions. Résultat, au lieu de démanteler efficacement les réseaux, nous passons souvent à côté des vrais cerveaux. Si nous faisions venir un ou deux experts internationaux issus de pays ayant obtenu des résultats concrets, je pense notamment à Singapour ou au Royaume-Uni, nous pourrions développer des approches beaucoup plus efficaces. Cela nous permettrait d’avancer beaucoup plus rapidement.
Lorsque vous échangez avec vos patients, la dépendance apparaît-elle comme une maladie en soi ou comme le symptôme d’un malaise sociétal plus profond?
Il existe aujourd’hui un malaise extrêmement profond chez les jeunes. Ce qui est triste, c’est que beaucoup ne voient plus clairement leur avenir. Ils peinent à percevoir de vraies possibilités d’épanouissement. Quand on regarde les filières professionnelles disponibles, notre système reste rigide à bien des égards. Les perspectives de carrière pour de nombreux jeunes formés à Maurice demeurent limitées. Cela génère énormément de frustration.
À cela s’ajoute une autre réalité, la société mauricienne n’accorde pas suffisamment de place aux activités récréatives, culturelles ou intellectuelles. Il n’y a pas assez de débats, pas assez d’espaces culturels, pas assez de stimulation sociale. Les jeunes aspirent à voyager, à découvrir le monde, à élargir leurs horizons. Lorsqu’une société ne parvient pas à nourrir cette aspiration, un sentiment de frustration collective s’installe. Et que se passe-t-il dans une société frustrée, certains cherchent une forme d’anesthésie émotionnelle. La drogue devient alors une échappatoire.
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