Publicité

Éclairage

Entre rigueur budgétaire et urgence sociale : Le pari du «feel-good factor»

17 juin 2026, 17:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Entre rigueur budgétaire et urgence sociale : Le pari du «feel-good factor»

Maurice est l’un des rares pays où la présentation du Budget national retient le souffle d’une population entière. Pendant plusieurs semaines, le pays vit au rythme des spéculations, des indiscrétions et des pronostics sur les mesures qui pourraient être annoncées. La presse en fait ses gros titres, tandis que les économistes, consultants autoproclamés et commentateurs de circonstance multiplient les analyses, parfois éloignées des réalités macroéconomiques, mais toujours en quête de visibilité.

Pour autant, le deuxième exercice budgétaire de l’Alliance du changement ne devrait pas se transformer en grand spectacle économique. Depuis plusieurs mois déjà, Navin Ramgoolam prépare l’opinion publique à un budget difficile, peut-être plus encore que celui de l’an dernier. Il a insisté à plusieurs reprises sur la nécessité de privilégier la transparence des chiffres et de faire preuve de responsabilité dans les arbitrages qui seront rendus avant son grand oral de vendredi soir.

Cette prudence ne signifie toutefois pas que le gouvernement restera insensible aux difficultés des ménages les plus vulnérables. Dix-sept mois après son arrivée au pouvoir, une partie de la population continue de subir les effets de la hausse du coût de la vie et attend des mesures concrètes susceptibles d’améliorer son pouvoir d’achat, au-delà des promesses électorales.

Le contexte international n’a rien arrangé. Les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, avec l’escalade militaire impliquant l’Iran, les États-Unis et Israël, ont provoqué un choc sur les marchés énergétiques. Les perturbations des chaînes d’approvisionnement et les craintes entourant le détroit d’Ormuz ont propulsé le prix du pétrole jusqu’à près de 120 dollars le baril, alimentant une hausse généralisée des prix. Les effets de second tour sur l’inflation devraient se faire sentir jusqu’à la fin de 2026, tandis que les perspectives de croissance ont été revues à la baisse, sous la barre des 3 %, selon plusieurs institutions financières locales.

L’éventualité d’un accord de cessez-le-feu pourrait néanmoins contribuer à détendre les marchés pétroliers et ramener progressivement les cours vers leurs niveaux d’avant-crise. Ce scénario semble d’ailleurs avoir été intégré dans les hypothèses macroéconomiques retenues par le ministère des Finances pour l’exercice 2026/27.

Marges de manœuvre très limitées

Sur le plan domestique, les marges de manœuvre demeurent extrêmement réduites. Le gouvernement continue de composer avec un niveau d’endettement public avoisinant 90 % du PIB, héritage de plusieurs années de finances publiques sous tension sous l’ancien régime. Dans le même temps, Maurice s’est engagé auprès de ses partenaires internationaux et des agences de notation, dont Moody’s, à poursuivre un effort soutenu de consolidation budgétaire afin de ramener progressivement cette dette sous le seuil de 75 % du PIB d’ici à 2030.

Dès son premier budget, Navin Ramgoolam avait clairement indiqué que cette reconstruction financière nécessiterait plusieurs exercices. Comme il l’avait affirmé dans son discours budgétaire 2025-2026 à la page 40 : «It will clearly take more than one budget to achieve our goal for fiscal consolidation and reconstruction.» Cette trajectoire demeure plus que jamais d’actualité.

À cette équation déjà complexe s’ajoute l’absence des recettes attendues du Chagos Deal, estimées à environ Rs 10 milliards, ce qui creuse davantage le déficit budgétaire. Alors que celui-ci était initialement projeté à 4,9 % du PIB, plusieurs économistes estiment qu’il pourrait finalement dépasser 6 %. Les autorités se montrent toutefois plus optimistes, mettant en avant une progression soutenue des recettes fiscales et non fiscales, en hausse de plus de 12 % entre le 1er juillet 2025 et le 30 avril 2026.

Arbitrages de dernière minute

Le Premier ministre se retrouve ainsi dans une position délicate : maintenir le cap de la discipline budgétaire tout en répondant aux attentes sociales croissantes. Les arbitrages de dernière minute devraient notamment porter sur des mesures ciblées en faveur des ménages les plus fragiles afin d’éviter une aggravation de la précarité.

Parmi les réformes susceptibles d’être annoncées figure l’introduction de l’importation parallèle de médicaments, engagement emblématique de l’Alliance du changement. Cette mesure nécessitera des adaptations législatives ainsi que des consultations avec les pharmaciens et les autres parties prenantes avant sa mise en œuvre effective, mais elle pourrait contribuer à réduire le coût de certains traitements pour les consommateurs.

Le gouvernement pourrait également apporter une réponse aux revendications de certains salariés exerçant des métiers pénibles et souhaitant bénéficier d’un départ à la retraite à 60 ans sans devoir attendre 65 ans pour percevoir leur pension. Le rapport intérimaire sur la réforme du système de retraite, déjà soumis au gouvernement, proposerait des assouplissements ciblés pour certaines catégories professionnelles.

Reste enfin la question de la classe moyenne, souvent considérée comme la grande oubliée des politiques sociales. Coincées entre les ménages les plus aisés et ceux éligibles aux différents dispositifs d’aide publique, ces familles supportent une part importante de l’effort économique national, parfois au prix d’un endettement élevé. Elles aspirent aujourd’hui à des mesures susceptibles d’alléger leurs charges et de préserver leur niveau de vie.

Le relèvement du seuil d’exemption fiscale de Rs 390 000 à Rs 500 000 de revenus annuels, introduit dans le budget précédent, permettra à près de 44 000 contribuables, ceux touchant entre Rs 50 000 à Rs 80 000 mensuellement, après les diverses déductions, de sortir du champ de l’impôt ou de réduire significativement leur charge fiscale à l’issue leur déclaration d’impôt en septembre prochain. Tout au moins sur papier. Le Budget 2026-2027 pourrait prolonger cette orientation en utilisant davantage l’outil fiscal pour soutenir les ménages, notamment ceux qui remboursent des emprunts immobiliers ou autres crédits.

Au-delà de sa dimension comptable, le Budget national demeure avant tout un instrument de redistribution et de cohésion sociale. Il traduit les choix politiques d’un gouvernement confronté à des ressources limitées et à des attentes multiples. Les ménages espèrent un soulagement tangible de leur pouvoir d’achat, tandis que les entreprises guetteront les signaux susceptibles de restaurer la confiance, de relancer l’investissement et de dissiper une prudence qui freine encore de nombreux projets. En somme, tous attendent un budget capable de recréer le «feel-good factor» dont l’économie mauricienne a aujourd’hui tant besoin.

Le défi du Grand Argentier sera donc de trouver un équilibre subtil entre rigueur financière et soutien à l’économie réelle, dans un contexte où chaque décision budgétaire aura des conséquences directes sur la trajectoire économique et sociale du pays.

Publicité