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La culture n’est pas un spectacle

15 juin 2026, 13:00

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Au moment où chaque secteur vient frapper à la porte du Budget avec sa liste de revendications, une question mérite d’être posée : qu’est-ce que la culture ? La question pourrait paraître abstraite. Elle surgit aujourd’hui à travers le témoignage de la chanteuse Joëlle Coret, présidente de la MASA, qui a choisi de raconter publiquement ce que vivent de nombreux artistes : précarité, retards de paiement, contrats fragiles, absence de reconnaissance. Son cas personnel importe moins que ce qu’il révèle. La réaction du junior minister au Tourisme, Sydney Pierre, mérite d’être saluée. Parce qu’il a compris quelque chose d’essentiel : on ne peut pas vendre l’authenticité mauricienne aux visiteurs tout en traitant ceux qui la produisent comme une variable d’ajustement. Un hôtel peut construire des piscines, des spas et des suites avec vue sur le lagon. Il ne fabriquera jamais l’âme d’un pays.

Cette âme vient d’ailleurs. Elle habite la voix d’une chanteuse qui interprète un séga. Elle se glisse dans les mots d’un écrivain. Elle se cache dans les gestes d’un artisan, dans la mémoire d’un conteur, dans la mélodie d’un ravanneur. La culture, loin d’être simple décor, est la respiration d’une nation.

Edgar Morin, auquel Issa Asgarally rend un hommage mérité dans nos colonnes, nous rappelle que l’être humain est multiple. Homo economicus n’existe pas seul. À côté du producteur et du consommateur vivent aussi Homo ludens, l’homme qui joue, crée, rêve et imagine. C’est souvent cette vérité que les périodes budgétaires oublient. Les chiffres sont indispensables. Les équilibres financiers aussi. Aucun pays ne peut vivre durablement à crédit. Mais une société qui ne sait plus pourquoi elle produit finit également par s’appauvrir.

La culture vient alors donner du sens à la croissance. Elle transforme un territoire en pays et une population en peuple. Morin écrivait qu’il se sentait à la fois français, méditerranéen, européen et citoyen du monde. L’identité n’est jamais unique. Elle est faite d’appartenances multiples. Maurice en est l’illustration parfaite. Nous sommes créoles, hindous, musulmans, tamouls, telegous, marathi, sino-mauriciens, chrétiens, catholiques, descendants d’Afrique, d’Inde, d’Europe ou de Chine. Nous sommes tout cela à la fois. Mais ce qui transforme cette addition en destin commun porte un nom : la culture.

Sans elle, il ne reste qu’une juxtaposition de communautés. Avec elle naît une nation. C’est pourquoi la question soulevée par les artistes dépasse largement le cas d’un contrat ou d’un licenciement. Elle touche à notre conception même du développement. Depuis des années, Maurice investit dans ses routes, ses bâtiments, ses infrastructures et ses zones économiques. C’est nécessaire, mais investir dans les artistes n’est pas moins stratégique. Ce sont eux qui racontent Maurice au monde et aux Mauriciens eux-mêmes.

Les pays qui rayonnent durablement ne sont pas seulement ceux qui exportent des marchandises. Ce sont ceux qui exportent aussi des histoires, des chansons, des films, des livres et des imaginaires. Un peuple qui néglige ses artistes finit par devenir étranger à lui-même. La véritable question budgétaire n’est donc pas de savoir combien coûte la culture. Posons la vraie question : combien coûterait son absence ?

Le jour où les artistes disparaissent des hôtels, des écoles, des théâtres, des journaux, des radios et dans l’espace public, le pays continue certes à fonctionner. Mais il cessera peu à peu de chanter. Et un pays qui ne chante plus est souvent un pays qui ne sait plus très bien qui il est et pourquoi il existe...

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