Publicité

Quand le pays consomme son avenir

12 juin 2026, 06:30

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

À neuf jours du Budget 2026-2027, Maurice ressemble à un ménage qui continue de remplir son caddie alors que son compte bancaire est déjà dans le rouge. Le Premier ministre a raison sur un point : il n’existe pas de «baton mazik», de baguette magique. Les chiffres sont devenus trop têtus pour être ignorés.

Depuis plusieurs années, le pays vit au-dessus de ses moyens. La preuve est visible dans les statistiques comme dans les centres commerciaux bondés à l’approche de chaque fête. En 2014, nos exportations de biens couvraient encore 55 % de nos importations. En 2025, ce taux n’est plus que de 34 %. En une décennie, les importations ont presque doublé, tandis que les exportations ont stagné.

L’histoire économique de Maurice a toujours été celle d’une petite nation obligée de produire davantage qu’elle ne consomme. Aujourd’hui, c’est l’inverse qui semble prévaloir. Nous importons plus que nous n’exportons, nous consommons plus que nous ne produisons et nous empruntons davantage que nous n’épargnons.

Les déficits extérieurs racontent cette dérive avec une précision clinique. Le déficit du compte courant est passé de Rs 26,6 milliards à Rs 53,1 milliards en quelques années. Derrière ces chiffres se cache une réalité simple : nous ne générons pas suffisamment de devises pour financer notre mode de vie.

Et voilà que survient un nouvel orage géopolitique. La guerre entre Israël et l’Iran menace de maintenir durablement les prix énergétiques à des niveaux élevés. Le pétrole renchérit. Le fret maritime explose. Chaque hausse d’un dollar du baril se traduit par une facture plus lourde pour une économie insulaire dépendante des importations.

Comme si cela ne suffisait pas, le report de l’accord sur les Chagos prive l’État d’une manne financière estimée à une dizaine de milliards de roupies. Le gouvernement perd ainsi une marge de manœuvre budgétaire dont il aurait eu grand besoin.

Dans ce contexte, les attentes populaires sont compréhensibles. Les ménages subissent la hausse du coût de la vie. Les entreprises font face à des coûts de financement plus élevés après le relèvement du taux directeur de la Banque de Maurice. La croissance ralentit sous les 3 %. La dette publique flirte avec les 90 % du PIB.

Mais c’est précisément pour cette raison qu’un Budget populiste serait une erreur historique.

Le danger est réel. À l’approche de chaque exercice budgétaire, les rumeurs de hausse de taxes provoquent des achats de précaution, des comportements de stockage et parfois même des soupçons de rétention de marchandises. Le pays tout entier semble suspendu à l’annonce de nouvelles subventions ou de nouveaux cadeaux fiscaux.

Pourtant, la solution n’est pas là. Le véritable défi consiste à déplacer les ressources nationales de la consommation vers la production. Chaque roupie dépensée par l’État doit désormais être évaluée à l’aune d’une question simple : contribue-t-elle à créer davantage de richesse demain ?

Cela suppose des choix difficiles. Les subventions universelles devront être réexaminées. Les dépenses improductives devront être réduites. Les projets publics devront démontrer leur rentabilité économique et non leur utilité électorale. Les futurs emprunts devront financer des infrastructures productives, des investissements technologiques, des capacités portuaires, des énergies renouvelables ou encore les sciences de la vie.

Plus fondamentalement encore, Maurice doit s’attaquer à son problème le plus sous-estimé : la productivité. Aucune hausse de salaire n’est durable sans gains de productivité. Aucun État-providence n’est viable si la richesse créée progresse moins vite que la richesse distribuée. Aucun modèle économique ne peut survivre longtemps lorsque la consommation devient systématiquement supérieure à la production.

C’est là que le débat budgétaire rejoint une question plus profonde : celle de notre culture économique. Pendant longtemps, nous avons célébré la consommation comme un signe de prospérité. Nous avons parfois oublié que la prospérité durable repose d’abord sur le travail, l’innovation, l’investissement et la capacité à exporter.

Le Premier ministre a résumé son Budget à venir autour de cinq principes : responsabilité, solidarité, efficacité économique, justice sociale et protection des plus vulnérables. La formule est séduisante. Encore faudra-t-il arbitrer entre ces objectifs lorsque les contraintes budgétaires deviendront incontournables.

Le Budget du 19 juin ne sera pas jugé sur la longueur des applaudissements au Parlement, mais sur sa capacité à rétablir une vérité économique élémentaire : un pays ne peut durablement consommer ce qu’il ne produit pas.

Un bon Budget peut amorcer le redressement. Mais il ne pourra pas, à lui seul, corriger des habitudes accumulées pendant plus d’une décennie.

La véritable question n’est pas celle du prochain exercice financier. Elle est de savoir si Maurice est prêt à redevenir une économie qui crée davantage de richesse qu’elle n’en consomme. Le reste n’est que comptabilité.

Publicité