Publicité

Réécrire le contrat mauricien

1 juin 2026, 09:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

«I would like to know from those hon. Members whether this Constitution which has been but a compromise at the Constitutional Conference, was not imposed on us? In other words, our sovereignty was never consulted; now if we, as the truly elected representatives of the people, feel that the progress and the welfare of the people demand this change…»

The Minister of Labour, Mr. H.E. Walter in Legislative Assembly Debates, 18th November 1969.

La phrase qui traverse le temps avec une étrange puissance, prononcée par Harold Walter, un an à peine après l’Indépendance, résonne aujourd’hui avec une actualité presque troublante. Au fond, la question demeure entière : Maurice s’est-elle réellement approprié sa Constitution ? Pendant longtemps, notre loi fondamentale a été traitée comme un héritage technique, un texte juridique stabilisateur, davantage administré que véritablement habité par le peuple. Une Constitution de compromis colonial, négociée dans les couloirs du Colonial Office, puis annexée au Mauritius Independence Order de 1968. Un texte fonctionnel, certes. Mais rarement pensé comme une déclaration morale de ce que nous voulons devenir ensemble.

Le Constitutional Review Commission Bill présenté, cette semaine, au Parlement marque peut-être la première tentative sérieuse de sortir de cette ambiguïté historique. Parce qu’il ouvre enfin la possibilité de la mauricianiser. Depuis plus d’un quart de siècle, nos éditoriaux à l’express ont accompagné cette évolution intellectuelle. Au départ, notre réflexion était surtout institutionnelle : limiter l’hyperpuissance du Prime Minister’s Office, renforcer les contre-pouvoirs, protéger l’indépendance du judiciaire, redonner du poids au Parlement, sortir les députés de la discipline servile imposée par l’exécutif. Puis, progressivement, notre interrogation est devenue plus profonde. Une Constitution ne sert pas uniquement à organiser le pouvoir. Elle sert aussi à définir le type de société qu’un peuple souhaite construire.

C’est là toute la différence entre une Constitution administrative et une Constitution transformative. La première gère un État. La seconde construit une nation. Pendant des décennies, Maurice a fonctionné avec une démocratie électorale relativement stable mais institutionnellement déséquilibrée. Un exécutif hypertrophié. Des institutions parfois vulnérables aux rapports de force politiques. Une citoyenneté encore prisonnière de vieux réflexes communautaires hérités du recensement colonial.

Le Best Loser System appartient à cette histoire-là. Il ne sert à rien de caricaturer son origine. Dans le contexte anxieux de l’Indépendance, ce mécanisme fut conçu comme un instrument de stabilisation. Mais une République adulte ne peut éternellement organiser sa représentation politique autour des catégories ethniques d’un ordre colonial disparu.

Une nation mature ne demande pas à ses enfants de quelle communauté ils viennent avant de leur reconnaître une égalité politique. C’est pourquoi cette réforme constitutionnelle dépasse largement la seule question électorale. Les débats touchent à quelque chose de beaucoup plus fondamental : le rapport entre le citoyen et l’État au XXIe siècle. Droits environnementaux. Protection de la vie privée. Droits numériques. Public Interest Litigation. Class Actions. Transparence politique. Protection contre les abus de surveillance. Droit de rappel des élus. Indépendance des nominations publiques. Autrement dit : une tentative de moderniser la démocratie mauricienne face aux nouvelles formes de pouvoir.

Les plus conservateurs souriront peutêtre devant l’idée d’intégrer les «droits de la nature» dans notre Constitution. Ils se trompent. Le Wakashio nous a appris qu’à Maurice, l’environnement n’est pas un luxe idéologique. C’est une question existentielle. Dans un petit État insulaire, protéger les lagons, la biodiversité et les ressources communes revient à protéger les conditions mêmes de notre survie collective.

De la même manière, renforcer constitutionnellement la protection de la vie privée n’est plus une abstraction juridique. Dans un monde de surveillance numérique, de collecte massive de données et d’interceptions technologiques, la démocratie ne peut survivre sans garanties solides contre les dérives de l’État. Mais attention : aucune commission, aussi prestigieuse soit-elle, ne sauvera à elle seule notre démocratie.

L’histoire du constitutionnalisme africain regorge de textes magnifiques devenus des coquilles vides faute d’appropriation populaire. C’est ici que Maurice doit éviter son vieux réflexe élitiste. La réforme constitutionnelle ne peut rester enfermée entre juristes, ministres, experts et commissions techniques. Elle doit devenir une conversation nationale. Elle doit sortir des salles climatisées et entrer dans les collèges, les syndicats, les rédactions, les villages, les universités, les associations citoyennes et les réseaux sociaux.

L’Afrique du Sud post-apartheid nous enseigne précisément cela : la force d’une Constitution ne vient pas uniquement de sa qualité juridique, mais du sentiment collectif d’y avoir participé. C’est aussi ce que rappelait le constitutionnaliste Jacques Colom à l’express : une Constitution qui ne reflète pas les valeurs profondes d’une nation finit toujours par devenir l’instrument d’une élite politique plutôt qu’un pacte démocratique vivant.

Maurice arrive aujourd’hui à un moment rare de son histoire politique. Nous pouvons produire un simple toilettage institutionnel supplémentaire. Un compromis prudent entre appareils politiques. Une réforme technique de plus. Ou nous pouvons enfin écrire une Constitution qui raconte réellement ce que nous sommes devenus : une nation métissée, créole, indienne, africaine, musulmane, tamoule, chinoise, européenne ; une démocratie océanique confrontée aux défis climatiques, technologiques et géopolitiques du XXIe siècle. La question dépasse les partis. Elle touche à notre maturité collective. Pendant trop longtemps, la Constitution fut perçue comme un texte appartenant aux gouvernements, aux juristes ou aux chefs politiques. C’est précisément cette distance qu’il faut désormais briser.

Le rêve d’une République adulte ne doit plus être celui d’une élite. Il doit devenir celui d’un peuple entier. Un peuple capable de regarder son passé sans en être prisonnier. Un peuple capable de défendre ses libertés sans attendre des sauveurs. Un peuple capable de transformer une ancienne Constitution coloniale en véritable contrat moral mauricien.

Publicité