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Flic-en-Flac

Entre mer et béton, l’avenir du littoral en question

31 mai 2026, 21:00

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Entre mer et béton, l’avenir du littoral en question

■ La rencontre vise à sensibiliser la population aux enjeux liés à la protection des côtes.

Sous les filaos de la plage de Flic-en-Flac, hier matin, une mobilisation d’un genre nouveau a eu lieu à l’occasion d’un événement intitulé Nu Lakot Nu Lavwa. Organisée par la Commission de l’océan Indien dans le cadre du projet Résilience des populations et des écosystèmes côtiers du sud-ouest de l’océan Indien (RECOS), cette première journée de mobilisation citoyenne a réuni habitants, pêcheurs, associations, artistes, experts scientifiques, étudiants de l’Université de Maurice et représentants institutionnels autour d’une question : que faiton pour nos côtes, et qui décide ? C’est aussi la première consultation citoyenne d’un plan de gestion du littoral dans le pays.

La première question posée aux panélistes est directe : s’il fallait identifier un risque prioritaire pour nos côtes, lequel serait-ce ? La réponse de Percy Yip Tong, activiste, ne se fait pas attendre. «Le plus grand risque pour les côtes, c’est l’homme. L’homme est le premier coupable.»

Résident de la côte Ouest depuis des décennies, il rappelle ce qu’était Flic-en-Flac auparavant : «Il n’y avait que de l’eau… il y avait du bois jusqu’à Tamarin.» Ce que la nature a construit, l’homme l’a transformé. Il cite la Balise Marina, qui a modifié la configuration de Rivière-Noire, ainsi qu’un hôtel ayant installé un récif artificiel – de gros rochers à 50 mètres de la plage – changeant ainsi un spot de surf. «On avait manifesté à l’époque. Aujourd’hui, on subit les conséquences,» précise-t-il.

Pour Carina Gouden, le problème se joue à deux niveaux. D’abord, l’absence de planification : on construit sans vision, sans prendre en compte la durée de vie des structures ni l’impact sur l’écosystème côtier. Ensuite, l’absence de réactivité : «Quand il y a une urgence, une réunion démocratique, une concertation, chacun doit agir.»

La bétonisation, un problème d’eau avant tout

Un habitant de la côte Ouest, également architecte de profession et présent sur le territoire depuis 25 ans, pose le problème sous un autre angle. Pour lui, le risque prioritaire concerne le cycle de l’eau. «Le problème de la côte, c’est la gestion de l’eau, le respect de l’infiltration, de la nappe phréatique et de l’équilibre de l’eau douce sur notre territoire», dit-il.

La bétonisation, en imperméabilisant les sols, génère du ruissellement qui finit par déstabiliser le littoral. Il soulève également une question de fond sur l’espace public : environ 15 % du littoral mauricien constitue des plages publiques, soit une quarantaine de kilomètres. «L’observation, c’est qu’il n’y a plus assez d’espace. Il y a une perte d’espace commun, une privatisation de fait.» Plus on coupe les citoyens de cet espace, moins ils se sentent concernés par sa protection. «Il faut remettre la notion de bien commun au centre.»

C’est ce que rappelle Raphaël Merven, consultant indépendant pour le consortium Dynamia-IOIF : «Replacer la participation citoyenne au centre de cette démarche, c’est rappeler que le littoral constitue un bien commun. À ce titre, les citoyens doivent pouvoir exprimer leurs attentes, leurs aspirations et leur vision de ce que devrait être notre côte pour les générations futures.»

Pricila Iranah, consultante indépendante en gestion environnementale pour Dynamia-IOIF, apporte un éclairage historique. «Cela fait déjà plusieurs années que Maurice dispose d’une division et d’un comité dédiés à la gestion intégrée des zones côtières. Une stratégie avait même été élaborée aux alentours de 2010, mais elle n’a jamais été rendue publique et n’a manifestement pas produit les effets attendus d’une véritable approche GIZC», à savoir une gestion intégrée des zones côtières.

Le littoral subit aujourd’hui de fortes pressions liées à des années d’urbanisation rapide, ce qui le rend plus vulnérable aux effets du changement climatique : houles cycloniques, submersions marines, érosion accélérée. Pricila Iranah souligne que les zones côtières sont devenues des espaces où les inégalités sociales se creusent, «laissant les populations les plus vulnérables en première ligne».

Elle plaide pour une approche dite «de la crête au récif», ou principe du ridge-to-reef : «L’état du littoral doit être analysé en tenant compte de tout ce qui se passe en amont, dans les bassins versants et les zones situées en altitude. Toute action menée à l’intérieur des terres a des répercussions directes sur les écosystèmes côtiers.»

De son côté, Zyaad Boodoo, spécialiste en environnement, pointe un angle mort : le manque de connaissance sur la gravité des risques. «Il y a des endroits sur la côte qui présentent un risque élevé mais qui sont relativement protégés, et d’autres où le risque est moindre mais où l’impact potentiel reste très important.» Les modélisations et projections existent, mais ne circulent pas suffisamment. «Il faut que les gens ancrent leur connaissance dans la science.»

L’Agence française de développement (AFD) a soutenu, en parallèle du projet RECOS, des travaux menés avec le Bureau de recherches géologiques et minières sur les risques d’érosion et de submersion marine à Maurice et à Rodrigues, afin d’aider les autorités à mieux anticiper les évolutions du littoral et à orienter les choix d’aménagement. Le programme AdaptAction, porté par l’AFD et Expertise France, accompagne les politiques publiques liées à l’adaptation au changement climatique, notamment sur les enjeux de gestion des risques côtiers et d’inondation. «L’objectif est de transformer les connaissances scientifiques en politiques publiques, outils de gouvernance et investissements concrets», explique Philippe Phan, directeur adjoint de l’AFD Maurice et Seychelles.

Gilles Ribouet, de la Commission de l’océan Indien (COI), rappelle que la problématique dépasse le cadre de l’île. Ce qui se joue à Flic-en-Flac se joue dans tout l’océan Indien. En septembre 2023, l’adoption du protocole régional sur la Gestion intégrée des zones côtières (GIZC), qualifié d’«avancée historique» par la COI, a traduit une vision commune des États membres pour une gestion plus efficace des espaces côtiers.

Gérard Paya, conseiller de village de Flic-en-Flac et membre de Force Vive, connaît cette plage mieux que quiconque. Son diagnostic est précis : les sédiments autrefois retenus par la canne à sucre descendent désormais vers la mer. Le réseau d’égouts de Flic-en-Flac rejette des eaux qui polluent les trois récifs coralliens de la zone. «Si on ne prend pas conscience maintenant, si on ne s’engage pas pour les générations futures, on ne retrouvera plus la plage de Flic-en-Flac.»

Arrêter, puis reconstruire

Il plaide pour une meilleure gestion du camping, devenu problématique depuis l’assouplissement de la réglementation. «Il faut un système : des zones délimitées, des toilettes, de la logistique. Quand les gens posent des tentes partout et laissent tout derrière eux, c’est nous qui nettoyons.»

À la deuxième question – quelle action concrète dans douze mois ? – Carina Gouden est catégorique : «On arrête les constructions sur la côte. On commence là, puis on passe aux phases suivantes.» Il faut récupérer de l’espace, laisser du temps à la nature et fournir aux citoyens l’information nécessaire. «La peur, parfois, est salvatrice. Si les gens ne savent pas qu’il y a un risque, ils ne bougent pas.»

Pour Anfani Msoili, chargé de mission Transition écologique à la COI, l’initiative dépasse la sensibilisation : «Nu Lakot Nu Lavwa contribue à créer une véritable culture de gouvernance partagée du littoral, où chacun devient acteur de la préservation et de la valorisation des espaces côtiers.»

Philippe Phan abonde : «Les solutions ne doivent pas être uniquement pensées sous un angle technique. Les habitants, les collectivités, les associations, les pêcheurs, les acteurs du tourisme ou encore les scientifiques ont tous une expérience et une connaissance du terrain qui sont utiles.»

Les contributions recueillies hier – cartographie participative, boîte à idées, fresque collective réalisée avec un artiste local – viendront alimenter le plan d’action GIZC du district de Rivière-Noire, élaboré sous l’égide du ministère de l’Environnement. Un plan que la COI et ses partenaires espèrent voir servir de modèle reproductible dans d’autres districts confrontés aux mêmes défis.

Une deuxième journée Nu Lakot Nu Lavwa est prévue le 6 juin au Morne, avant une campagne numérique nationale. Le défi reste autant politique que technique : légiférer, planifier, puis accompagner, dans cet ordre.

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