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Santé

L’«overseas treatment» et ses zones d’ombre

25 mai 2026, 13:00

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L’«overseas treatment» et ses zones d’ombre

Rs 500 millions d’arriérés envers des hôpitaux étrangers, 1 851 patients pris en charge en cinq ans, un rythme de transferts en forte accélération. Pourtant, l’«Overseas Treatment Unit» n’apparaît ni dans le Budget 2025- 2026, ni dans les délibérations du Cabinet de 2025 à 2026, ni dans le dernier rapport de l’Audit. Une structure dont le ministre de la Santé admet ne pas connaître le montant exact des dettes.

Au deuxième étage du Nexsky Building, à Ébène, se trouve l’Overseas Treatment Unit (OTU). Loin des hôpitaux régionaux et des services d’urgence, ce département du ministère de la Santé gère le transfert de patients mauriciens vers des établissements médicaux à l’étranger – principalement en Inde. Aucune ligne ne lui est consacrée dans le dernier discours budgétaire. Ses activités n’ont jamais fait l’objet d’une délibération du Cabinet. Son nom n’apparaît dans aucune des 12 sections que le rapport du Directeur de l’audit consacre au ministère de la Santé pour l’exercice 2024-2025.

Ce que l’on sait de l’OTU, on le doit presque exclusivement aux questions parlementaires. En effet, c’est à l’Assemblée nationale, au fil de trois séances tenues entre avril et mai 2026, que le ministre de la Santé et du bien-être, Anil Bachoo, a livré l’essentiel : des arriérés de Rs 500 millions hérités envers des hôpitaux étrangers, 1 851 patients bénéficiaires entre 2021 et 2025, un rythme de transferts qui a accéléré de 50 % depuis la prise de fonction de l’Alliance du Changement. En ce qui concerne les créances envers les hôpitaux étrangers, les dossiers manquent. Anil Bachoo, l’admet au Parlement le 7 avril : «Les documents nécessaires ne sont pas disponibles, ce qui rend le règlement de ces créances extrêmement difficile.»

Allégations d’abus

Selon des informations circulant dans le milieu médical, des spécialistes auraient subi des pressions pour recommander l’envoi de patients à l’étranger – parfois dans des cas pouvant être pris en charge localement. Certains auraient confié craindre pour leur carrière – ou un transfert punitif – en cas de refus. Des recommandations médicales auraient par ailleurs été modifiées à un «niveau administratif supérieur», sans justification documentée. Certains hôpitaux indiens auraient été systématiquement favorisés dans les transferts. Des commissions auraient été perçues en contrepartie.

Les chiffres du Hansard

Le 7 avril, Anil Bachoo dresse pour la première fois un tableau chiffré des arriérés hérités. Sur une dette totale de Rs 2,2 milliards au sein du ministère de la Santé, la part «overseas treatment» s’élève à Rs 500 millions, derrière les «heures supplémentaires» (Rs 688 millions) et les vaccins Covid-19 (Rs 575 millions).

Trois semaines plus tard, le nombre de patients est précisé lors de la séance parlementaire du 28 avril. Entre janvier 2021 et décembre 2025, 1 851 personnes ont bénéficié de l’Overseas Treatment Scheme. Entre décembre 2024 et avril 2026, 786 patients ont été transférés dont 105 sous le Child Cancer Scheme, récemment placé sous tutelle de l’OTU après avoir été géré par la Child Cancer Cell du ministère des Finances. Le calcul est instructif. Sur la période 2021-2025, le schéma prenait en charge 30,9 patients par mois en moyenne. Depuis décembre 2024, la cadence atteint 46,2 patients mensuels – une accélération de 50 %. Anil Bachoo résume la situation sans ambiguïté : «Les fonds décaissés pour les traitements ont fait l’objet d’abus manifestes et d’exagérations considérables.» Le dispositif, quant à lui, repose sur des critères chiffrés. Le plafond de prise en charge est fixé à Rs 1,3 million par patient adulte. Pour les enfants de moins de 25 ans, aucun plafond n’existe.

Décès du chanteur

Le décès de Ras Natty Baby a mis ces dysfonctionnements en lumière. Le chanteur, admis le 23 mars à l’hôpital Jeetoo en soins intensifs, est transféré le 9 avril vers le Park Hospital, en Inde, sur autorisation d’un médecin de l’OMCA Foundation – et non des cinq spécialistes du ministère qui suivaient son dossier. Il décède le 26 avril. Le gouvernement décide alors de prendre en charge les frais : Rs 1 120 000 pour l’hôpital, Rs 80 000 pour le rapatriement. Le ministre a annoncé le renvoi du dossier devant le Medical Council. À ce jour, aucune décision n’a été rendue publique.

Rapport de l’Audit 2024-2025 : Nexsky Building

L’OTU opère depuis le Nexsky Building à Ébène – un immeuble dont le dernier rapport du Directeur de l’audit souligne que le bail n’était toujours pas signé en octobre 2025, et que Rs 45 millions de loyers avaient été versées sans base contractuelle.

Un vide réglementaire

Au-delà de l’OTU elle-même, c’est l’ensemble du secteur des transferts médicaux à l’étranger qui opère sans cadre contraignant. Anil Bachoo, l’a reconnu au Parlement le 5 mai : les organisations privées qui orientent des patients mauriciens vers des établissements étrangers évoluent dans un «vide réglementaire complet». Son ministère, dit-il, «n’a aucun pouvoir de contrôle statutaire sur les activités de ces organisations». Et d’ajouter : «J’ai l’impression que nous avons un ministère de la Santé parallèle qui opère dans notre propre pays.» Le ministre énumère ensuite les plaintes reçues. Des patients en phase terminale auraient été orientés vers des établissements étrangers «avec peu de perspectives réalistes de bénéfice». Des allégations de commissions non déclarées perçues par ces organisations auprès d’hôpitaux étrangers lui auraient été soumises. Des cas de collusion présumée avec des spécialistes – qui auraient induit des patients en erreur sur leurs options thérapeutiques – lui auraient été signalés. Des collectes de fonds jugées illégales exploiteraient, selon lui, «la vulnérabilité et la bonne foi de la population». Anil Bachoo souligne lors de la même réponse parlementaire que plusieurs dossiers ont été transmis à la Financial Crimes Commission avant le décès de Ras Natty Baby mais que, selon ses propres mots, «aucune suite n’avait été donnée».

Face à ce tableau, Anil Bachoo annonce des réformes : des amendements au Private Health Institutions Act, possiblement intégrés dans le Finance Bill 2026, et un renvoi du dossier devant le bureau de l’Attorney General. Le ministre souligne que les organisations visées, pendant ce temps, se sont multipliées : «Ces organisations prolifèrent désormais dans notre pays. D’une, elles sont passées à deux, puis à trois ou quatre.»

Cinq documents, zéro mention

Ce qui frappe, dans le dossier OTU, c’est moins ce que les documents révèlent que ce qu’ils ne disent pas. Le Budget 2025-2026 ne contient aucune mention de l’Overseas Treatment Unit, aucune référence aux arriérés overseas et aucune mesure de réforme du dispositif. Son annexe comporte bien une référence aux soins à l’étranger – mais il s’agit d’une mesure de protection sociale concernant le maintien des droits à pension pour les bénéficiaires voyageant plus de six mois consécutifs hors de Maurice. Les délibérations du Cabinet, de janvier 2025 à mai 2026, ne mentionnent pas l’unité. Elles font pourtant état, sur cette même période, de cinq mémorandums d’accord signés avec des hôpitaux indiens : le SRM Institutes for Medical Science de Chennai, Venkateshwar Hospital de New Delhi, Fortis Healthcare, Medanta Hospital de Gurugram et Sri Kauvery Medical Care. Ces établissements sont précisément ceux vers lesquels l’OTU est censée orienter les patients. L’unité qui gère ces transferts n’y figure à aucun moment.

De son côté, le rapport du Directeur de l’audit pour l’exercice 2024-2025 consacre 12 sections et plus de 80 pages au ministère de la Santé. Il examine les soins gériatriques, les ambulances SAMU, la médecine ayurvédique, la sécurité alimentaire, la gestion du linge hospitalier, la formation du personnel, le déménagement au Nexsky Building et les indicateurs de performance. L’OTU, le dispositif overseas treatment et les arriérés de Rs 500 millions n’y apparaissent pas. À cette liste s’ajoute le transfert du Paediatric Cancer Scheme, annoncé par communiqué du ministère le 28 mars 2026. Ce «scheme» a été placé sous tutelle de l’OTU sans qu’aucune délibération du Cabinet n’en fasse état.

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