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Éclairage

«Africa Forward»: le temps du grand repositionnement… et l’opportunité mauricienne

13 mai 2026, 11:30

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«Africa Forward»: le temps du grand repositionnement… et l’opportunité mauricienne

Il y a des sommets diplomatiques qui relèvent du cérémonial. Et puis il y a ceux qui traduisent un changement d’époque. Africa Forward, qui s’est terminé à Nairobi hier, appartient, espérons-le, à la seconde catégorie. Derrière les formules convenues sur le partenariat et la coopération, ce rendez-vous marque surtout une tentative de redéfinition profonde de la relation entre la France et l’Afrique, dans un monde où les rapports de force économiques, financiers et géopolitiques sont en pleine recomposition.

Le symbole, d’abord, est fort. Pour la première fois, un sommet Afrique-France se tient dans un pays anglophone. Le choix du Kenya n’est pas anodin, il traduit une certaine réalité devenue impossible à ignorer pour Paris : l’Afrique francophone n’est plus le centre exclusif de sa stratégie africaine. Pour cause, les tensions politiques et militaires avec plusieurs pays du Sahel, les départs forcés des forces françaises au Mali, au Burkina Faso ou au Niger, ainsi que la montée d’un sentiment antifrançais dans certaines anciennes colonies, ont profondément ébranlé l’influence traditionnelle de la France sur le continent.

Face à cet affaiblissement, Emmanuel Macron tente désormais un repositionnement stratégique. Nairobi se veut être ainsi le laboratoire, selon des spécialistes, d’une nouvelle doctrine française : moins politique, moins militaire, davantage économique, financière et technologique. La France veut rester un acteur majeur en Afrique, mais à travers les investissements, les partenariats privés et les chaînes de valeur, plutôt qu’à travers les réflexes de la «Françafrique».

Le chiffre avancé lors du sommet – 23 milliards d’euros d’investissements mobilisés entre l’Afrique et la France – participe évidemment de cette démonstration de puissance économique. Dans un contexte mondial marqué par les tensions commerciales, la fragmentation géopolitique et la compétition accrue pour les ressources, les marchés et les infrastructures stratégiques, Paris veut montrer qu’elle reste capable de mobiliser capitaux, entreprises et instruments financiers à grande échelle.

Les secteurs ciblés révèlent d’ailleurs les nouvelles priorités de cette bataille économique : intelligence artificielle, numérique, économie bleue, infrastructures logistiques, transition énergétique, agriculture et santé. En réalité, ce sommet dépasse largement la relation bilatérale. Il s’inscrit dans une compétition mondiale où la Chine, les États-Unis, l’Inde, la Turquie ou encore les pays du Golfe cherchent eux aussi à renforcer leur présence sur le continent africain, devenu l’un des principaux terrains d’affrontement économique du XXIe siècle.

Dans cette recomposition, Maurice tente intelligemment de se positionner. La présence du Premier ministre, Navin Ramgoolam, à Nairobi n’a rien de surprenant. Depuis son retour au pouvoir, il multiplie les signaux d’un retour diplomatique et économique de Maurice sur la scène africaine. Contrairement à son prédécesseur, souvent perçu comme davantage tourné vers des alliances traditionnelles, Navin Ramgoolam semble avoir compris que l’avenir économique de Maurice passe aussi par une insertion plus forte dans les dynamiques africaines.

Sa participation active à ce type de grands rendez-vous continentaux reflète une vision plus stratégique : Maurice ne peut plus se contenter d’être une petite économie insulaire dépendante du tourisme, des services financiers classiques ou des marchés européens. Dans un monde en mutation rapide, le pays doit impérativement se repositionner comme plateforme régionale de services, d’investissements et d’innovation connectée à l’Afrique.

Le discours du junior minister des Finances, Daneshwar Damry, s’inscrit précisément dans cette logique. Son appel direct aux entrepreneurs africains – «Come to Mauritius» – dépasse le simple slogan promotionnel. Il traduit une volonté d’ancrer Maurice comme un hub africain capable d’offrir stabilité, sécurité juridique, expertise financière et environnement d’affaires favorable dans un continent encore confronté à d’importantes fragilités institutionnelles et financières.

Point d’entrée stratégique

L’intérêt de Maurice est évident. À l’heure où l’Afrique attire de plus en plus de capitaux internationaux, l’île veut devenir un point d’entrée stratégique pour les investissements vers le continent, notamment dans les domaines de la finance climatique, des technologies numériques, de la fintech, des data centres et de l’intelligence artificielle.

Daneshwar Damry l’a d’ailleurs clairement exprimé en évoquant l’ambition de faire de Maurice un «de-risking centre for digital finance and climate finance». Cette formule résume bien la stratégie mauricienne : utiliser la crédibilité réglementaire et financière du pays pour réduire les risques perçus par les investisseurs internationaux souhaitant opérer en Afrique.

Cette ambition est loin d’être irréaliste. Maurice dispose déjà de plusieurs atouts: un secteur financier relativement sophistiqué, un réseau étendu d’accords fiscaux et de protection des investissements, une certaine stabilité institutionnelle, une expertise reconnue dans les services transfrontaliers et une position géographique intéressante entre Afrique et Asie.

Mais au-delà des discours, la vraie question demeure celle de la crédibilité et de l’exécution. Car les grands sommets internationaux produisent souvent des annonces spectaculaires qui peinent ensuite à se concrétiser. Les 23 milliards d’euros annoncés à Nairobi devront se traduire en projets réels, emplois, infrastructures et transferts technologiques. Or, dans un contexte mondial de ralentissement économique, de tensions budgétaires et de durcissement des conditions financières internationales, mobiliser effectivement ces capitaux sera un défi majeur.

Pour Maurice aussi, le risque serait de se limiter à une diplomatie de visibilité sans véritable transformation économique interne. Devenir un hub africain ne se décrète pas dans les conférences internationales, cela exige des réformes profondes : amélioration du climat des affaires, accélération de la digitalisation, montée en compétences de la main-d’œuvre, modernisation des infrastructures numériques, renforcement de la gouvernance et surtout restauration complète de la crédibilité institutionnelle du pays.

C’est là tout l’enjeu de l’aprèssommet: Africa Forward ne doit pas être perçu uniquement comme une vitrine diplomatique ou un forum d’affaires de plus. Ce sommet révèle surtout une Afrique qui change de place dans l’économie mondiale. Une Afrique qui ne veut plus être seulement un simple bénéficiaire d’aide publique, mais un espace de coinvestissement, d’innovation et de création de valeur.

La France tente de s’adapter à cette nouvelle réalité. Maurice, elle aussi, cherche à trouver sa place dans cette transformation. Reste désormais à savoir si cette ambition africaine sera portée par des politiques cohérentes, des investissements réels et une vision de long terme. Sur le nouvel échiquier économique mondial qui se dessine, les pays qui réussiront ne seront pas forcément les plus grands, mais ceux capables de devenir des plateformes de confiance, d’innovation et d’interconnexion.

Et c’est précisément le pari que Maurice semble vouloir faire aujourd’hui.

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