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Sciences et technologies

La militarisation de la technologie quantique

19 avril 2026, 17:30

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La militarisation de la technologie quantique

(En haut à g.) Équipement MagNav chargé à bord d’un aéronef. (En haut à dr.) Capteurs MagNav installés dans l’«AgilePod». (En bas) Gros plan de l’«AgilePod».

Qui contrôlera la révolution quantique ? La question n’est plus théorique. Alors que les technologies quantiques sortent progressivement des laboratoires pour entrer dans l’économie réelle, elles attirent désormais l’attention des états-majors. États-Unis, Chine, Europe : partout, les investissements publics explosent. Officiellement pour stimuler l’innovation. Officieusement, aussi, pour ne pas laisser l’adversaire prendre l’avantage stratégique.

Mais de quoi parle-t-on exactement ? Le quantique repose sur des phénomènes physiques – superposition, intrication – qui permettent de concevoir des machines radicalement différentes des ordinateurs actuels. Là où un bit classique vaut 0 ou 1, un qubit peut être les deux à la fois. Résultat : certaines opérations pourraient être réalisées à une vitesse hors d’atteinte des supercalculateurs traditionnels.

Les militaires s’y intéressent d’abord pour la cryptographie. En effet, la sécurité des communications diplomatiques, financières et militaires repose sur des systèmes de chiffrement réputés «inviolables». Mais un ordinateur quantique suffisamment puissant pourrait, en théorie, briser ces protections. Celui qui y parviendrait en premier disposerait d’un avantage décisif : lire les communications adverses sans être détecté. Cette perspective explique la course parallèle à la «cryptographie post-quantique», censée résister à ces futures machines.

Autre terrain stratégique : les communications quantiques. Grâce à la distribution quantique de clés (QKD), toute tentative d’interception peut être détectée. La Chine a déjà testé des liaisons satellitaires quantiques. L’objectif est clair : sécuriser les échanges entre centres de commandement, satellites et unités déployées. Dans un monde où la cyberguerre est permanente, la promesse d’un réseau théoriquement inviolable est un atout majeur. Mais c’est peut-être dans les capteurs que l’impact sera le plus rapide. Horloges atomiques ultraprécises, gravimètres capables de détecter des variations infimes, capteurs magnétiques d’une sensibilité inédite : ces outils pourraient permettre de repérer des sous-marins, des infrastructures souterraines ou d’améliorer les systèmes de navigation. À l’heure où le Global Positioning System (GPS) peut être brouillé ou falsifié, la navigation inertielle quantique offre une alternative stratégique.

Quand ces technologies seront-elles opérationnelles ?

Certaines applications existent déjà à l’état expérimental. D’autres, comme l’ordinateur quantique universel capable de casser les systèmes de chiffrement actuels, sont encore en phase de développement. Cependant, les défis techniques demeurent considérables : stabilité des qubits, correction d’erreurs, infrastructures cryogéniques lourdes. Mais la trajectoire est tracée.

Où cela nous mène-t-il ? À une recomposition possible des équilibres géopolitiques. Le quantique ne remplacera pas du jour au lendemain les arsenaux traditionnels, mais il pourrait modifier en profondeur la guerre de l’information, la dissuasion et la supériorité technologique. Comme l’arme nucléaire au 20ᵉ siècle, il pose une question politique autant que scientifique.

La militarisation de la recherche quantique ne se résume donc pas à un fantasme futuriste. Elle est déjà en cours, portée par la rivalité entre grandes puissances. Reste à savoir si cette révolution sera encadrée par des normes internationales… ou si elle alimentera une nouvelle course aux armements, invisible mais décisive.

La Chine

En mars 2025, une équipe internationale dirigée par l’Université des sciences et technologies de Chine a franchi un nouveau cap en réalisant une communication quantique sécurisée sur plus de 12 900 kilomètres entre la Chine et l’Afrique du Sud, via le micro-nano satellite Jinan-1. Pour la première fois, une QKD en temps réel a été effectuée entre un satellite et des stations au sol miniaturisées, permettant un échange chiffré entre les deux hémisphères. Publiée dans la revue Nature, cette avancée marque une étape vers la mise en place d’un réseau mondial de communications quantiques, plus compact et potentiellement commercialisable. Après le satellite pionnier Micius (2016), Jinan-1 illustre la stratégie chinoise de miniaturisation et de montée en puissance technologique dans le domaine des communications quantiques spatiales.

Les États-Unis

Selon le National Quantum Initiative Supplement to the President’s FY 2025 Budget (décembre 2024), les États-Unis poursuivent une stratégie coordonnée et massivement financée en matière de technologies quantiques. La National Quantum Initiative (NQI), présentée comme «the federal source and gateway to quantum R&D across US government», constitue le cadre central de cette politique. Elle vise à accélérer le leadership américain en sciences et technologies quantiques au service de la compétitivité économique et de la sécurité nationale.

Les investissements fédéraux sont conséquents depuis 2019 : USD 1,036 milliard en 2023, USD 1,006 milliard en 2024 et USD 998 millions en 2025. Ces financements couvrent le calcul quantique, les réseaux quantiques, les capteurs, les technologies habilitantes ainsi que la cryptographie post-quantique. Le rapport met également en avant une coordination étroite entre agences civiles (DOE, NSF, NIST, NASA), le département de la Défense (DoD) et la communauté du renseignement (NSA, IARPA). Cette approche intégrée associe recherche fondamentale, innovation industrielle et impératifs stratégiques.

Dans ce contexte, les technologies de détection quantique occupent une place particulière. Le GPS fournit au monde des informations de positionnement, de navigation et de synchronisation (PNT). Toutefois, le GPS est vulnérable au brouillage, à l’interruption ou au déni d’accès, ce qui expose des infrastructures critiques à des risques majeurs. Certaines technologies de capteurs quantiques sont ainsi envisagées comme des alternatives ou des compléments au GPS, notamment par le recours à la gravimétrie ou à la magnétométrie, capables d’offrir des capacités de navigation indépendantes des signaux satellitaires.

250 scientifiques s’opposent à la militarisation du quantique

En février 2026, plus de 250 scientifiques spécialisés en technologies quantiques ont signé un manifeste rejetant explicitement la militarisation de la recherche dans ce domaine. Face à un contexte géopolitique tendu, les signataires expriment leur profonde inquiétude quant à l’utilisation potentielle des technologies quantiques à des fins militaires, de surveillance ou de contrôle des populations. Ils appellent à un débat éthique ouvert au sein de la communauté scientifique et plaident pour une plus grande transparence, notamment via la publication des financements et projets liés à des objectifs militaires. Sans nourrir d’illusions quant à la possibilité d’empêcher totalement les usages militaires, ils souhaitent au moins en limiter le développement au sein des universités publiques et s’inspirent, à cet égard, du précédent historique de la mobilisation des physiciens contre l’armement nucléaire.

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