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Que sont-ils devenus ?
Carl de Souza : «L’humanité a besoin de personnes qui peuvent dire non»
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Que sont-ils devenus ?
Carl de Souza : «L’humanité a besoin de personnes qui peuvent dire non»
Photos : © Aurélio Prudence.
Six ans après avoir refusé la médaille de «Commander of the Order of the Star and Key of the Indian Ocean» (CSK), l’ancien recteur et ancien conseiller du ministre de l’Éducation se consacre à l’écriture. Et s’est remis au piano.
12 Mars 1968. L’année, non pas des cyclones, mais où Carl de Souza a atteint ses 18 ans. «Et le pays a accédé à sa majorité.» Des vagues de questions au brisant de la conscience. Qu’allait-il devenir en tant qu’individu? Qu’est-ce que l’ancienne colonie devenue pays allait faire de sa liberté ? «À chaque fête de l’indépendance, il y a le questionnement sur la liberté, l’indépendance. Je fonctionne beaucoup plus par questionnement que par réponse.»
C’est son esprit scientifique – Carl de Souza est diplômé en biologie – qui tourne à plein régime. Interrogeant la relation de dépendance-indépendance que nous entretenons avec notre entourage. Une question d’autant plus lancinante qu’il a été très malade. «Vous êtes debout et soudain, vous êtes allongé, à regarder ceux qui sont debout à côté de vous. Ça change une perspective. Peuton prétendre à une absolue indépendance ?» Ils’est réveillé d’un coma artificiel après cinq jours, en ayant conscience de «dépendre de la personne qui partage ma vie.»
Les yeux grands ouverts sur «tous les Donald du monde», sur les façons d’exercer le pouvoir. Comme, par exemple, menacer plusieurs fois de le quitter, du haut de son fauteuil de Premier ministre adjoint. «Je suis loin d’être un bérengiste, mais j’ai presque envie de dire heureusement qu’il est là, pour secouer de temps en temps, faire semblant de secouer.»
Pourtant au départ – suite au changement de régime à partir de fin 2024 – «j’ai respiré. J’étais très content de respirer», affirme Carl de Souza. Sous le précédent gouvernement, il a été un conseiller de Leela Devi Dookun-Luchoomun alors ministre de l’Education et vice Première ministre. Elle avait été sa collègue. Plus que ça : une «amie».
Jusqu’au refus. Le 12 mars 2020, Carl de Souza, ancien recteur du Saint Mary’s College, écrivain publié aux Éditions de l’Olivier, sportif ayant brillé dans le badminton, est sur la liste des décorés de la République. Élevé au rang de Commander of Order of the Star and Key of the Indian Ocean (CSK) «for significant contribution in the fields of education, literature and sports.» Mais en novembre de la même année, au moment de recevoir l’insigne, Carl de Souza refuse la décoration, dans une longue lettre argumentée.
Six ans plus tard. Les «ponts sont coupés» avec son «amie». «C’est toujours une question que je me pose : ai-je bien fait ?» En disant non, Carl de Souza est entré dans le club select des contemporains ayant refusé une décoration républicaine. Avant lui, en 2010, le metteur en scène et dramaturge Gaston Valayden avait rendu sa médaille. «Je n’en tire pas une grande fierté. Si j’ai pu faire basculer l’opinion de certains, faire réfléchir d’autres, déranger quelques-uns, c’est pas plus mal. Dire qu’on n’est pas d’accord aide à progresser.»
Après ce geste marquant, des anciens élèves, des tas de gens ont eu «comme un ouf. Il fallait que quelqu’un, à un moment donné, dise non. L’humanité a besoin de personnes qui peuvent dire non. On a dit la même chose pour Jérôme (NdlR : son fils, photographe de presse, parti brutalement en 2005). Pour lui, c’était d’une façon extrêmement douloureuse mais c’est comme ça.»

Carl de Souza avait motivé son refus par une série de propositions. Parmi : la tenue d’assises de l’éducation. La conception de l’éducation ayant comme finalité obtenir un certificat, l’enseignant de carrière n’en veut pas. «L’éducation est permanente. C’est la capacité de l’humain d’apprivoiser son environnement. C’est une perpétuelle remise en cause. L’éducation, c’est naviguer dans un monde instable.»
Depuis l’an dernier, les élèves ayant obtenu trois Credits au School Certificate peuvent passer au Higher School Certificate (HSC) alors que cinq Credits étaient exigés auparavant. Réaction de l’ancien recteur : «mais j’ai bouilli. J’ai aussi été sportif. C’est comme si je disais aux gens : attrape ta raquette, va participer au championnat du monde. Qu’on dise à ceux qui ont trois Credits ou même à ceux qui ont zéro crédit: ta vie n’est pas foutue. Résumer l’éducation à la scolarité est un gros problème. Je rencontre énormément de personnes, dont mes proches, qui ne sont pas du tout faits pour l’école. L’éducation, pour commencer, c’est le job des parents.» Sourire ironique en racontant l’anecdote de cette rectrice à qui les parents disaient: «Nou met tou dan ou lame.»
L’écrivain est né en 1949. Sans faux semblant, il confie : «Je me sens très incompétent par rapport au monde de la jeunesse.» Il est sur les réseaux sociaux mais ne «publie pas beaucoup.» Il fait un «gros usage de l’intelligence artificielle pour trouver des sources de renseignement, pour écrire, pour réfléchir. Ça fait gagner beaucoup de temps. Je ne prends pas tout pour argent comptant, mais c’est un outil.»
Plus que jamais, Carl de Souza écrit. «Tous les jours, toutes les nuits, toutes les heures.» Il se réveille à 4 heures – 5 heures du matin, «quand les esprits méchants me laissent en paix, je peux écrire.» Lui, qui ne fait pas de différence entre la fiction et la poésie, a «cinq projets de romans qui montent en même temps.» Il s’excuse presque : «J’ai un peu tendance à la dispersion. J’ai ces choses qui m’obsèdent. L’écriture m’aide à coucher sur papier des choses, à prendre un peu de distance. Ça m’éclaire un peu sur ce que moi-même, je cherche.»
Ce qui l’obsède ? Imaginer que des êtres humains ont été réduits en esclavage. «Je me pose la question de ce que c’était que d’être volé à son monde, à sa culture. D’être envoyé dans une cale de bateau, d’être débarqué et chosifié. On regardait vos dents. C’est quelque chose qui m’est resté dans la tête. Peut-être au moment où le Saint Mary’s a ouvert une école dans l’Ouest. Regardez la pauvreté, la population carcérale. Ceux qui sont au pouvoir, est-ce qu’ils s’y connaissent suffisamment pour prendre des décisions ?»
Quand il n’écrit pas, il garde le contact avec des «amis de badminton, qui ont des problèmes à gauche, à droite». Il y a aussi ses «amis dans l’écriture». À Piton, où il habite, il garde les pieds sur terre au fil des rencontres avec «les gens dans les campagnes que les politiciens ignorent totalement».
Carl de Souza s’est aussi (re)mis au piano. Son professeur: «un jeune formidable, qui a été mon élève au Saint Mary’s. Il vient me donner des leçons. Il me mène la vie dure». Mais il n’a que des éloges pour cette personne, «qui a décidé de faire un institut de piano, sans sponsors, dans ce centre mondial qui s’appelle Calebasses. Vous parlez d’indépendance ? Voilà des choses qui sont bien à Maurice».
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