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Rs 10 milliards en moins : comment sauver le Budget du chaos des Chagos

4 mars 2026, 05:00

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Rs 10 milliards en moins : comment sauver le Budget du chaos des Chagos

Le report de la compensation de Rs 10 milliards attendue dans le cadre de la ratification de l’accord sur les îles Chagos survient à un moment particulièrement délicat pour les finances publiques. Ce qui devait constituer un coussin budgétaire pour stabiliser les comptes de l’État se transforme en trou à combler, alors que l’environnement international se dégrade : la guerre en Iran, l’inflation mondiale et ses répercussions sur les matières premières et les tensions sur le transport maritime mettent en évidence la vulnérabilité de Maurice.

À l’approche du budget 2026-27, le gouvernement doit composer avec une double contrainte : l’absence d’une manne exceptionnelle et le risque d’un choc conjoncturel sur les prix de l’énergie et des importations. Pour l’économiste Sameer Sharma, cette situation n’est pas un simple accident budgétaire. Elle révèle une fragilité structurelle des finances publiques et pose la question de la résilience économique à long terme.

Le poids des chocs exogènes

«C’est le signal d’alarme d’un modèle à bout de souffle. Avec une dette publique de 90 % du PIB, le ministre des Finances doit naviguer entre une consolidation fiscale impérative et une libéralisation des marchés qui n’a que trop duré», explique l’économiste. Qui ajoute que depuis le changement de gouvernement en novembre 2024, la dette n’a été réduite que de 3 %, un rythme jugé anémique «face aux chocs exogènes comme les tensions en Iran, qui menacent d’alourdir la facture énergétique et le fret».

La hausse durable du prix du pétrole, déjà supérieure à 80 dollars le baril pour le Brent, augmenterait immédiatement la facture énergétique nationale. Les coûts de transport maritime, essentiels pour une île fortement dépendante des importations, se répercuteraient sur tous les produits de consommation. Dans le même temps, le secteur touristique, moteur de la croissance et générateur de devises, pourrait subir des annulations si l’instabilité s’installe au Moyen-Orient avec le hub de Dubaï sous pression, entraînant des pertes directes et indirectes.

Les recettes fiscales deviennent plus incertaines : la TVA, pilier central des finances publiques, dépend directement de la consommation. Celle-ci montre déjà des signes de ralentissement. Les ventes automobiles sont touchées par la hausse des droits de douane et la réintroduction des droits d’accises sur les modèles hybrides et électriques.

À en croire les concessionnaires, le marché automobile devrait enregistrer une contraction par rapport aux prévisions initiales. Cette combinaison de facteurs pourrait élargir le déficit budgétaire au-delà des seuils anticipés, mettant la note souveraine sous pression. L’agence Moody’s surveille attentivement la trajectoire budgétaire mauricienne, et toute dérive prolongée pourrait renchérir le coût du financement externe.

«Windfall tax»

Face à cette situation, Sameer Sharma plaide pour une approche chirurgicale plutôt qu’idéologique pour ramener le déficit budgétaire à 4,9 % du PIB. La solution n’est pas une taxation symbolique généralisée, mais le ciblage des rentes et des profits exceptionnels. La transformation de la fair share contribution en windfall tax temporaire pourrait générer des recettes ponctuelles. L’idée serait de taxer les gains exceptionnels réalisés ces dernières années, liés à la dépréciation de la roupie ou à certains effets indirects de la politique monétaire accommodante post-Covid.

Les bénéficiaires indirects de la liquidité injectée via la Mauritius Investment Corporation (MIC) ou certains segments bancaires pourraient être concernés. Bien calibrée et strictement limitée dans le temps, cette mesure pourrait combler une partie du manque sans changer durablement l’attractivité fiscale du pays.

Autre piste : l’introduction d’une Land Value Tax, qui taxe la valeur du sol non agricole plutôt que les bâtiments ou les investissements productifs. Cette approche permettrait de réduire la spéculation foncière, d’élargir l’assiette fiscale et de favoriser une allocation plus efficace du foncier urbain. Elle est recommandée par plusieurs institutions internationales pour les petites économies où le foncier constitue un actif stratégique.

Élargir l’assiette fiscale

L’expérience internationale montre que les hausses brutales d’impôts dans une petite économie ouverte peuvent se révéler contre-productives. Maurice dépend des investissements étrangers, du secteur financier et du tourisme. Une fiscalité perçue comme instable ou punitive pourrait affaiblir la confiance et ralentir les flux de capitaux. L’alternative consiste à élargir l’assiette fiscale en réduisant les niches et exemptions inefficaces, en renforçant la conformité, en digitalisant la collecte et en harmonisant les régimes spéciaux. Une meilleure administration peut générer des recettes substantielles sans modifier les taux et sans fragiliser la confiance des investisseurs et des contribuables.

Le manque de Rs 10 milliards ne peut être comblé uniquement par les recettes. La maîtrise des dépenses constitue un levier immédiat et indispensable. Cela implique de prioriser les projets d’infrastructure selon leur rendement économique réel, de réviser les subventions énergétiques et sociales pour mieux cibler les bénéficiaires, et d’auditer les entreprises publiques déficitaires. «Trois décennies ont prouvé l’incapacité des politiciens à gérer des entreprises sans céder aux clientélismes. Il est urgent de nommer un « Financial Czar » étranger, issu de grands cabinets mondiaux, pour restructurer ces entreprises de manière indépendante avant de les lister en bourse, l’État n’y conservant qu’une participation minoritaire.»

Certes, la tentation de compenser rapidement les Rs 10 milliards par une surtaxation des hauts revenus ou grandes entreprises est forte, mais comporte des risques réels. Une hausse brutale des taux d’imposition pourrait, selon les experts, envoyer un signal d’instabilité fiscale, dissuader les investisseurs et réduire l’attractivité pour les talents internationaux.

La guerre en Iran rappelle la vulnérabilité énergétique de Maurice. Accélérer la transition vers les énergies renouvelables réduirait la dépendance au pétrole et limiterait l’exposition aux chocs géopolitiques. La diversification sectorielle constitue également un impératif stratégique. Le pays pourrait se concentrer sur un tourisme de niche à forte valeur ajoutée, développer une économie verte et des technologies propres et renforcer l’industrie pharmaceutique et biomédicale. Bien que favorable à la légalisation et la structuration du cannabis médicinal et industriel comme culture de rente stratégique, Sameer Sharma ne pense pas que ces axes combleront immédiatement les Rs 10 milliards, mais qu’ils renforceront la résilience économique à moyen terme, tout en préparant Maurice aux chocs futurs.

Le report de la compensation des Chagos et l’incertitude géopolitique placent Maurice devant un choix stratégique : opter pour des mesures ponctuelles mais risquées, ou transformer ce choc en catalyseur de réformes structurelles ambitieuses. Les Rs 10 milliards manquantes sont un défi réel, mais peuvent devenir un électrochoc budgétaire. Il s’agit de renforcer la discipline financière, moderniser l’État, restaurer la crédibilité budgétaire et préparer l’économie mauricienne aux chocs externes.

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