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La tentation d’un monde sans arbitre
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La tentation d’un monde sans arbitre
Il fallait s’y attendre. Donald Trump n’allait pas se contenter de bousculer les règles : il entend désormais les remplacer. Avec son projet de Board of Peace, présenté comme un instrument de stabilisation internationale mais conçu en dehors – et peut-être contre – le Conseil de sécurité des Nations unies, le président américain signe une nouvelle offensive contre l’ordre multilatéral issu de 1945. Plus qu’une initiative diplomatique, c’est un geste politique lourd de sens : celui d’une Amérique qui ne veut plus arbitrer le monde, mais le diriger à sa manière.
À l’origine, le Board of Peace devait superviser la reconstruction de Gaza dans le cadre d’un cessez-le-feu négocié sous l’égide américaine. L’idée n’était pas absurde. L’internationalisation de la gestion de l’après-guerre, adossée à une résolution du Conseil de sécurité, pouvait offrir une issue pragmatique à un conflit enlisé. Mais très vite, l’outil s’est émancipé de sa mission initiale. Dans la charte transmise aux États invités, Gaza disparaît presque entièrement. Le champ d’action s’élargit à l’ensemble des conflits mondiaux. Et surtout, le Board se dote d’une architecture qui en dit long sur ses véritables ambitions.
Organisation internationale autoproclamée, présidée sans limite de temps par Donald Trump lui-même, dotée de sièges permanents monnayés à un milliard de dollars, le Board of Peace ressemble moins à une institution de paix qu’à une société de gouvernance globale, où l’influence se paie et où la légitimité découle de l’allégeance. Une ONU version Trump, débarrassée de ses lenteurs, de ses contre-pouvoirs et de ses principes fondateurs.
La liste des pays invités – et de ceux qui ont déjà accepté – confirme cette logique. Monarchies du Golfe, dirigeants autoritaires, régimes contestés, pays sous sanctions, alliés dociles ou dépendants: le casting est moins diplomatique que transactionnel. La présence envisagée de la Russie, de la Biélorussie ou de dirigeants sous le coup de mandats internationaux pour crimes de guerre soulève une question centrale : peuton bâtir la paix avec ceux qui, hier encore, la violaient ouvertement ? Et surtout, qui décide des critères de respectabilité ?
Les alliés occidentaux, eux, hésitent ou déclinent. La France et la Norvège s’interrogent sur la coexistence du Board avec l’ONU. L’Ukraine refuse de siéger aux côtés de la Russie. D’autres, comme le Canada ou l’Italie, temporisent, conscients du coût politique d’une adhésion sans garde-fous. Cette fracture révèle l’essentiel : le Board of Peace n’est pas un consensus ; c’est une épreuve de loyauté.
Car derrière la promesse d’efficacité se profile une remise en cause frontale du système multilatéral. Trump ne s’en cache guère lorsqu’il suggère que son Board pourrait «remplacer» des institutions qui auraient «trop souvent échoué». Le procès est facile. L’ONU est imparfaite, lente, paralysée par les vetos. Mais elle reste le seul espace où la force brute ne suffit pas, où les petits États peuvent encore exister face aux grands, où la légalité internationale survit tant bien que mal aux rapports de puissance.
En prétendant s’y substituer, le Board of Peace ne corrige pas les failles du système : il les institutionnalise. Il transforme la paix en produit financier, la gouvernance en club fermé, et la diplomatie en prolongement des intérêts personnels d’un président obsédé par le contrôle, la reconnaissance et la mise en scène de son pouvoir.
Si le Board of Peace veut prouver sa pertinence, qu’il commence là où il était attendu : à Gaza. Qu’il protège les civils, organise la reconstruction, garantisse une gouvernance crédible et prépare une solution politique durable. Tout le reste – l’ambition globale, la concurrence avec l’ONU, la diplomatie à péage – ressemble moins à un projet de paix qu’à une tentative de redessiner le monde sans arbitre. Et sans règles.
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