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Interview… Rudy Tannoo

«90 % du montant des devises étrangères récoltées par l’artisanat ne bénéficie pas à notre économie»

14 janvier 2026, 17:55

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«90 % du montant des devises étrangères récoltées par l’artisanat ne bénéficie pas à notre économie»

Rudy Tannoo , membre exécutif de la Small and Medium Enterprises Federation (SMEF), responsable du développement de l’artisanat

C’est un véritable cri de désespoir que lance Rudy Tannoo en faveur du segment artisanat, contributeur incontournable du développement du secteur du tourisme. Il estime que si rien n’est fait pour le protéger, l’artisanat va vers une disparition irréversible. Le plus gros problème auquel ce secteur fait face est, selon lui, l’importation de produits artisanaux portant le label fabriqué à Maurice. Une pratique qui prive l’économie nationale de recettes en devises étrangères. Il estime que les mesures prises jusqu’ici sont insuffisantes par rapport aux effets de la concurrence qui vient de producteurs étrangers.

Comment le pôle artisanat local du secteur du tourisme se porte-t-il depuis la présentation le 6 juin dernier du Budget 2025-2026, pour lequel vous aviez fait des propositions ?

Rien n’a changé, car rien n’a été fait. J’ai la nette impression qu’on s’est abstenu de nous écouter. Le secteur est toujours aussi invisible, voire inexistant. Il a complètement perdu sa place sur la scène économique du pays en raison de l’envahissement de substituts importés d’ailleurs qui, malheureusement, sont présentés comme des produits locaux. Ils se sont seulement apesanti sur la partie de l’exercice budgétaire relative à la limite du montant de chiffre d’affaires à partir duquel la taxe indirecte sur la consommation des biens et des services qu’est la Taxe sur la valeur ajoutée devrait intervenir. Cette limite est passée de Rs 6 millions à Rs 3 millions. Une mesure introduite sans tenir compte de la capacité réelle des micro, petites et moyennes entreprises d’en subir les effets. Si ce n’est pas un retour à la case départ, cela y ressemble étrangement.

Quelles ont été les propositions pour lesquelles vous attendiez une réponse favorable du ministère des Finances ?

Je leur ai dit que malheureusement la situation a atteint un niveau catastrophique parce qu’on n’a rien fait pour la gérer. Les autres ont volontairement détruit ce secteur. C’est un peu trop tard pour revenir en arrière, car beaucoup d’accords portant sur la libre circulation de produits et de services commerciaux entre partenaires ont été signés sans certaines clauses inspirées de la charte de l’Organisation internationale du commerce qui auraient certainement contribué à permettre au segment artisanat de surmonter les difficultés qui l’ont rendu si vulnérable. Je me suis concentré sur deux pôles de développement de ce segment : le sous-segment Gifts and Souvenirs du secteur du tourisme et celui qui concerne la nécessité de protéger les droits d’utilisation du dodo comme marque déposée ou emblème commercial. J’ai fait comprendre à mes interlocuteurs que nous ne regardons pas dans la même direction par rapport au devenir de l’artisanat.

Quelle est la place qu’occupe l’artisanat et qui devrait lui être attribuée dans le secteur du tourisme local ?

Mis à part certains parents pauvres de l’artisanat, comme la fabrication de paniers, il faut redonner à l’artisanat l’importance qu’il joue dans le tourisme mauricien. Classé sous l’appellation Gifts and Souvenirs, le segment artisanat est d’un apport économique non négligeable au développement du tourisme, car un grand contributeur financier de l’économie nationale sous la forme de rentrées de devises étrangères. Les revenus touristiques de la dernière année ont été d’environ Rs 94 milliards. Le pôle Gifts and Souvenirs représente environ 18 % de cette recette sans tenir compte de l’apport du pôle Shopping, dont le montant est légèrement supérieur. Il faut distinguer le cas d’une personne qui s’offre un souvenir, histoire de marquer son passage dans le pays, et celui d’une autre personne qui y vient pour y faire des achats et du shopping en général. 90% du montant des devises étrangères récoltées par le segment artisanat ne bénéficie pas à notre économie, car les produits qui ont permis de les engranger proviennent d’ailleurs mais se vendent ici comme des produits fabriqués localement. Une démarche que l’on pourrait facilement qualifier de malhonnête, d’autant que les autorités affichent peu d’intérêt pour stopper cela.

Quels sont ces pays concernés par ce que vous décrivez ?

Notre voisin, Madagascar, surpassé par les Chinois, suivi par l’Inde, le Pakistan. Le Cashmire inonde le pays avec des exportations massives de copies de dodos fabriquées dans ce pays. Et ces produits fabriqués à l’étranger sont vendus sur le territoire mauricien avec les labels «Made in Mauritius» et «Made in Moris».

Comment en est-on arrivé à une telle situation ?

C’est la conséquence d’une vision étriquée de nos dirigeants, de nos politiciens qui font la sourde oreille, du silence des faux patriotes et celui des faux prophètes de notre pays.

Qu’ont fait les acteurs de ce segment pour faire reculer, voire disparaître, les effets de ce phénomène, pour tenter d’en limiter son impact sur le marché local ?

On peut citer, entre autres, l’hologramme (Ndlr, un autocollant holographique de SME Mauritius Ltd que les artisans placent sur leurs produits afin de protéger et d’authentifier les produits locaux). Mais malheureusement, ce genre d’initiatives a vite disparu, sans aucune explication des mêmes personnes qui les ont introduites. Il est difficile de cerner et de comprendre la prise de certaines décisions qui, visiblement, ne sont pas en faveur de l’évolution ordonnée des activités du segment artisanat.

Ce dont vous parlez, à savoir ce déséquilibre entre les importations et les exportations, se manifeste, selon votre observation, malheureusement dans le mode de fonctionnement des producteurs du segment artisanat. Si nous parlons des efforts déployés par les producteurs locaux pour exporter leurs produits sur les marchés étrangers, quelle serait votre posture sur ce plan ?

Les produits classés Gifts and Souvenirs sont tous dédiés à des gens qui vont quitter l’île Maurice. Très peu de gens vont acheter des produits souvenirs, comme une représentation du dodo, pour eux. C’est plus pour offrir ou emmener comme souvenir de voyage. Par conséquent, les Gifts and Souvenirs, c’est déjà de l’exportation indirecte et les entrées en devises sont directes. L’exportation, c’est autre chose. Le potentiel est énorme. Il existe de très bons artisans, fabricants et fournisseurs dans ce petit pays. Mais il faut adapter les produits à la demande du marché.

Où exactement, dans les pays du bassin de l’océan Indien, un projet d’exportation des produits artisanaux fabriqués à Maurice a-t-il des chances de faire une percée ?

On pourrait exploiter le potentiel d’exportation dans les pays du bassin de l’océan Indien, La Réunion ou les Seychelles, en cherchant à repérer les produits qui les intéressent et d’agir en conséquence. Pourquoi ne pas envisager la fabrication de composants haut de gamme pour les grandes marques comme le font déjà certains opérateurs du pays ? Pour que ces idées se traduisent dans les faits, il faut avoir une vision claire quant au devenir de l’artisanat. Et pourquoi ne pas mettre à son compte la réflexion du Premier ministre sur la nécessité d’oser aller chercher ailleurs la compétence dont on ne dispose pas lorsqu’il a déclaré que «You have to think out of the box» ? Il a bien fait comprendre à tout le monde qu’il est grand temps de changer de vision et de penser grand dans l’intérêt supérieur du pays.

Les mesures prises jusqu’ici pour protéger le marché local contre l’envahissement des produits importés ne semblent pas avoir eu trop d’effet… Faut-il durcir la posture adoptée jusqu’ici, quitte à se faire accuser de protectionnisme, inacceptable dans un monde où tout devrait reposer sur le jeu de la compétition ?

Je me demande si pour y parvenir il ne faudrait adopter les méthodes employées par Donald Trump ou celles de Lee Kuan Yew, ex-Premier ministre considéré comme le père fondateur du Singapour moderne. Si on a pu, avec raison, prendre des décisions courageuses dans l’intérêt supérieur du pays, comme celle ayant trait à la révision de l’âge de départ à la retraite, alors pourquoi ne pas en faire autant pour l’artisanat, qui a le potentiel pour booster notre balance commerciale ? En vue de nous protéger de l’envahissement de produits importés, il serait bon d’interdire l’importation de produits utilisant l’effigie du dodo, le quadricolore, la carte géographique de l’île, le terme Mauritius, les armoiries du pays, la crécerelle, la Trochetia boutoniana, la fleur nationale de Maurice, et bien d’autres symboles qui font partie de notre patrimoine culturel.

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