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«Lecturer» à l’University of Bristol Business School
Blandine Emilien: «Le monde universitaire reproduit le modèle colonial»
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«Lecturer» à l’University of Bristol Business School
Blandine Emilien: «Le monde universitaire reproduit le modèle colonial»
Blandine Emilien, «Lecturer» en «Human resource management and the future of work», University of Bristol Business School. Photo: Rishi Etwaroo
«Repair» de notre compatriote Blandine Emilien vient de paraître chez Austin Macauley Publishers. Cette nouvelle inspirée de faits réels nous entraine dans les pas d’une universitaire confrontée aux conséquences de prises de positions antiracisme dans le monde du travail. Le personnage principal verra les principes d’Equité, Diversité, Inclusion (EDI) devenir des fardeaux. Un poids dont il lui faudra non pas se défaire, mais se réparer.
■ Votre nouvelle intitulée «Repair», parue récemment chez Austin Macauley Publishers, cristallise le processus de se retrouver après un cheminement difficile dans le milieu universitaire. Auparavant, vous aviez travaillé sur les conditions de Mauriciens dans des usines agroalimentaires au Canada. Maintenant, c’est votre propre voix d’employée que l’on entend ?
J’aime bien le mot cristallisation, parce que Repair, c’est un temps d’arrêt. C’est une introspection et un political statement. Le cliché veut que le chercheur, surtout universitaire, soit une personne qui doit être objective, qui ne peut pas prendre parti. On aimerait qu’il ne soit pas politisé, et qu’il mette de côté sa vie personnelle. Si c’est un sociologue, it’s not about him, it’s all about the others. It’s all about the numbers, si c’est un statisticien, mathématicien, etc. La démarche de Repair, c’est de dire : nous avons raté le coche. Le profil démographique et social de l’universitaire change, il y a plus de femmes, de personnes de couleur, de multiples orientations sexuelles. Diversity is the main word here.
■ «Repair» s’appuie beaucoup sur l’acronyme Équité Diversité, Inclusion (EDI)
On en parlera. On ne peut plus voir le chercheur universitaire comme la personne who lives in pure thought, complètement déconnectée du reste du monde. Il y a une confusion sociale, étant donné que le travail est central à notre identité. En anglais, on dit : we do our jobs, we are not our jobs.
Le chercheur lui-même s’auto-définit par son travail. Quand je me présente, je dis que je suis Blandine Emilien, chercheure. Pas que je fais du théâtre. On a du mal à se présenter comme autre chose que notre situation professionnelle.
Je me considère comme une sociologue du travail, mais je ne veux me mettre dans aucune catégorie. Je fais de la recherche en sociologie avec une inspiration de la sociologie du travail. Je travaille dans des écoles de management ou de commerce. Je suis scientifique sociale, au pire.
■ Au pire ?
Au pire ou au mieux. Je m’intéresse à la politique économique et à l’économie politique. Je m’intéresse à la sociologie, au management, aux relations industrielles. On a tendance à professionnaliser notre vie sociale et personnelle, au lieu de personnaliser notre profession. Je ne suis pas bizarre dans mon milieu universitaire.
■ On vous a qualifiée de bizarre ?
On est minoritaire en tant que femme non blanche dans un milieu canadien, universitaire, à Montréal (NdlR : avant Bristol, Blandine Emilien a enseigné au Canada).
Repair c’est de l’autofiction. Auto, parce que je parle de mes réflexions, de certains aspects de mes expériences. Avec des choses qui sont romancées pour éviter l’identification de certaines personnes, pour réinventer la réalité. Il y a des choses positives qui apparaissent dans Repair, qui ne sont pas arrivées, ou qui ont été vécues de manière plus négative.
■ Cela fait partie du processus de réparation.
Voilà. Imaginer le meilleur, pas d’idéaliser. Je ne suis pas la seule à faire de l’auto- fiction en tant que sociologue. J’enseigne actuellement la ges- tion des ressources humaines et de l’avenir du travail, à l’école de commerce de l’université de Bristol. L’idée, c’est de recréer l’imaginaire du travail. Comment est-ce qu’on peut mieux faire le travail ou comment on peut mieux traiter les gens au travail ? Comment on peut se redéfinir au travail ? C’est ma quête dans la recherche. C’est ce qui me fait me réveiller tous les matins. Better work, but better work for me too.
■ Concrètement, qu’est-ce que ça donne ?
On n’efface pas les problèmes. Mais comment est-ce qu’on peut mieux composer avec le conflit ? Parfois, c’est culturellement tabou d’avoir des conflits. Des fois, on évite le conflit de peur de perdre son emploi.
Dans mon rôle d’employée, en tant qu’universitaire, et dans mon rôle de chercheure, et dans mon rôle de personne humaine, mon but, c’est de toujours pouvoir recréer. Je me réveille tous les matins en me disant qu’il y a une meilleure façon de faire le travail. Donc mon objectif, c’est de trouver des solutions. Ce ne sont pas mes solutions. Je m’inspire des autres. Le chercheur universitaire n’est pas toujours assez humble.
■ Il a la connaissance.
C’est lui l’autorité. Il a une forme de pouvoir.
■ Pourquoi le chercheur doit-il devenir plus humble ?
La manière dont on faisait de la recherche avant, c’était exactement la manière dont la colonisation a fonctionné. C’est-à-dire, on vient, on fouille, on prend, on part. Peut-être qu’on retourne des artefacts, pas toujours. Le monde universitaire reproduit le modèle colonial. Ce n’est pas pour rien que Decolonising Universities est un sujet dans les facultés d’éducation, Decolonising Research, Decolonising Methodologies, sont de plus en plus en vigueur. Je ne vais pas trop me prononcer sur la décolonisation de la recherche parce que n’en ai pas encore assez fait. Mais je m’inscris dans une démarche de sensibilisation.
■ C’est la première étape.
J’ai fait de la recherche comme ça aussi. Je fais mon mea culpa. Ce n’est pas toujours facile de prendre des données et d’apporter une solution ou un réconfort, une amitié ou juste un lien social à ceux qui participent à nos recherches. Mais mes parents m’ont toujours appris à redonner. Repair, c’est une façon de dire que derrière toutes ces recherches, bien faites ou pas, il y a un être humain qui vit à l’intersection de trois cercles. Que je suis avant tout une personne humaine, avec ses émotions, sa relation avec l’amitié, l’amour, la famille, la tristesse, la joie. Il y a la chercheure. Et on en vient à l’EDI.
■ Expliquez-nous.
Le chercheur est aussi un employé. Avec un contrat de travail, des règles à respecter. On oublie que it’s a job, pas une vocation, comme pour un prêtre. On ne va pas rentrer dans les origines de l’université, où il y a quelque chose de très proche à la culture chrétienne. C’est même assez vaticaneux, si on me demande mon avis.
On oublie que le chercheur travaille pour un salaire. ]Ce n’est pas quelqu’un qui s’enferme dans son Jumanji et qui ne sort pas de son bureau. À l’école de commerce de Bristol, l’université commence à faire des open-plan office. Ce qui va se passer, c’est que les gens vont travailler à la maison. Les gens ne viendront pas, je le sais. Mais l’idée, c’est qu’en tant que prof, dans une école de commerce, c’est qu’on s’ouvre plus au public, qu’on démocratise notre recherche. Que l’on ne soit pas dans la tour d’ivoire où on ne parle à personne. L’idée, c’est de réhumaniser le business school scholar.
■ «Repair», c’est aussi des expériences très personnelles. À quel moment la chercheure décide de raconter des problèmes avec l’administration d’une université ?
L’objectif, c’est d’aider d’autres qui auraient vécu ce type de situation, de mettre en garde. Repair est un projet artistique développé autour du sous-concept en ressources humaines qui est l’équité, la diversité et l’inclusion. En tant que sociologue du travail, je me suis toujours intéressée à l’expérience subjective des travailleurs au travail.
■ On vous a connue chercheure sur les conditions de travail difficile de Mauriciens dans des usines agroalimentaires au Canada.
Ce qui est drôle c’est que quand on est chercheure, par- fois on a des problèmes. Mais la recherche doit se poursuivre. Ce qui m’est arrivé et ce qui a mené à Repair, c’est que je me suis impliquée en tant que personne et en tant qu’employée dans mon environnement de travail.
Dans un emploi précédent, au Canada, j’ai fait partie d’un comité antiraciste dans une université. Ce qui a accentué les connaissances sur les enjeux de diversité et d’inclusion dans un milieu professionnel. À la base, la démarche, c’était de débusquer les actions discriminatoires ou qui risquaient de discriminer.
■ Comment est-ce que cette bonne intention tourne mal ?
Comment dire à une université qu’en fait, il y a des trucs racistes qui se déroulent sur son campus ?
■ Un exemple d’actions discriminatoires ?
Le milieu québécois, est «tricoté serré», c’est l’ex- pression utilisée là-bas. Les gens ont une assise culturelle très forte. Mais il y a des risques de xénophobie et de discrimination envers les profs non blancs québécois. C’est concret.
■ Dans les promotions ?
Cela peut être dans les commentaires des étudiants dans les évaluations des professeurs. J’ai lu des évaluations où les étudiants commentent leur accent africain, disent que certains profs ne parlent pas comme les autres, qu’ils ont une manière de faire qui est légèrement différente, même s’ils essayent de s’ajuster, parce qu’ils ne sont tout simplement pas de souche, comme on dit au Québec.
■ Pour bien comprendre, ces commentaires viennent d’étudiants blancs.
Blancs, québécois, par exemple. Face à eux, il y a un prof d’une autre origine. Un comité antiraciste ne vient pas accuser son employeur. Un comité antiraciste vient voir comment on peut mieux faire les choses, créer une sensibilisation à la fois chez les étudiants et les universitaires pour essayer de recréer le mieux vivre. Dire que l’on est différent, que l’on fait des erreurs de jugement, mais qu’on peut essayer de mieux faire.
Comme nous sommes des chercheurs, nous avons fait une recherche, un sondage. Nous ne sommes pas venus au comité avec une opinion, mais avec des faits basés sur les expériences de nos collègues, qui montraient qu’effectivement, il y avait des pratiques discriminantes.
L’autre aspect, ce sont les promotions, les octrois de chaires, de recherche. Il y a aussi la difficulté à imaginer que les personnes qui viennent d’ailleurs s’intéressent à d’autres manières de faire de la recherche. Il faut qu’elles rentrent dans un moule. Il y a la difficulté à imaginer la diversité dans les approches. Mon idée est de prôner la décolonisation pédagogique. Il y a déjà les écrits de Paulo Freire sur la Pédagogie des opprimés. Au début, à l’université, tout va bien, on est accueillant, on reçoit, on aime bien des personnes non natives, qui ne sont pas encore citoyennes du pays. Mais quand ces personnes s’expriment réellement, là, ça devient problématique.
■ On leur répond quoi ?
On leur dit : «Je suis étonné que tu penses que tu peux t’exprimer ainsi. Je suis étonné que tu te permettes de t’exprimer ainsi.» Il y a cette idée que le migrant – et ça, c’est général, ce n’est pas que dans les universités – ou l’expatrié devrait être reconnaissant et donc devrait behave. Et que si les choses ne vont pas bien, on instaure informellement et inconsciemment un silence personnel et un silence organisationnel.
Le silence organisationnel est un concept en management. On s’attend à ce que cette personne le pratique encore plus que les autres, puisqu’elle peut perdre non seulement son travail, mais son statut.
■ C’est une conséquence de la précarité ?
Donc, quand cette personne se positionne et ne contribue plus au silence organisationnel, elle devient gênante. Même si elle a raison.
■ Autant d’observations basées sur une recherche ?
Exactement. Dans le comité antiraciste, on a essayé de créer des espaces sécuritaires pour que les gens puissent s’exprimer. On a entendu des tonnes d’histoires, de sentiments de racisme ou d’exclusion dans les différents départements.
Sauf que, et c’est ce qui m’a poussée à écrire Repair, c’est qu’il y a là une employée membre d’un comi- té antiraciste, une personne non-blanche, qui vit à l’in- tersection de sa classe sociale, qui a elle-même subi des commentaires. Ce qui est intéressant, c’est que les commentaires ont été subis suite au travail institutionnel. Parce que travailler dans un comité antiraciste, je ne l’ai pas fait pas pour moi, je n’y gagne rien.
■ Avant de faire partie du comité antiraciste, tout allait bien ?
Ça allait parce que je ne m’exprimais pas. I was behaving. Dès que vous parlez, cela pose problème à l’institution.
Je représentais le bon migrant. Je n’ai pas d’accent en français quand j’enseigne. J’ai étudié en Europe, à Montpellier pour la licence et à Leicester pour la maîtrise et le doctorat, donc j’apporte quelque chose d’européen au Canada. Je parle anglais, français, espagnol. J’enseigne dans ces trois langues.
Quand le bon migrant commence à dire ce qu’on n’a pas envie d’entendre, c’est pour ça qu’il y a Repair. Le racisme, il est structurel, systémique et circonstanciel. Quand ça va moins, le racisme devient cette carte maîtresse qui était restée cachée. J’étais un modèle, j’avais mon renouvellement de contrat, j’avais publié, je passais aux infos au Québec, tout allait bien. Mais quand ce modèle prend une posture idéologique à la fois dans la société, et dans son milieu professionnel direct, là, ça devient problématique.
■ Et vous êtes étiquetée ?
Étiquetée tête brûlée. Je n’avais pas demandé à faire partie du comité antiracisme. On est choisi par le syndicat des professeurs pour mener le travail de lutte contre le racisme dans l’université.
Je rejetais l’équité, la diversité et l’inclusion comme concept. Je ne voulais pas m’associer à la discrimination. C’est trop lourd pour moi. D’où je viens, il y a eu l’esclavage, je n’avais pas envie d’étudier la discrimination. C’est lourd ! Mais les circonstances m’y ont toujours poussée. J’ai fait mon devoir en acceptant.
L’autre partie du backstage de Repair, c’est que je suis sociologue du travail avec spécialisation en devenir dans le travail décent. Je présente régulièrement mes travaux à l’Organisation internationale du travail, dans des instances de l’ONU.
Je suis là pour dire : quand on automatise, qu’on remplace par de l’intelligence artificielle, quelle est la conséquence sociale ? Une université, c’est un employeur avec une réputation sociale. Le paradoxe c’est que mon travail est venu déranger l’employer brand de l’université. En général, pas que de l’université où j’étais. C’est donc un choc pour moi quand le comité antiraciste a été critiqué par les collègues, des gens les plus proches de la hiérarchie. Ce sont des Québécois de souche, qui se sont le plus sentis menacés. Si je n’avais pas été légitime pour parler de cette situation intellectuellement j’aurais peutêtre écrit quelque chose avec un pseudonyme.
■ Il y a un élément déclencheur qui vous poussera à changer d’université ?
Encore une fois, le travail institutionnel, ce n’était pas des opinions, c’était basé sur une recherche. Repair raconte comment le personnage s’est positionné en bystander pour une personne qui porte le voile. Je me suis retrouvée dans une assemblée d’embauche et j’ai pris la parole pour dire à mes collègues que je n’arrivais pas à me rallier parce que j’ai senti qu’il y avait un risque de discrimination. J’ai appliqué ce que j’ai appris. Et on m’a dit : What the hell? C’est tout le paradoxe entre la compétence et le fait de passer à l’action.
Tout cela se passe à la fin de ma période de probation, après quatre ans, avant d’être confirmée comme prof régulière dans une université canadienne. On est en 2021, juste après le Covid, quand je rentre dans le comité antiraciste. Les tentatives d’intimidation arrivent environ six à sept mois après. On m’a dit, «souviens-toi, you’re not from here. Tu aurais pu faire profil bas».
Alors que j’ai tout : des publications, des publications à venir, de la recherche en cours, un peu ralentie avec le Covid. J’ai des bonnes évaluations d’enseignement. J’ai le service à la communauté. Ils ne pouvaient pas ne pas me donner ma permanence. Alors, on a cherché des points faibles. On a écrit dans un rapport, que la professeure devrait se concentrer davantage sur ses travaux scientifiques. Ça a des répercussions.
Repair est un outil de prévention qui raconte le risque des représailles quand on se positionne en bystander dans le milieu universitaire. Le message de Repair, n’est pas de dire que les universités sont racistes. Mais de dire que toutes les organisations sont à risque de biais. Le personnage de chercheure part de cette université parce qu’elle ne redevient pas que chercheure après un tel événement. Elle reste la personne blessée.
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