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Questions à... Pascale Siew

«Mes meilleurs points de vente de livres ne sont pas les librairies, mais les supermarchés»

15 décembre 2025, 18:00

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«Mes meilleurs points de vente de livres ne sont pas les librairies, mais les supermarchés»

Pascale Siew, fondatrice des Éditions Vizavi

L’éditrice Pascale Siew s’est envolée pour la Chine, samedi. Elle a rejoint Gaëtan, son époux, qui y occupe les fonctions d’ambassadeur de Maurice. Elle a refermé le chapitre des Éditions Vizavi, ouvert il y a 32 ans. Comme on feuillette un «Tikoulou» – le best-seller de la maison d’édition – Pascale Siew s’arrête sur quelques-unes des pages les plus colorées de l’album souvenir.

En 1993, vous démarrez les Editions Vizavi seule. Quand on a les mains vides et le cœur rempli, concrètement, comment est-ce qu’on démarre ?

Je n’avais pas de capital. Je n’avais rien. J’ai commencé à zéro, en lançant une souscription. J’ai payé Rs 3000 à l’époque pour créer la compagnie en passant devant un notaire.

Le premier livre que j’ai publié c’est La vie ou les aventures de J.B Tabardin dans ses voyages. C’est Norbert Benoît (NdlR : historien disparu en 2010) qui m’a proposé de publier ce magnifique manuscrit grand format qu’il avait redécouvert à la bibliothèque Carnegie. Tabardin était un Mauricien du début du 19e siècle qui à 17, 18 ans, avait eu l’envie d’ailleurs. Il a embarqué sur des bateaux, est allé en Inde, au Canada, a été emprisonné à Londres. Il est fougueux, il tombe vite amoureux. Norbert Benoît a retrouvé ce journal de bord en vieux français et l’a retranscrit en insistant pour qu’on le publie sans toucher à la langue, ni à l’orthographe.

Vizavi avait vocation d’être éditeur d’ouvrages historiques ?

Pas vraiment. C’est arrivé parce que Norbert Benoît me l’a proposé.

Vous veniez du secteur de l’édition ?

J’ai travaillé cinq ans dans l’édition scolaire en France, chez Hatier. En 1990, j’ai eu un contrat de travail de huit mois à Maurice, pour gérer un centre de formation professionnelle dans le textile.

Rien à voir avec l’édition.

Ma chance, c’est qu’ils avaient besoin de quelqu’un tout de suite. Je ne connaissais rien au textile, mais dans l’édition, on gère des équipes. Toute la partie textile était assurée par des formateurs.

Je suis arrivée à Maurice pour huit mois. J’ai rencontré celui qui est devenu mon mari. J’ai eu un bébé. Je ne me voyais pas rester à ne rien faire. Je suis retournée à l’édition. Ce métier est l’antidote de la routine. On ne fait jamais deux fois le même livre. Même si on publie plusieurs livres du même auteur.

Chaque auteur, illustrateur, photographe a son univers. Quand j’ai fait le livre de cuisine avec Jacqueline Dalais (NdlR : La Clef des Saveurs, 2014), rentrer dans la gastronomie, c’est un univers en soi. On peut faire un livre sur tout : les coraux, les tortues de mer, l’histoire de Maurice, une personnalité. On m’a proposé des choses qui m’intéressaient moins, comme les escargots (rires).

Dans l’édition, l’humain est toujours au cœur du métier. ChatGPT va peut-être changer la donne, mais jusqu’à présent, ce sont de vrais auteurs, de vrais illustrateurs.

Quand je suis arrivée pour gérer ce fameux centre de formation dans le textile, j’avais un Télex dans mon bureau. Je n’avais ni le téléphone, ni le fax. Pas d’ordinateur, pas d’Internet, le téléphone portable n’existait pas.

Éditeur, c’est un métier en coulisses. Je ne suis même pas sur Facebook. Cela doit prendre beaucoup de temps d’être sur Facebook, je n’ai pas le temps.

La première publication des Éditions Vizavi avait marché ?

C’est Norbert Benoît qui connaissait les souscripteurs. Je venais d’arriver, je ne connaissais personne. On a pu payer l’impression. Je n’avais toujours pas d’argent en caisse. C’est le problème de l’édition : il faut tout préfinancer. Si le livre marche, tant mieux, s’il ne marche pas, c’est une perte sèche. L’éditeur prend le risque. Pour moi, c’était un acte de foi. C’était l’épreuve du feu aussi.

Vous avez déjà été découragée au point de vouloir arrêter ?

Non. Mais j’ai été très déçue, par exemple, de voir que les écoles d’État n’encouragent pas la lecture-plaisir. Cela pénalise terriblement les enfants.

En créant les Tikoulou, j’ai aussi voulu réconcilier les enfants avec la lecture, parce que pour eux, le livre, c’était ennuyeux, imposé. Pire, cela peut les dégoûter. Je voulais essayer de leur montrer qu’il peut y avoir d’autres livres qui n’ont rien à voir avec les manuels scolaires, qui peuvent être, au contraire, des livres qui sont comme des fenêtres qui permettent à notre imaginaire de s’envoler. Des livres qui permettent de nouer des amitiés, de vivre des émotions. Je ne connais pas d’enfant qui n’aime pas qu’on lui raconte des histoires.

Le pari sur les jeunes lecteurs a été gagnant ?

C’est difficile à mesurer. J’ai envie de croire que oui. Là où ça me fait plaisir, c’est quand je rencontre des adultes, qui me disent : on m’a lu Tikoulou, maintenant, je suis parent, je les lis à mes enfants.

Une bonne éditrice, c’est une grande lectrice ?

L’éditeur a un rôle pédagogique aussi. Cela me fait plus plaisir si quelqu’un me dit «je déteste lire». Je dis : essaye quand même, c’est un petit livre. S’il revient en me disant «finalement, j’ai vraiment aimé», c’est gagné.

Le pire, c’est le livre qui reste sur l’étagère ou dans des cartons, dans les écoles. Nitish (NdlR : Nitish Monebhurrun dans Face au tableau noir, 2022) parle de ça. J’ai bien aimé éditer ce livre parce que c’est un récit. C’est ce qu’il a ressenti, en tant qu’élève et il y a l’analyse qu’il en fait aujourd’hui. Je ne sais pas comment ça a été reçu au ministère de l’Éducation.

Parmi ceux qui ont écrit une aventure de «Tikoulou», il y a Nathacha Appanah, dans «L’étrange été de Tikoulou», en 2014. Pourquoi l’avez-vous choisie ?

Elle avait déjà écrit Les Rochers de Poudre d’Or (NdlR : paru en 2002). Je cherchais des auteurs. Au début de Tikoulou, il n’y avait pas de livres mauriciens pour les enfants. Les auteurs n’étaient pas habitués à cette demande. Certains ne se sentaient pas à l’aise pour écrire pour les enfants. D’autres se disaient que c’était peut-être une perte de temps. Quand j’ai sollicité Nathacha Appanah, elle a dit oui tout de suite.

La collaboration avec l’illustrateur Ennri Kums, c’est un modèle rare.

J’ai visité sa galerie d’art à GrandBaie. J’ai aussi vu des tableaux qu’il considérait comme plus commerciaux, plus alimentaires. Ce qui m’a frappé, c’est sa palette de couleurs à la fois très chaude, mais avec beaucoup de poésie. Comme cela avait accroché mon regard, je me suis dit : cela va accrocher le regard des enfants. Je voulais une lecture de l’image, parce que les enfants que je voulais toucher n’étaient pas des lecteurs. Je suis toujours impressionnée par les enfants. Ils ont une lecture plus attentive de l’image que les adultes. Ils voient dans les Tikoulou des détails que même moi, je n’ai pas forcément vus.

Dans le premier album, Tikoulou n’a pas encore de prénom et il parle à la première personne.

Ennri est un grand fan de Tintin, de Hergé, et on peut retrouver la technique de la ligne claire créée par Hergé, dans Tikoulou.

À chaque album, on a fait un repérage photos des lieux. Et Ennri crée l’univers qui va avec. Avec les illustrations faites sur ordinateur, tout est très lisse, tout se ressemble un peu. Là, on voit toujours la patte de l’artiste, grâce aux imperfections.

Toutes publications confondues, «Tikoulou» reste le best-seller des Éditions Vizavi ?

Le premier, Au pays du dodo a été traduit dans plusieurs langues (NdlR: elle nous montre un exemplaire en russe). On est à 40 000 ou 50 000 exemplaires, pour cet album. Ce qui est beaucoup, parce qu’un best-seller, c’est de 2 000 à 3 000. Sur l’ensemble des albums, ça tourne autour des 350 000 exemplaires. Donc, oui, Tikoulou est toujours le best-seller, mais il y a son concurrent, Ludo le dodo qui marche très bien aussi. C’est pour les plus petits. Tous les Tikoulou sont en anglais, en français, les Ludo aussi.

Tous les Tikoulou ne sont pas en créole. Il n’y a pas de demande. Ce qui est dommage, c’est que je ne peux pas aller dans une école d’État avec un auteur pour une rencontre avec les enfants.

Malgré plusieurs demandes ?

Cela remonte à un certain nombre d’années. Vous me posiez la question. J’ai eu un peu de découragement là. Dans les écoles privées, au contraire, on est régulièrement accueillis à bras ouverts.

Beaucoup de gens écrivent, mais peu de gens lisent. Vous validez ?

Il y a un noyau dur de gens qui lisent beaucoup. Je suis toujours étonnée de voir que beaucoup de personnes s’excluent d’elles-mêmes, elles pensent que le livre est réservé à une catégorie. Elles ne vont jamais dans les librairies. Mes meilleurs points de vente, ce ne sont pas du tout les librairies, mais les supermarchés. C’est Super U, à Grand-Baie. C’est peut-être un moyen de casser cette espèce de barrière invisible.

Une autre barrière c’est celle du prix. Dès qu’un livre dépasse Rs 500, c’est plus difficile ?

Tout le monde trouve toujours les livres trop chers. Sauf que pour certains, la paire de Nike à Rs 7 000 ce n’est pas cher, mais le livre à Rs 400 c’est cher.

Vous tournez la page après 32 ans, dans quel état d’esprit ?

Cela fait un moment que mon mari me dit qu’il faut que j’arrête parce que l’âge vient. J’ai vraiment donné le maximum.

Vous passez le relais à Séverine Martial.

Elle a su que j’allais partir, que je voulais vendre, elle m’a contactée. Il n’y a pas beaucoup d’éditeurs à Maurice.

J’ai passé un mois en Chine, entre mi-septembre et mi-octobre. Dans les librairies, je voyais plein d’enfants assis par terre lisant des livres. Dans certains parcs aussi, il y a comme des petites maisons où il y a des livres. J’ai l’impression que même si tout est archi numérisé, on recommande toujours aux enfants de lire des livres. Le livre n’est pas mort.

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