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Éclairage
Alliance du changement : un an pour convaincre, cinq ans pour réparer – et déjà un risque de déception
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Éclairage
Alliance du changement : un an pour convaincre, cinq ans pour réparer – et déjà un risque de déception
Un an après le raz-de-marée électoral du 10 novembre 2024, qui a porté l’Alliance du changement au pouvoir avec un vote écrasant de 62,5 %, l’état de grâce s’est évaporé plus vite que prévu. La crise évitée de justesse il y a une dizaine de jours – lorsque Paul Bérenger a failli rejoindre les backbenchers au lieu de quitter le gouvernement – rappelle que le tandem Ramgoolam–Bérenger n’est pas à l’abri des tensions internes. Mais elle a, surtout, mis en lumière un malaise plus profond – impression largement partagée dans le pays – que le gouvernement peine à donner corps au changement promis.
Le Premier ministre avait annoncé un bilan des «100 jours». Il ne l’a jamais livré. Un détail, diront certains. Un signal, rétorqueront d’autres. Dans un pays épuisé par une décennie d’abus institutionnels, d’affaires troubles et de dérives autoritaires, ce geste symbolique était attendu comme la preuve que la rupture avec le passé serait immédiate. Ce manquement, aussi mineur qu’il puisse paraître, a alimenté l’idée d’un gouvernement qui hésite, temporise ou peine à trouver son rythme. Le bureau du PM annonce cet exercice pour bientôt.
Pourtant, une chose est incontestable : le climat de peur qui planait sur le pays s’est dissipé. Abus policiers, arrestations arbitraires, intimidations politiques et «planting» de drogue dans des véhicules et maisons ne hantent plus l’esprit collectif comme auparavant. Les pouvoirs du Directeur des poursuites publiques ont été rétablis ; les magistrats ne sont plus sanctionnés au gré de leurs jugements ; et les institutions stratégiques ont retrouvé une liberté d’action qui semblait avoir disparu.
Mais la perception publique, elle, reste ténébreuse. Et c’est là que le gouvernement échoue encore: malgré la baisse de 3 % de la criminalité entre janvier et septembre, la réduction de 12 % des vols, les 2 395 arrestations liées à la drogue et plus… de Rs 5 milliards de stupéfiants saisis (auxquels s’ajoute la saisie record de 433 kilos sur le navire Alpha Bravery le 8 novembre), les Mauriciens ont le sentiment inverse. Ils voient la drogue proliférer, surtout la synthétique, et se répandre dans toutes les couches sociales. Les quartiers s’inquiètent, les familles s’alarment, les écoles tirent la sonnette d’alarme.
La création de la National Agency for Drug Control, censée être la réponse forte du gouvernement, peine à convaincre. Elle s’installe, s’organise… et c’est tout.
Pendant ce temps, la promesse électorale de s’attaquer aux «barons» demeure pour le moment lettre morte. Le gouvernement n’est pas responsable du fait qu’aucun pays au monde n’ait réussi à endiguer totalement ce fléau ; mais il est responsable de la lenteur de sa riposte et de l’absence d’une stratégie lisible.
Le premier bilan ministériel, établi par l’express, est sans appel : si certains ministres ont trouvé leur rythme et affichent un travail sérieux, beaucoup d’autres restent en apprentissage, peinent à exister ou manquent cruellement de leadership. Les notes, allant de 8/10 à 5/10, illustrent une équipe hétérogène, encore marquée par les hésitations. L’Alliance du changement avait promis un gouvernement d’action. Pour l’instant, c’est surtout un gouvernement en rodage.
L’un des succès incontestables demeure le dossier des Chagos. Après des décennies d’efforts internationaux, un accord de rétrocession a été obtenu du Royaume-Uni. L’Attorney General Gavin Glover y a joué un rôle décisif, consolidant l’un des rares acquis dont le gouvernement peut s’enorgueillir sans réserve. Mais l’accord n’est pas encore effectif : il faudra son adoption par le Parlement, puis sa ratification. Et surtout, un seul succès symbolique ne suffit pas à masquer les lacunes dans d’autres secteurs.
Sur le terrain économique, le discours gouvernemental insiste sur un point: Moody’s n’a pas dégradé Maurice. C’est vrai et c’est essentiel. Une dégradation aurait renchéri la dette publique, fragilisé les investissements et entamé la crédibilité internationale du pays. Ce maintien a permis d’asseoir l’installation future du siège de la Nouvelle Agence Africaine de Notation de Crédit à Maurice. Mais il faut être honnête : cette décision reflète davantage la prudence de l’agence qu’un tournant économique décisif.
Stabilité économique retrouvée, transformation encore invisible
Les chiffres donnent l’illusion d’une embellie : une croissance prévue de 3,1 %, revue légèrement à la hausse par le FMI ; plus d’un million de touristes et un record attendu de 1,425 million d’ici la fin de l’année ; un chômage ramené à 5,9 %. Et des réserves de change atteignant 9,6 milliards USD.
Mais derrière ces données, la structure de l’économie n’a pas changé. Maurice reste dépendant du tourisme, des flux extérieurs et d’un modèle précaire. La diversification, annoncée comme une priorité, reste dans les limbes. Un an après, on ne distingue encore aucune grande réforme économique comparable à celles qui marquent les gouvernements qui font d’une première année une année fondatrice.
Plusieurs réformes ont été annoncées – indépendance renforcée de la Banque de Maurice, révision de la Statistics Act et restauration des normes de gouvernance. Mais pour l’instant, ce sont des réformes en devenir. Elles montrent une volonté, pas encore un acte fondateur. L’Alliance du changement a multiplié les gestes sociaux: revenu minimum de Rs 20 000 ; soutien aux seniors, aux ONG, aux enfants à besoins spéciaux ; maintien des aides à ceux inscrits au Registre social de Maurice ; ou encore suppression progressive de la CSG.
Mais la mesure la plus structurante – et la plus explosive – reste le report progressif de l’âge d’éligibilité à la pension universelle de 60 à 65 ans. Économiquement, elle est logique, même indispensable. Socialement, elle a été accueillie comme une trahison. Le gouvernement savait que cette réforme était inflammable. Il l’a pourtant présentée sans stratégie pédagogique, sans explication claire, sans consultation structurée. Résultat : une colère syndicale prévisible, mais mal gérée.
Au terme de cette première année, une conclusion s’impose : le gouvernement a réparé, mais n’a pas encore reconstruit. Oui, l’État de droit respire mieux. Oui, la diplomatie a marqué des points, avec deux visites de chefs d’État – Narendra Modi et Emmanuel Macron – avec à la clé des dizaines de milliards de roupies de financement de grands projets d’infrastructure. Oui, l’économie a été stabilisée. Mais non, les grandes réformes ne sont pas encore visibles. Non, le pays ne perçoit pas encore les effets concrets du changement. Non, l’équipe ministérielle ne dégage pas l’énergie d’un gouvernement conquérant.
Le risque ? Que l’immense capital politique de novembre 2024 commence déjà à fondre. L’Alliance du changement n’a plus droit à une deuxième année de rodage. Le pays attend un gouvernement qui tranche, accélère et assume son mandat. Un gouvernement qui ne se contente pas d’éviter les crises, mais qui construit un horizon. Le temps du diagnostic est passé. Le temps de l’action commence – ou la déception prendra sa place.
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