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Le sabre et la cellule

24 octobre 2025, 07:00

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À Tana, un colonel s’installe au sommet de l’État. À Paris, un ancien président entre en prison. Deux scènes, une même leçon : la démocratie ne survit qu’à l’ombre du droit…

Pays sans armée – à l’exception d’une SMF paramilitaire au rôle essentiellement civil –, Maurice a parfois du mal à mesurer le coût politique d’un uniforme qui franchit la ligne rouge. À Antananarivo, la tentation est palpable : les manœuvres ont commencé, et «Michael», colonel hier inconnu, cherche déjà la légitimité que l’enthousiasme de la rue ne suffit jamais à offrir. Son serment, prêté en catimini à la Haute cour constitutionnelle, assure le décor ; il ne dit rien de la durée ni des garanties. Les classiques des relations civilo-militaires nous avaient prévenus : Huntington, Janowitz, Bruneau, Stepan, Barany convergent – l’armée protège, elle ne gouverne pas. Quand elle s’installe, elle usurpe la souveraineté populaire et fragilise les institutions. Ce qui est à craindre à Madagascar, pays où la corruption se niche à différents échelons.

Sur le fond, la séquence malgache est d’abord celle d’une jeunesse qui a forcé l’Histoire. Née des coupures d’eau et d’électricité, la contestation a grossi, tenue par des fils numériques, jusqu’à rompre l’équilibre. Le 11 octobre, le CAPSAT accompagne les manifestants jusqu’à la place du 13 Mai ; le lendemain, Andry Rajoelina quitte le pays grâce à l’aide de la France, et une transition militaire se met en scène. Cette dynamique est réelle – et puissante. Mais elle ne blanchit pas l’irruption de l’uniforme au sommet de l’État.

Nous découvrons alors un colonel au pas feutré : entrée par la porte latérale, prestation mesurée, costume sobre, promesses d’assises nationales et de costume civil, style Hugo Boss, tôt endossé, comme pour conjurer l’accusation de putsch. La stratégie est transparente : éviter les sanctions, courtiser les chancelleries, ouvrir des canaux avec les leaders de Gen Z, jurer une Constitution «refondée» et des élections… plus tard. La mise en scène fabrique une normalité. Mais une normalité militaire demeure un oxymore démocratique.

À court terme, les signaux extérieurs sont déjà là. L’Union africaine a suspendu Madagascar et exige le retour à l’ordre constitutionnel. La SADC a dépêché une mission menée par l’ancienne présidente malawite Joyce Banda – signe que la région cherche à encadrer la transition avant qu’elle ne s’enlise. Les chancelleries, elles, se tiennent prudemment aux abords : dire «coup» active l’arsenal des sanctions ; ne rien dire, c’est risquer de banaliser l’exception. C’est tout l’art, et tout le piège, des transitions hybrides.

La géopolitique s’invite, comme toujours. Moscou avance à pas mesurés : posture de dialogue, refus des mots qui fâchent, présence diplomatique active – une méthode déjà rodée au Sahel, dont les effets sur les libertés publiques et l’économie réelle ne font plus mystère. Les capitales occidentales, elles, balancent entre réalisme et principes. À force de prudence, on oublie l’essentiel : aucune stabilité durable ne naît d’un pouvoir conquis en treillis.

Reste le récit trouble des exfiltrations. La presse internationale évoque le départ d’Andry Rajoelina vers Dubaï, sur un avion militaire français, dans une séquence où l’on distingue La Réunion, Plaisance, des appareils civils et militaires, et beaucoup d’opacité. Là encore, l’accessoire ne doit pas faire oublier l’essentiel : ce ne sont ni les pistes ni les escales qui fondent la légitimité, mais la source du pouvoir – le suffrage.

Alors, que faire ? D’abord, nommer les choses. Oui, l’armée peut refuser de tirer sur la foule – c’est son honneur. Non, elle ne peut s’installer au pouvoir – c’est notre limite. Ensuite, baliser la sortie : calendrier court, non négociable ; gouvernement civil assorti d’un pacte de neutralité militaire ; observations régionales et internationales intrusives par principe ; garanties minimales sur la presse, les partis, la justice ; et un engagement écrit du colonel-président à ne pas se présenter aux élections qu’il organise. Sans cela, la transition n’est qu’un prolongement de l’exception.

À Maurice, cet épisode est un miroir : notre confort d’îliens sans armée ne doit pas nous rendre myopes. L’histoire de la région rappelle qu’une démocratie ne meurt pas toujours sous un char ; elle s’étiole dans les interstices : urgences acceptées, délais prolongés, experts non élus, puis, un matin, le droit devient logistique. À Antananarivo, la jeunesse a ouvert une brèche ; aux civils d’y inscrire la loi, vite, fort, clairement.

Le dernier mot revient à la doctrine : «L’armée protège, elle ne gouverne pas.» On peut discuter des dates, des uniformes, des itinéraires. On ne discute pas ce principe. À défaut, l’ivresse des victoires deviendra la gueule de bois des renoncements. L’Afrique a déjà trop donné à ce spectacle. À Madagascar, l’heure est venue de rendre le pouvoir aux civils – et de le faire tout de suite. La communauté internationale, divisée sur les intérêts divergents malgaches, doit éviter d’avancer en rangs dispersés en essayant d’influer sur la musique militaire.

*** 

Pour la première fois depuis Pétain, un ancien président français va dormir en prison à partir d’aujourd’hui. Ce mardi 21 octobre, Nicolas Sarkozy commencera à purger une peine liée à un complot criminel autour d’un financement libyen de sa campagne de 2007. Le symbole est lourd, la leçon limpide : l’État de droit tient. Un chef d’État, fût-il populaire à droite, peut être condamné et incarcéré quand les faits sont d’«une gravité exceptionnelle». Sarkozy crie à l’injustice, promet de faire appel, revendique la dignité face aux barreaux. Qu’il use des recours, c’est son droit. Mais l’appel ne suspend pas l’exécution : c’est la loi, pas l’émotion, qui gouverne. Et la loi s’applique immédiatement quand l’atteinte à la probité publique menace la confiance des citoyens.

Reste l’essentiel : protéger les juges. Les menaces reçues par la présidente du tribunal de Paris, Nathalie Gavarino, sont une dérive inquiétante. Alain Juppé dit juste : s’en prendre aux magistrats marque un «délitement de l’esprit public». On débat, on critique un verdict, on ne délégitime pas l’institution qui nous protège tous.

L’opinion, d’ailleurs, ne s’y trompe pas. Une majorité de Français juge la peine juste et se dit choquée par les attaques contre la magistrature. Ce n’est pas la revanche des adversaires d’hier ; c’est l’exigence, transpartisane, d’une République qui ne cède pas au storytelling victimaire.

Le message dépasse Paris : nul n’est au-dessus de la loi. La démocratie n’est forte que si ses digues tiennent quand l’onde est haute. Aujourd’hui, elles tiennent. Demain, il faudra continuer d’exiger la même rigueur pour tous – amis, alliés, idoles déchues. Les institutions, elles, n’ont pas d’amis : elles n’ont que des principes.

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