Publicité
Un an des «Moustass Leaks»
Des voix qui ont fissuré le pouvoir
Par
Partager cet article
Un an des «Moustass Leaks»
Des voix qui ont fissuré le pouvoir
Le 18 octobre 2024, Maurice découvre un nom qui allait bouleverser la scène publique : «Missie Moustass». En l’espace de quelques heures, ce mystérieux lanceur d’alerte devient le lanceur d’alerte d’un scandale inédit, mêlant politique, justice, médias et affaires personnelles. Un an plus tard, les ondes de choc se font encore sentir, les enquêtes se poursuivent et la société reste marquée par ce déferlement d’audios qui ont révélé les failles d’un système.
Tout commence un vendredi matin, le 18 octobre 2024. Une vidéo publiée sur Facebook par un compte anonyme baptisé Missie Moustass sème la panique. La voix d’un homme, déformée électroniquement, promet de «dévoiler la vérité». Quelques minutes plus tard, le pays entier découvre des enregistrements où l’on reconnaît, à leur voix supposée, des personnalités connues : journalistes, avocats, politiciens, hauts fonctionnaires.
Les conversations, d’une grossièreté inédite, mêlent affaires de corruption, manipulations judiciaires, interventions politiques et intrigues personnelles. Missie Moustass, affirmant agir «par patriotisme», assure détenir des centaines d’heures d’enregistrements. Son objectif : *«faire tomber les masques». Le choc est immédiat. En quelques heures, la vidéo atteint des centaines de milliers de vues, avant d’être relayée sur YouTube et Tiktok. Les Mauriciens, médusés, se demandent : qui se cache derrière cette voix ? Et surtout, tout cela est-il vrai ?
Les premiers extraits dévoilent une discussion avec des voix attribuées au journaliste Nawaz Noorbux et à l’avocat Samad Golamaully. On y entend les deux hommes évoquer des stratégies pour protéger le Premier ministre (PM) de l’époque, Pravind Jugnauth, d’un scandale en gestation. Puis viennent des enregistrements attribués à l’ex-commissaire de police (CP), Anil Kumar Dip. Dans une bande intitulée «Complot pou pardonn so garson», ce dernier est accusé d’avoir tenté d’intervenir pour éviter l’incarcération de son fils, Chandra Prakash Dip, condamné pour détournement de fonds publics. Sa peine de prison avait été transformée en simple amende de Rs 100 000, une décision déjà controversée. Mais les fuites viennent amplifier la colère populaire: «Complot pour ne pas arrêter so garson», entend-on dans un autre audio, où la voix attribuée à l’ex-CP se plaint d’un mandat d’arrêt imminent.
Les audios se multiplient, détaillant des interventions dans des affaires judiciaires, des conversations avec des assistants surintendants de police (ASP), des propos déplacés sur la Vierge Marie ou encore des allusions à des pratiques douteuses au sein de la police. Dans l’un des extraits, l’ex-CP évoque la mise à la retraite de l’ASP Kokil, en lien avec une clé USB contenant des vidéos de tortures policières. Chaque nouvel épisode renforce le malaise.
Kobita Jugnauth au cœur de la tempête
L’un des épisodes les plus marquants concerne Steeve Jacquelin Juliette, décédé en janvier 2023 dans des circonstances suspectes à Résidence Sainte-Claire, Goodlands. (Voir hors-texte). Mais ce sont les enregistrements suivants qui feront véritablement basculer le scandale. Des voix attribuées impliquent directement Kobita Jugnauth, l’épouse du PM de l’époque, ainsi que Sarah Currimjee, alors conseillère au bureau du PM. Les conversations, sur un ton familier, révèlent les coulisses du pouvoir : nominations, décisions administratives, critiques de diplomates et interférences dans des institutions publiques.
Dans les extraits diffusés le 6 novembre 2024, on entend deux voix féminines discuter des critères de nomination à certains postes. Les candidats doivent impérativement être affiliés au Mouvement Socialiste Militant (MSM). «Zot bizin bann nou dimounn», dit une voix, tandis que l’autre répond : «Mo pou dir PM kinn deside.» Les candidats proches des partis d’opposition sont systématiquement écartés. Un nom est même rejeté parce que son beau-père aurait été impliqué dans une affaire de drogue. Ces dialogues, publiés sans contextualisation, provoquent un tollé.
«It’s good news» et «Inn mont dadak» : un ton de connivence
Les audios suivants montrent la proximité de Kobita Jugnauth avec des décideurs publics comme Ken Arian ou Anooj Ramsurrun, directeur de la MBC. Dans un enregistrement, elle se réjouit de la révocation de la licence de Planet FM : «It’s good news. Mo zis inpe fasine ki…» Dans un autre, elle commente les élections municipales : «Deza zot inn mont dadak pou rant dan sa minisipalite-la… Kom dabitid, dan eleksion minisipal enn sou pa finn kontribie.»
Ces phrases, devenues virales, sont reprises sur les réseaux sociaux, transformées en slogans ou détournées en parodies. Pour ses détracteurs, elles incarnent une arrogance du pouvoir. Pour ses partisans, elles ne prouvent rien : des conversations privées sorties de leur contexte, affirment-ils.
Dossier d’aquaculture : «To dir ‘put on hold’»
Parmi les extraits les plus commentés, une conversation entre Kobita Jugnauth et son époux, le PM, à propos d’un projet de fish farming dans le lagon. Kobita : «Pravind, aparaman demin dan Cabinet Papers zot pe aprouv sa zafer fish farming-la.» Pravind : «Fish farming ?» Elle insiste : «Ena kot Maradiva ek Sands, zot inn met bann striktir dan lagon, li enn eyesore.» Après un échange tendu, elle conclut : «Quand on ira durant le week-end on verra, “me si zame ena kiksoz dan Cabinet demin, to dir put on hold’’.» Pravind Jugnauth répond : «Mo pou get sa.» Cette conversation, jugée anodine par certains, a été perçue par d’autres comme une preuve d’ingérence directe dans la conduite des affaires gouvernementales.
Les fuites s’enchaînent. Dans une autre bande, Kobita Jugnauth s’adresse à Anooj Ramsurrun, ex-directeur général de la MBC, pour lui demander de «larg» un certain Hans Puttur, qui aurait des dettes envers la chaîne publique. «Larg li inpe, donn li enn ti letan.» Trois autres enregistrements concernent un contrat avec Edmond Security. On y entend Kobita et Ken Arian discuter des appels d’offres : «Be Sachin bizin fer apel.» «Non, pa kav revwar tender-la san okenn rezon. Fode enn second tenderer fer appel, lerla freeze tender-la, dir pou refer prosedir.»
Cette conversation technique, diffusée sans contexte, a donné lieu à de nombreuses spéculations sur de possibles manipulations des procédures publiques. Kobita Jugnauth nie toute irrégularité. Mais dans un autre audio, Sheela Curpen, alors membre du bureau du PM, l’appelle : «Sachin inn les enn lanvlop, ena Rs 200 000 ladan pou twa.» Et la voix répond : «Les sa avek Pravind, mo pa PortLouis.» Ces quelques secondes d’audio suffiront à alimenter les soupçons pendant des semaines.
Attaques contre le DPP : «Fode li step down»
Un autre enregistrement attire particulièrement l’attention. On y entend Kobita Jugnauth dire à Ken Arian : «Bizin fer enn plan pou ki DPP oblize step down.» Elle évoque la possibilité d’utiliser les émissions de la MBC pour accentuer la pression médiatique sur l’ancien Directeur des poursuites publiques (DPP), Satyajit Boolell. «Par exanp, enn semenn li met laksan lor Sun Tan, enn lot lor laksidan larout. Fode fer li vinn insoutenab pou li.»
«Bann pelrin-la sovaz» : Propos polémiques
Au fil des enregistrements, le contenu devient plus personnel et plus virulent. Kobita Jugnauth y tient des propos durs envers certaines personnalités : elle traite une avouée de «fa******»*, se moque de diplomates, critique des artistes et commente le pèlerinage à Grand-Bassin : «Babaji avek bann sosiokiltirel-la, li pe propoz ki zot cancel zot fonksion pou donn lexanp. Paski bann lezot pelrinla san konpran, sovaz net.» Des associations culturelles dénoncent des «insultes intolérables envers la foi et les traditions».
D’autres enregistrements révèlent des propos castéistes sur des nominations dans la fonction publique : «Demann diskretman si li maraz. Si li maraz, forget it.» Dans un autre extrait, elle évoque un concert au Château de Labourdonnais où certains artistes auraient crié «BLD» : *«Mari vilin sa fam-la… Zordi koumadir lim nasional inn vin zis pou ***», se référant à une ethnie. Ces propos vont déclencher une vague de colère nationale. Artistes, associations et une partie de la population dénoncent des préjugés inacceptables. La tension atteint son comble à quelques semaines du scrutin.
«Game Over»
Qui se cache derrière cette voix ? Un ancien agent ? Un technicien ? Un pion politique ? Personne ne le sait. Mais une chose est certaine : ses révélations ont ébranlé durablement la confiance des Mauriciens envers leurs institutions. Entre rumeur et vérité, indignation et fascination, ce scandale a ouvert une brèche : celle d’une ère où la politique, la technologie et la vie privée s’entremêlent dangereusement.
L’enquête se poursuit au PMO
Le 4 février, le Premier ministre évoque au Parlement un sujet explosif : la surveillance électronique pratiquée sous l’ancien régime. S’appuyant sur un rapport préliminaire d’experts internationaux, Navin Ramgoolam révèle l’existence d’un vaste dispositif de surveillance, d’une ampleur inédite dans l’histoire du pays. Ce système aurait permis d’intercepter et de stocker l’ensemble des communications numériques à Maurice : appels téléphoniques, messages sur WhatsApp, courriels, publications sur les réseaux sociaux et échanges via différentes plateformes. Le PM insiste sur un point frappant : même certains ministres, juges et journalistes auraient été surveillés à leur insu. Les experts étrangers auraient qualifié ce dispositif de «mass monitoring tool» pour un contrôle généralisé de la population. Mais au-delà de l’atteinte aux libertés, le coût faramineux du projet avait provoqué la stupeur. Plus de 110 millions USD (environ Rs 5 milliards) ont été dépensés pour l’acquisition de l’équipement alors que son entretien, confié à la société Pertsol, basée à Dubaï, était facturé à 7,5 millions USD par an. «Comment peut-on consacrer de telles sommes alors que la population peine à vivre ?», s’était indigné le PM, laissant entendre que des commissions occultes ou détournements pouvaient être dissimulés derrière ces montants exorbitants.
Autre révélation majeure : la destruction précipitée de preuves à la proclamation des résultats des élections générales. Selon Navin Ramgoolam, des stations de surveillance auraient été «nettoyées» en urgence après la défaite du régime sortant. «Ils pensaient qu’ils allaient gagner. Quand ils ont réalisé qu’ils perdaient, ils ont tout effacé.» Il avait promis que le système serait mis hors service définitivement et que les responsables de ces dérives seraient traduits en justice. Un an plus tard, une seule certitude : le dispositif a été désactivé, mais aucun rapport officiel n’a encore été rendu public. Une enquête interne reste en cours au niveau du Prime Minister’s Office (PMO).
Huit plaintes enregistrées au CCID
Huit plaintes ont été déposées à ce jour auprès du Central Criminal Investigation Department (CCID) dans le cadre de l’affaire dite Moustass Leaks, qui concerne les enregistrements et écoutes illégales qui lui sont attribués. Plusieurs personnalités publiques et privées affirment avoir été victimes de surveillance, d’ingérences et de manœuvres visant à nuire à leur réputation. Parmi les plaignants, figurent Bruneau Laurette, qui a porté plainte contre l’exPM, l’ex-CP et Mauritius Telecom (MT) pour écoutes illégales et surveillance de masse. M e Akil Bissessur accuse pour sa part l’ACP Krishna Rajaram, l’exDCP Heman Jangi et l’avouée Shamila Sonah-Ori de manipulation d’enquête et d’obstruction à la justice. Aruna Bunwaree-Ramsaha, de la Mauritius Ports Authority, dénonce un complot visant à ternir sa réputation, impliquant l’ex-CP et l’ex-«Attorney General» Maneesh Gobin. Rakesh Gooljaury accuse Sherry Singh, ex-PDG de MT, et quatre autres personnes de chantage et de cybercriminalité. Roshan Kokil, ex-ASP, a porté plainte contre l’ex-CP pour pression ayant conduit à sa retraite forcée. Alain Malherbe évoque une arrestation arbitraire, tandis que Nando Bodha accuse l’État, l’ICTA et le «Data Protection Commissioner» d’avoir diffusé des fuites pendant la campagne électorale. Un autre citoyen a également porté plainte. Le CCID poursuit ses enquêtes et Nayen Kumar Ballah, ex-secrétaire du Cabinet, a été entendu concernant l’achat d’un appareil d’écoute en 2016.
** Affaire Juliette : bande sonore rejetée par la cour**
La bande sonore attribuée à Missie Moustass a été jugée non pertinente et irrecevable dans l’enquête judiciaire sur le décès de Steeve Jacquelin Juliette, survenu dans des circonstances suspectes à Résidence Sainte-Claire. La décision a été rendue le 19 septembre par la magistrate Neela Ramdewor Naugah, siégeant au tribunal de Pamplemousses. Cette affaire avait refait surface peu avant les élections générales de novembre 2024, après la diffusion de deux enregistrements audio attribués à Missie Moustass. Ces bandes évoquaient un éventuel cover-up impliquant l’ex-CP Dip. À la suite de cette diffusion, le Bureau du DPP avait ordonné l’ouverture d’une enquête judiciaire pour faire toute la lumière sur les allégations.
L’un des extraits clés, d’une durée de 43 secondes, présentait un échange supposé entre l’ex-CP Dip et le Dr Gungadin, médecin légiste, le jour même de l’autopsie. Selon les interprétations, cet enregistrement suggérait que l’ancien chef de la police aurait demandé de conclure à une mort naturelle. Mais la magistrate a tranché : l’audio n’a aucune valeur probante et ne répond pas aux critères de recevabilité légale. Me Ivan Collendavelloo a soutenu : «Le ruling est clair. Certains journalistes donnent trop d’importance à ces enregistrements, mais ils n’ont aucune valeur. Si des gens veulent écouter Moustass, qu’ils écoutent Moustass. Nous, nous nous en tenons à la loi et aux principes.»
Publicité
Publicité
Les plus récents